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Le temps des antisémites sympas

Alain Finkielkraut

vendredi 31 octobre 2003
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Le philosophe réagit aux déclarations de l’intellectuel musulman Tariq Ramadan, qui l’a accusé, avec d’autres, de soutien inconditionnel à Israël. Et s’étonne de la complaisance de certains médias à l’égard d’un nouvel antisémitisme.
PROPOS RECUEILLIS PAR ELISABETH LÉVY [Le Figaro]

Le Figaro Magazine - Tariq Ramadan, intellectuel musulman considéré par les uns comme un islamiste sulfureux et par les autres comme le symbole d’un islam modernisé, a défrayé la chronique en dénonçant, dans un texte, les intellectuels juifs, coupables, selon lui, de soutenir inconditionnellement Israël. Au-delà de sa personne, le soutien que lui a apporté la mouvance altermondialiste marque un tournant. Que vous inspire cette micro-affaire ?
Alain Finkielkraut
- Le commissariat aux affaires juives de Tariq Ramadan n’est pas encore très professionnel. Aussi fait-il de Pierre-André Taguieff un Juif, ce que celui-ci n’est pas. Mais trêve de plaisanterie. Quand Le Pen dresse des listes de Juifs suspects, il est cloué au pilori, quand c’est Tariq Ramadan, il est hissé sur l’empyrée, c’est-à-dire, les choses étant ce qu’elles sont, invité à « Tout le monde en parle ». C’est une preuve supplémentaire d’un chassé-croisé entre un antisémitisme raciste, identitaire, vieille France, qui ne cesse de régresser, et un antisémitisme compatissant que rien n’arrête et qui veut notre peau au nom de la reconnaissance de l’homme par l’homme.

Pour vous, cela confirme donc le diagnostic que vous établissez dans « Au nom de l’Autre » : l’émergence d’un antisémitisme droit-de-l’hommiste ?
J’ai mis du temps à m’apercevoir que l’antisémitisme contemporain s’exprimait quasi exclusivement dans la langue de l’antiracisme. On peut même se demander si le racisme n’a pas été une période, apocalyptique et très brève, dans la longue histoire de l’antisémitisme. Aujour-d’hui, quand les Juifs sont haïs, ce n’est pas comme race à part, mais comme racistes fieffés, et leurs nouveaux détracteurs, inculpabilisables, s’adossent au devoir de mémoire. Cette injonction, en effet, a fini par vaincre l’oubli, mais à quel prix ! De la pluralité, de la complexité du monde, le devoir de mémoire ne laisse subsister que deux personnages : le nazi et sa victime. C’est dans ce cadre-là que, le plus souvent, on envisage le conflit israélo-palestinien. S’il n’y a que deux personnages, les Israéliens étant les plus forts, ce sont eux les nazis. L’antiracisme se pétrifie en idéologie, c’est-à-dire en système total, exhaustif, d’explication du monde.

Admettez que, aussi allergique soit-on aux bons sentiments, il est difficile d’être contre l’antiracisme, non ?
Hannah Arendt nous a avertis : ce ne sont pas les opinions en tant que telles qui sont dangereuses, mais les idéologies. L’idéologie antiraciste signifie que rien ne doit échapper à l’alternative entre tolérance et stigmatisation. Un exemple : le débat sur les nouveaux réactionnaires. Autrefois, le réactionnaire était le possédant ou son complice, le chien de garde de la bourgeoisie. Aujourd’hui, le réactionnaire est le raciste. Il est, par exemple, raciste de s’interroger sur la légitimité de l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne, car ce serait constituer l’Europe en club chrétien, or l’Europe n’est pas un club ni même une civilisation distincte, mais l’humanité en marche. Ce qui rend les choses difficiles à penser, c’est que les Juifs ne font pas les frais d’une haine raciale particulièrement véhémente, mais d’un antiracisme échevelé.

Vous ne prétendez pas que cette hostilité est totalement déconnectée de la situation en Israël et dans les Territoires palestiniens ?
On nous explique que la haine des Juifs n’est pas antisémite puisqu’elle naît d’une politique effective, alors que dans les époques antérieures, cette haine était d’origine fantasmatique. C’est faux ! Oui, les Pharisiens ont voulu se défaire de Jésus ; oui les Rothschild ont existé. Mais il y a le même lien entre les Rothschild et les Sages de Sion qu’entre la politique israélienne et la lecture qu’en fait Etienne Balibar.

Mais vous dites vous-même que Sharon mène une politique de cow-boy ! Vous n’allez pas défendre la construction du mur entre Palestiniens et Israéliens !
Le cas du mur de sécurité est très intéressant. Cette proposition a été d’abord formulée par la gauche, dans un objectif double : protéger les Israéliens et établir de facto une frontière avec l’Etat palestinien. La droite ne s’y est ralliée que contrainte et forcée par la perpétuation des attentats. Elle l’a reprise à son compte en lui donnant un contenu différent et elle s’arrange pour placer certaines implantations à l’intérieur de la barrière de sécurité en traversant des champs palestiniens. Il y a là matière à discussion, à critique même véhémente. On se doit cependant de constater qu’Israël n’est pas en posture de conquête, mais en posture d’assiégé. Autrement dit, il s’agit d’un mur de l’effroi et non d’un mur de l’apartheid. Aucune théorie de l’inégalité des races ne sous-tend cette barrière. Israël est une démocratie au sens moderne du terme, c’est-à-dire une démocratie qui ne fonctionne pas simplement à l’égalité des citoyens, mais qui enracine cette égalité dans l’idée que tous les hommes sont égaux. Ce qui signifie que les Arabes israéliens jouissent des mêmes droits sociaux et politiques que les Juifs. Il y a certes des tensions, des difficultés, et même pire, mais la politique israélienne, comme la politique de toutes les démocraties, repose sur l’idée d’humanité universelle et il est moins risqué d’être arabe à Haïfa que juif à Casablanca.
J’insiste : rien ne justifie rien, mais il n’en est pas moins vrai que la politique d’Ariel Sharon est éminemment critiquable politiquement, et dans certains cas condamnable moralement !
Je suis sioniste, mais pas sharonien ; aujourd’hui moins que jamais. En rendant coup pour coup et en menaçant Arafat, les dirigeants israéliens dissimulent leur absence de perspective et de courage politique sous le masque de la résolution martiale. Il est vrai que s’ils prenaient une mesure spectaculaire unilatérale, comme le démantèlement des implantations de la bande de Gaza, les extrémistes palestiniens crieraient victoire. Mais quel autre moyen ont-ils de montrer aux Palestiniens fatigués que ceux-ci ont intérêt au compromis ? Comme ils ne le font pas, les Israéliens les plus raisonnables en appellent à une résolution de l’ONU qui mettrait la Cisjordanie et Gaza sous tutelle internationale pour préparer la création d’un Etat palestinien. Il y a dans cet appel un tel irréalisme, un tel aveu d’impuissance que j’en viens à me demander en tremblant s’il n’est pas trop tard pour la paix. L’histoire, ce n’est pas un processus, ce sont des occasions. Et rien ne nous garantit que l’occasion gâchée à Camp David par Arafat se représentera.

Pourquoi maintenant ? Est-ce seulement lié à la mythologisation de la cause palestinienne (parfaitement défendable au demeurant), mais érigée, pour faire court, en nouveau Vietnam ?
Je crois que c’est l’un des effets très étranges de l’effondrement du communisme. Je suis frappé par l’évaporation de la sagesse antitotalitaire. Il n’y a plus qu’une puissance, et puisqu’il n’y en a qu’une, elle peut tout ; et une puissance qui peut tout, c’est le grand retour de la pensée du complot. Les Juifs ont tout à craindre, à tout moment, de la pensée du complot. On pourrait se mettre autour d’une table pour discuter de ce qui devrait être fait, militer ensemble contre le mur ou contre son tracé, mais ces possibilités politiques nous sont, à nous, Juifs, interdites si nous ne voulons pas participer au lynchage des nôtres. Je n’étais pas forcé d’être pour la guerre en Irak, et d’ailleurs je ne l’étais pas, mais je n’avais pas ma place dans les manifestations, car on défilait contre une entité appelée Bush-Sharon. On aurait pu parler de Bush-Blair, contester cet empire anglo-saxon, ou Bush-Berlusconi. Et on a créé Bush-Sharon. José Bové en tête, les altermondialistes se sont lancés à l’assaut de l’américano-sionisme. Rien ne reste du combat antitotalitaire contre la réduction de la politique à l’affrontement de deux volontés. Voici une nouvelle fois les Juifs accusés de comploter pour le malheur du monde, mais dans la langue des gens sympas et non dans celle des salauds.

Pour vous, les Juifs sont renvoyés aujourd’hui à leur singularité. Mais cela ne vient-il pas conforter chez beaucoup la conviction que la singularité doit primer sur l’universalité. N’en arrivez-vous pas vous-même, parfois, à cette conclusion ?
Quelque chose s’était mis en place en faveur des Juifs dans la seconde moitié du XXe siècle qui se retourne aujourd’hui contre eux : la religion de l’humanité. Nos sociétés, disait Durkheim pendant l’affaire Dreyfus, ne sont pas plus dévotes, mais elles sont encore religieuses. De cette religion, l’homme est à la fois le fidèle et le Dieu : « Quiconque attente à une vie d’homme, à la liberté d’un homme, nous inspire un sentiment d’horreur, analogue à celui qu’éprouve le croyant qui voit profaner son idole. » Ce sont les Juifs qui, idoles hier, inspirent aujourd’hui ce sentiment d’horreur. Je n’en conclurai certes pas qu’il faut renoncer à l’universel ni à l’idée d’humanité. Celle-ci est constitutive de la démocratie moderne. A Athènes, les hommes étaient égaux en tant que citoyens ; dans la démocratie moderne, ils sont égaux en tant que citoyens parce qu’ils sont égaux en tant qu’hommes. La politique doit donc se faire à la lumière de l’humanité, au nom de l’humanité, pour l’humanité. C’est bien la raison pour laquelle une décision contraire aux droits de l’homme, même prise à la majorité, est spontanément jugée antidémocratique dans les démocraties. Et c’est bien sûr une conquête sur laquelle il ne faut pas revenir. Mais si la religion de l’humanité doit nous conduire à ériger l’antiracisme en idéologie, alors nous avons tout lieu d’être inquiets.

Mais si de plus en plus de Juifs veulent vivre entre eux, là-bas comme ici, nous avons tout lieu d’être inquiets, comme vous dites ! Doit-on se résigner à ce que les Juifs soient des déçus de l’universel ?
Si l’universel, c’est le mensonge, la falsification et un antifascisme permanent qui conduit à la mise au pilori des Juifs, alors oui, on a d’abord besoin de se retrouver entre soi. Pour la première fois de ma vie, j’éprouve la nécessité d’être dans un milieu juif pour m’exprimer totalement et pour réfléchir impartialement, sans complaisance à ce qui se passe au Moyen-Orient. D’où mon intervention hebdomadaire sur une radio juive. Ce n’était pas mon destin. J’ai vu naître les radios juives avec méfiance. Je ne voulais pas accélérer, mais retarder, au contraire, la transformation de la nation en société multiculturelle, et j’entendais bien préserver ma liberté d’esprit de toute pression communautaire. Mais le monde commun est devenu un tribunal.

Il y a vingt-trois ans, dans « le Juif imaginaire », vous affirmiez votre refus de faire du génocide des Juifs le coeur de votre identité et l’horizon de votre histoire. Vous êtes-vous trompé ?
J’ai été simultanément l’héritier du malheur absolu et un enfant gâté. C’est cette double situation que j’ai alors analysée. J’ai dégonflé la baudruche et j’ai cru pouvoir passer à autre chose. L’histoire en a décidé autrement, mais cette réflexion ancienne m’a au moins protégé contre un certain nombre de lieux communs, comme le retour des vieux démons. J’ai très vite compris que la persécution, l’étoile jaune, restaient très cotés à la Bourse des malheurs. Ce qui remplace l’étoile jaune, c’est le signe d’égalité mis par les progressistes entre la croix gammée et l’Etoile de David.

Avez-vous déjà envisagé, ne serait-ce que très abstraitement, de quitter la France ?
Non. J’aime la France. J’aime sa langue et sa littérature. Mais la France ne s’aime plus, sa langue est à l’abandon et la judéophobie fleurit sur le terreau de ce désamour. Je comprends que certains aient envie de changer d’air. Pour ma part, je continue à me dire que le pire n’est pas toujours sûr.


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