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L’antisémitisme : une analyse en forme de déni...

Shmuel Trigano, professeur des Universités

vendredi 19 décembre 2014
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L’attentat de Créteil a été l’occasion d’un débat significatif dans le cadre d’une émisssion de FR5, C dans l’air, qui lui était justement consacrée, en même temps - fâcheux apparentement- qu’à « la vérité sur la violence ». Les émissions qui se penchent sur le phénomène antisémite sont suffisament rares pour qu’on s’intéresse de façon appuyée à ce qu’elles nous donnent à voir et à entendre. En l’occurrence, on ne fut pas « déçu » ! A ce débat, qui voulait faire le « vrai » sur la violence, prenait part un sociologue, auteur de livres sur l’antisémitisme, Michel Wiewiorka, appelé à émettre un jugement d’expertise à son propos et supposé proche, par ses origines, de la sensibilité des Juifs - ce qui compte dans l’étiquetage médiatique de la représentativité des intervenants.

 En
fait de
représentation de cette sensibilité, comme d’expertise, le <span
class="SpellE">télespectateur

a eu droit à une version des faits qui nous donne à comprendre comment
le grave
problème qui nous préoccupe depuis 15 ans se retrouve désamorcé et
annulé sur
la scène publique et dans les sphères de la décision politique.

 

<span
style="font-family: "Times New Roman";">Verbatim

Pour
souligner le
caractère détonnant de l’argumentaire du sociologue, je reproduis
ci-après une
partie du dialogue que l’on peut toujours entendre sur le site de TV5 [1]
Le détail de l’argument mérite en effet d’être analysé car on le
rencontre au
sein des élites et à l’Université. Questionné par Yves Calvi sur le
regret
manifesté par Manuel Valls face à l’absence d’indignation après
l’agression de
Créteil, Michel Wieviorka fait une
remarque
préliminaire sur le fait qu’aujourd’hui« on<i
style=""> utilise le mot de »Juif" sans arrêt. Avant guerre, quand on
parlait des Juifs, il y avait un tout un autre vocabulaire. On ne dit
plus [aujourd’hui]
« israélite », [comme hier] pour se situer
du côté des gens qui se
trouvaient du bon côté« 
... »Valls,
c’est la République qui s’exprime, et je trouve que dans ce pays la
République
tient bon dans son discours face à l’antisémitisme mais que le modèle
républicain, lui, il prend l’eau, c’est peut-être ce qui rend la
situation si
terrible. Le modèle républicain au départ, consistait à <span
class="SpellE">dire :"vous

pouvez être juif en privé, israélite, si vous voulez, c’est votre
religion, mais
dans la vie publique, vous êtes comme tout le monde". Il y a une phrase
très célèbre du Comte de Clermont Tonnerre qui dit"Tout
pour les Juifs comme individus"
[ dans
l’espace public] "rien pour les
juifs en tant que nation"
[ou
communauté]". Jusque dans les années 1960, ce
modèle a bien marché et, pour diverses raisons sur lesquelles je ne
peux
m’étendre, les Juifs sont devenus visibles
dans
l’espace public. Ils ont cessé d’être conformes à ce modèle classique.
Ils ont
exprimé très nettement leur attachement à l’Etat d’Israël, ils se sont
mobilisés comme tels, comme tels, contre l’antisémitisme. Ils sont
devenus très
visibles et, à partir de là, le modèle républicain classique ne peut
plus
fonctionner parce qu’il n’est pas fait pour que les Juifs soient
visibles comme
communauté
.« (Une opinion qui attire une réaction de Yves Calvi : »vous ne pouvez pas demander aux
Juifs d’être transparents ?
« ) »Je
constate que la République, à elle seule, ne suffit plus face à une
situation
qui a beaucoup changé. Et s’il y a si peu d’indignation (parce qu’il y
en a)
c’est parce qu’on sent qu’il y a quelque chose dans le modèle général
qui nous
est proposé qui ne va pas
".

 

A
une question sur la
France, "premier pays d’émigration
vers Israël
", le sociologue récuse la possibilité de s’indigner
(Hessel est cité !) en l’expliquant par la « banalisation » de la
violence antisémite : "Le modèle
français qui assurait la sécurité, entre autres choses, qui apportait
des
repères qui permettaient aux Juifs de se situer, ce modèle ne marche
plus. Vous
pouvez tenir le discours de l’ancien modèle, de la République d’avant
les
années 1960-1970, celà devient un peu
incantatoire -
les gens ne s’indignent pas, les gens ne viennent pas - ou, sinon, vous
partez,
vous sortez, parce que le modèle ne marche plus
".

 

<span
style="font-family: "Times New Roman";">Le communautarisme juif mais
pas
l’antisémitisme

Si
une première
remarque s’impose à la découverte de cette théorie, c’est que là où
l’on
attendait une analyse de la haine des Juifs nous avons une critique,
voire une
mise en accusation des Juifs, le tout, accompagné d’un silence total
sur leurs
agresseurs et le caractère de leur motivation, jamais évoqués et encore
moins
mis en cause. On en retire le sentiment que les victimes de 15 ans
d’agressions
sont responsables à la fois de l’indifférence de l’opinion publique à
leur sort
et des violences qu’elles subissent. Ce sont les Juifs qui sont
coupables tout
simplement parce que d’« Israélites » ils sont devenus des
« Juifs », en enfreignant la norme de la République qui ne connaît pas
de Juifs mais uniquement des « Israélites ».

 

Or,
ce sont des
« Juifs » qui sont victimes d’antisémitisme de sorte que la République
ne peut les entendre ni s’indigner. Les « Juifs », elle ne les voit
pas, elle ne les reconnait pas. Ceux qui sont sortis du modèle
républicain,
n’ont donc pas à se plaindre de la banalisation de la haine et de
l’indifférence à leur égard. Il faudrait qu’ils redeviennent
« Israélites » sans quoi ils n’ont plus qu’à « partir »,
« sortir » de ce pays. Dans la logique de cet argumentaire, on peut
aussi comprendre que c’est parce qu’ils ont cessé d’être « Israélites »
que les « Juifs » ont suscité la haine de leurs agresseurs dont on ne
saura jamais rien de la réalité dans la France contemporaine et dont on
sait
pourtant par déduction qu’ils ne sont pas la République parce que, <span
class="SpellE">elle,« s’en
sort bien »
dans le rapport à
l’antisémitisme.

 

En
d’autres termes,
ce qui est en jeu, tant dans l’antisémitisme que dans sa
« banalisation », c’est le « communautarisme » juif. Il
daterait des « années 1960 ».
Que s’est il donc passé dans ces années-là qui aurait changé le destin
des
« Israélites » sinon la venue des « Juifs » d’Afrique du Nord ?
L’antisémitisme actuel serait donc la conséquence de leur
communautarisme
(d’« immigrés » ?). Ici, les
dits et les non-dits se recoupent qui permettent d’éclairer le pourquoi
du
silence sur le courant antisémite lui-même aujourd’hui, que tout met en
rapport
avec les courants qui agitent le monde musulman en proie à une "guerre
de
religion« contre les Juifs. Remarquons que, dans le débat de <i
style="">C dans l’air, seuls »nazisme« et »racisme« sont évoqués à propos des modalités de »l’antisémitisme"...

 

On
retrouve, à ce
propos la doxa des milieux médiatiques et politiques<span
style="color: rgb(0, 77, 187);">
qui affirme qu’il n’y a pas d’antisémitisme mais des « tensions <span
class="SpellE">inter-communautaires », un « conflit importé »,
un affrontement entre « les deux communautés » (selon l’expression de
Mitterrand), auxquels assiste une société française éberluée et
impuissante.
Une telle définition implique que l’affirmation « juive » excite la
vindicte
arabo-musulmane ( non nommée et donc
innocentée et
blanchie) qui serait en somme une réponse à l’agressivité
« juive ». N’a t- on pas
vu, dans un film sur le meurtre d’Ilan Halimi, <span
style="color: rgb(26, 26, 26);">(vendredi
24 octobre 2014) sur une chaîne nationale (FR3), Jean Pierre Mignard,
avocat au
<span
style="font-family: "Times New Roman"; color: windowtext; text-decoration: none;">barreau
de Paris
,<span
style="color: rgb(26, 26, 26);"> spécialiste des questions de droit
pénal des personnes
et des litiges territoriaux devant à la
<a
href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Cour_internationale_de_justice"><span
style="font-family: "Times New Roman"; color: windowtext; text-decoration: none;">Cour
internationale de justice<span
style="font-family: "Times New Roman";"> à <a
href="http://fr.wikipedia.org/wiki/La_Haye"><span
style="font-family: "Times New Roman"; color: windowtext; text-decoration: none;">La
Haye,<span
style="font-family: "Times New Roman"; color: rgb(26, 26, 26);">
conclure l’émission
 en parlant des assassins du clan des Barbares : « Ces
coupables
nous ne connaissons pas leur histoire, nous ne savons pas ce qui s’est
passé
dans leur histoire avec les Juifs dans leurs pays d’origine, nous
ne savons
pas quelles discriminations il y a eu à leur égard !" Peut-être
faut-il rappeler que « les Juifs » d’aujourd’hui n’ont jamais agressé
qui que ce soit ni attaqué aucun lieu de culte musulman ? On peut
supposer que,
même en tel cas, la doxa les accuserait de trop exister ! Peut-on
rappeler que
les Juifs d’hier sous régime de l’islam ne furent pas des « indigènes »
mais des parias de la société indigène, au sort peu enviable href="file:///Users/Desktop/le%20de%CC%81ni%20de%20l%27antise%CC%81mitisme.3.htm#_ftn2"
name="_ftnref2" title=""><span
style=""><span
class="MsoFootnoteReference"><span
style="font-size: 12pt; font-family: "Times New Roman"; color: rgb(26, 26, 26);">[2]
 ?<span
style="font-family: "Times New Roman";">

 

Un
tel jugement
rappelle un fait historique antérieur : l’ostracisme manifesté par les
« Israélites » envers les Juifs immigrés d’Europe de l’Est après la
première guerre mondiale, accusés de provoquer l’antisémitisme pour
être trop
« voyants ». Retourné contre les Juifs d’Afrique du Nord, notamment
d’Algérie, ce jugement tombe très mal car ils étaient devenus français
quelques
dizaines d’années seulement après les Juifs de métropole (après le
Sanhédrin
napoléonien de1807), au terme d’un processus commencé en 1830 avec la
création
par le Corps expéritionnaire français du
« Conseil de la nation hébraïque ».

 

Se
rend-t-on compte
que ce jugement équivaut à une dénationalisation symbolique de la
partie la
plus importante du judaïsme français ? Dans le concret, elle eût lieu
par deux
fois, sous Vichy et après l’assassinat de Darlan, en décembre 1942,
lorsque le
général Giraud ne voulut pas réintégrer les Juifs dans la citoyenneté<span
style=""> 
et abrogea <span
style="color: rgb(28, 28, 28);">le
décret Crémieux "qui avait établi en
1870 une différence entre les indigènes musulmans et israélites
« , »<i
style="">dans la volonté d’éliminer toute
discrimination raciale".

 

Je
remarque que cette
idée a aujourd’hui cours dans plusieurs cercles universitaires
« progressistes » qui, en « justiciers »
du colonialisme français - qui a divisé les « indigènes » pour régner

  • , veulent rétrograder - ainsi pensent-ils - les Juifs d’Algérie (pourtant bien disparus comme tels) au rang de leurs frères « indigènes » pour rétablir l’égalité de ces derniers... Or il se trouvent que les deux populations se retrouvent en France et que l’hostilité vient de milieux musulmans. Le signe « Juifs d’Algérie » les aide ainsi à « gérer » la réécriture, conforme à l’idéologie « post-colonialiste », de l’histoire coloniale. Ainsi arrive-t-on à l’idée que la responsabilité dans les « tensions inter-communautaire » est partagée. Il n’y a donc pas d’antisémitisme.

 

<span
style="font-family: "Times New Roman";">République ?

Quant
à l’argument
« républicain » avancé, comment peut-on imaginer, tout d’abord, que les
Juifs d’AFN ont introduit - à eux seuls !- dans ce pays un
« communautarisme » qui aurait ébranlé la République ? 
Les Juifs comptent aujourd’hui environ
350 000 à 400 000 personnes, et sans doute de moins en moins. On évalue
à
environ 10 millions la population immigrée, et encore. Et dans quelle
société
vivent ceux qui tiennent une telle opinion ? Pas plus tard que le 6
décembre
2014, le président de la République a déclaré au Musée de l’histoire de
l’immigration : "Il faut que la société française puisse être
représentée
avec toutes les couleurs de la France". Pourquoi exiger des Juifs
qu’ils
soient les seuls à être « invisibles » alors que la France se veut
officiellement « plurielle » ? Citer le Comte Clermont Tonnerre explique
le passé mais certes pas le présent de la République elle-même. Et
depuis
Clermont Tonnerre beaucoup de choses se sont passées : si un jour les
Israélites
sont devenus des Juifs c’est parce qu’il y a eu un certain régime de
collaboration, porté aux pleins pouvoirs démocratiquement par
l’Assemblée
nationale de la République, et qui a expulsé les Juifs de la nation : en
masse,
pas comme une « communauté » mais comme un « peuple étranger »,
selon le mot de Xavier Vallat, de sorte
que les Juifs
n’ont pu réintégrer avec dignité et sens la citoyenneté qu’en assumant
dorénavant leur destin collectif. L’identité communautaire critiquée
est ainsi
née dans ses fondements parmi les Israélites métropolitains au sortir
de la
guerre, bien avant les années 1960 : CRIF, Fonds Social, centres
communautaires
datent de ces années-là ...

 

Mais
il n’y eût pas
que celà, il n’y a pas que <span
class="SpellE">celà
.
La loi de la parité qui inscrit le sexe dans la citoyenneté, le
"mariage
pour tous" qui inscrit la préférence sexuelle dans la citoyenneté <span
class="GramE">sont autant de défis frontaux au principe du
Comte de
Clermont Tonnerre. Et qu’en est-il de l’intégration dans la République
de
plusieurs millions de musulmans, dont la religion n’a pas été réformée
pour
entrer dans la laïcité (comme ce fut le cas pour judaïsme et
christianisme avec
le moment napoléonien href="file:///Users/Desktop/le%20de%CC%81ni%20de%20l%27antise%CC%81mitisme.3.htm#_ftn3"
name="_ftnref3" title=""><span
style=""><span
class="MsoFootnoteReference"><span
style="font-size: 12pt; font-family: "Times New Roman";">[3]
),
la plupart du temps double-nationaux, qui votent en masse sur le
territoire
français pour chaque scrutin des trois pays d’AFN ? Se soucie-t-on de
savoir,
comme pour le distinguo concernant
les Juifs, s’ils sont « mahométans » dans la cité ou
« musulmans », Français en France ou d’abord Algériens ?

 

Finalement
cette
émission qui devait traiter - en partie -
d’antisémitisme n’a fait que mettre les Juifs sur la sellette. On aura
appris
que le communautarisme des Juifs est responsable de l’animosité qui les
frappent. Ils n’ont plus qu’à partir pour
que la République
retrouve son calme...

 

Il
n’y aura ainsi plus
de « Juifs » mais restera-t-il des « Israélites » ? Comment le
savoir puisque, dans le viseur de la République, ceux-ci sont et <i
style="">doivent être invisibles !

 

 

 



href="file:///Users/Desktop/le%20de%CC%81ni%20de%20l%27antise%CC%81mitisme.3.htm#_ftnref1"
name="_ftn1" title=""><span
class="MsoFootnoteReference"><span
style="font-size: 12pt; font-family: Cambria;">[1]

"La
vérité sur la violence", le 8/12/2014 :
<a
href="http://www.france5.fr/emissions/c-dans-l-air/diffusions/08-12-2014_285731"><span
style="font-size: 10pt; font-family: "Times New Roman"; color: rgb(16, 60, 192);">http://www.france5.fr/emissions/c-d...

href="file:///Users//Desktop/le%20de%CC%81ni%20de%20l%27antise%CC%81mitisme.3.htm#_ftnref3"
name="_ftn3" title=""><span
style="font-size: 10pt; font-family: "Times New Roman";"><span
class="MsoFootnoteReference"><span
style="font-size: 10pt; font-family: "Times New Roman";">[3]
<span
style="font-size: 10pt; font-family: "Times New Roman";">
L’opinon énoncée par François Hollande lors
de sa
visite au Musée de l’Immigration témoigne d’une grande lacune dans son
savoir
historique et sa pratique du pouvoir. Parlant de l’islam, il s’emporte
contre
"la peur sciemment installée d’une religion qui d’une façon
inacceptable,
est présentée par certains comme incompatible avec la République". Il
oublie que judaïsme et christianisme ont du se réformer (Sanhédrin et
Concordat), renoncer à toute dimension et ambition politiques pour être
acceptés dans l’Etat. Pourquoi l’islam - qui en a encore plus besoin du
fait de
son retard dans la voie de la modernisation - en serait-il dispensé ?


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