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Le syndrome de Tisha Be-Av

Par Michel Gurfinkiel

vendredi 19 août 2005
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Hasard des calendriers, ou « bug » de la communication de Sharon : l’évacuation de Gaza coïncidait avec Tisha Be-Av, l’anniversaire de la destruction du Temple de Jérusalem. Un « détail » symbolique, mais aux conséquences politiques imprévisibles.

Deux cent mille manifestants à Tel-Aviv le 11 août, sur la place Yitzhak-Rabin. Cent cinquante mille fidèles en prière à Jérusalem, devant le Mur des Lamentations. Des dizaines de milliers de « volontaires », venus souvent en famille, se pressant à pied sur les routes poussiéreuses du Néguev. Des scènes où les manifestants disent « On vous aime ! » aux policiers et aux soldats qui leur interdisent d’entrer dans les vingt-et-une localités promises à la destruction à partir du 15 août (Kessufim, Neveh Dekalim, Kfar Darom, Morag, Netzarim.), et où ceux-ci se mettent à sangloter, sans cesser pour autant de faire leur devoir. Le retrait de la bande de Gaza aura finalement suscité en Israël plus d’émotion qu’on ne pouvait le croire a priori. Les opposants à l’abandon de ce territoire - bracelet orange au poignet, tee-shirts oranges, drapeaux oranges - ont réussi à prouver qu’ils n’étaient pas une « extrême-droite » quelque peu marginale, mais l’expression de sentiments très profonds, partagés par la plus grande partie de la société israélienne.

« Sharon n’a pas voulu organiser un référendum sur cette question », observait lundi soir un des dirigeants du Conseil du Yesha, le conseil représentatif des localités juives de Cisjordanie et de Gaza. « Le référendum a quand même eu lieu. Nous allons peut-être être arrachés de Gaza, mais le peuple d’Israël a réaffirmé avec force son lien éternel avec la terre d’Israël. Cela pèsera sur l’avenir. Cela rendra très difficiles d’autres évacuations ».

Le journal Haaretz, l’équivalent israélien du Monde, entièrement acquis à l’abandon des « implantations » , ne pouvait cacher une certaine émotion. Sur son site internet (www.haaretz.com), c’est une jeune femme en prière, les yeux clos, qui incarnait la semaine dernière le « mouvement orange » : et non pas quelque « colon » armé en train de vociférer. A la rédaction d’Azure, la revue intellectuelle du mouvement conservateur israélien, on admettait que l’évacuation décidée par Ariel Sharon pouvait se justifier d’un point de vue strictement rationnel. Mais on se demandait si le vieux lion d’Israël n’avait pas commis une erreur grave sur le plan symbolique.

Sharon -juif peu pratiquant mais très attaché à ses racines, et grand lecteur de la Bible - n’a pas prêté attention aux calendriers : au pluriel, puisqu’Israël vit à la fois selon le calendrier grégorien et son calendrier propre, fixé par les rabbins. Selon le premier calendrier, l’évacuation de Gaza était fixée au 15 août 2005. Selon le calendrier juif, elle survenait le 10 av 5765. C’est à dire qu’elle coïncidait presque exactement avec Tisha Be-Av (« le neuvième jour du mois d’Av »), le jour le plus sombre des annales juives.

C’est à Tisha Be-Av que les Babyloniens détruisirent le premier Temple de Jérusalem, en l’an 587 avant l’ère chrétienne. Cinq siècles plus tard, par un hasard étrange, c’est le même jour que les Romains détruisirent le Second Temple. D’autres calamités ont fondu sur le peuple juif - et parfois le monde - au même moment : en 1492, Tisha Be-Av coïncidait avec l’expulsion des juifs d’Espagne ; en 1914, avec le début de la Première Guerre mondiale.

Autant dire qu’une crainte presque superstitieuse entoure cette date, marquée par vingt-cinq heures de jeûne intégral. Mais en même temps, la tradition juive affirme que le mal sera finalement changé en bien : le Messie naîtra et se révèlera à Tisha Be-Av. Dans cette perspective, il était « logique » que le « mouvement orange » obtienne une large audience, aussi bien en présentant l’abandon de Gaza comme une décision funeste qu’en laissant planer l’espoir d’un « miracle » qui, à la dernière minute, empêcherait le pire. Autre « bug » de la communication de Sharon, à cet égard : le terme officiel pour l’évacuation est hitnatkuth. Ce qui signifie « retrait unilatéral », mais peut également être entendu comme « automutilation ».

Tant à droite qu’à gauche, des hommes politiques ont tenté d’utiliser le syndrome de Tisha Be-Av pour faire tomber le gouvernement Sharon et briguer sa succession. Au Likoud, le parti conservateur israélien, c’est le cas de l’ancien premier ministre Benjamin Nethanyahu, qui démissionnait avec fracas des fonctions de ministre de l’Economie qu’il occupait depuis 2003 pour protester contre l’abandon de Gaza. A gauche, c’est le travailliste Ehud Barak, autre ancien ministre, qui affirmait que Sharon ne disposait plus d’une majorité parlementaire. L’un et l’autre demandent des élections anticipées. Convaincront-ils ? Ce n’est pas sûr. En son temps, Nethanyahu s’était montré plus flexible envers les Palestiniens, alors dirigés par Yasser Arafat, que Sharon ne l’a jamais été. Quant à Barak, l’opinion publique se rappelle de son « K. O. politique » à l’automne 2000, quand la Seconde Intifada a éclaté.

Le syndrome de Tisha Be-Av a peut-être également contribué à l’apaisement. Le Talmud rapporte que la destruction du second Temple de Jérusalem, en l’an 70 de l’ère chrétienne, avait été provoquée par une « haine gratuite » entre certains de ses habitants : une querelle d’amour-propre avait conduit un nommé Bar-Kamtza à trahir en faveur des Romains. Les rabbins en ont conclu que le Temple ne serait reconstruit que par un « amour gratuit ». Mettant ce précepte en pratique, de nombreux Israéliens, religieux ou laïques, ont voulu célébrer Tisha Be-Av, cette année, en organisant des conférences ou des débats sur la tolérance et le respect de toutes les opinions.

Le 11 août, le président de l’Etat, Moshé Katzav, jugeait nécessaire de « demander pardon » aux évacués de la bande de Gaza. Sharon répliquait le lendemain, dans une interview au quotidien Yedioth Aharonoth, qu’il « partageait leur douleur », mais récusait toute idée d’excuses : « Le plan de retrait décidé par le gouvernement est fondé sur les seules considérations qui comptent : la sécurité globale du pays. Même si j’avais pu deviner l’ampleur de l’opposition à ce plan, je l’aurais maintenu. »

Le 15 août au soir, le premier ministre devait revenir sur ces thèmes dans une allocation télévisée, en des termes qui ne manquaient ni de grandeur, ni de sincérité : « Le jour est arrivé. Nous commençons la phase la plus difficile et la plus pénible de toutes. Elle est particulièrement pénible pour moi. Ce n’est un secret pour personne que j’ai cru, comme beaucoup d’autres, que nous pourrions éternellement nous maintenir à Kfar Darom et à Netzarim. Mais le changement des réalités dans ce pays, dans la région et dans le monde nous contraint à adopter une autre position. » Avant d’ajouter : « Ce que nous faisons aujourd’hui, nous le faisons en étant sûrs de notre force, et non par faiblesse. La balle est désormais dans le camp des Palestiniens. Pour s’asseoir à la table des négociations, ils doivent démanteler les organisations terroristes et montrer clairement des intentions de paix. » Près de 30 % des habitants juifs de la bande de Gaza étaient partis de leur plein gré dans les premiers jours d’août. Les autres se sont comportés jusqu’au dernier moment comme si de rien n’était. Le 13 août, les familles ont célébré le Shabbath - le repos hebdomadaire - dans toutes ses règles. Le 14, elles ont jeûné. Les enfants jouaient dans les jolis jardinets battus par la brise marine.

Le 15, la bande de Gaza étant hermétiquement close, des soldats sont allés remettre à chaque famille l’ordre d’évacuation la concernant. Presque partout, les habitants ont exprimé leur amertume et indiqué qu’ils obéiraient à la loi. Il n’y a guère eu d’incidents qu’à Neveh Dekalim, où un groupe de jeunes militants venus d’Israël a tenté de bloquer les accès de la localité, et à Elei Sinaï, dans le nord du territoire, où une partie des habitants ont recouru à la même tactique. Mais ces « réfractaires » n’étaient au plus que quelques centaines. Face à près de cinquante mille soldats et policiers.

Tsahal estime que l’évacuation sera parachevée en une dizaine de jours. Coût de l’opération : 7,5 milliards de dollars. Les synagogues ont été démontées en vue d’une reconstruction en Israël. Les sépultures, transférées. Les maisons individuelles seront rasées, en accord avec l’Autorité palestinienne. Mais les exploitations agricoles ont été en partie préservées. Le 12 août à midi, la plupart des agriculteurs israéliens ont vendu à un consortium palestinien le « joyau de leur couronne » : les serres de Goush-Katif, produisant de splendides fruits et légumes avec une consommation d’eau minimale.

© Michel Gurfinkiel & Valeurs Actuelles, 2005


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