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La politique moyen-orientale des Etats-Unis

Par Laurent Murawiec à Washington © Metula News Agency, l’auteur est directeur de recherche à l’Institut Hudson de Washington

vendredi 3 octobre 2003
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Une incursion au pays des zigzags déconcertants

Que se passe-t-il à Washington ? La réponse détermine ou influence tant d’événements et de décisions au Moyen Orient qu’il convient surtout de saisir « comment » les choses se passent ici.

Diversité

Les Etats-Unis, contrairement aux images simplistes qui foisonnent, tant à Paris - les mille variantes de l’explication par l’impérialisme américain, le pétrole, le fondamentalisme chrétien, la conspiration néo-conservatrice - que dans le monde arabe - les juifs, les complots, les richesses arabes - n’ont pas une seule mais plusieurs politiques étrangères. Celles-ci, élaborées et formulées par différents corps de pouvoirs, entrent en compétition sur une sorte de « marché’ de la politique étrangère qui est éminemment concurrentiel : la présidence, le Congrès, les différents départements (ministères) de l’exécutif, les groupes organisés (lobbies), les groupes d’affaires (business), les institutions religieuses, les courants universitaires et intellectuels, les think-tanks, les forces armées, y participent tous, chacun à sa manière et avec ses approches et ses entrées spécifiques. »La« politique étrangère américaine est la résultante de toutes ces forces qui forment, en quelque sorte, une tendance dominante de forces. Les options suivies par »la" politique étrangère américaine changent à tout instant, dans un horizon défini par les héritages laissés par les politiques passées.

La politique moyen-orientale des Etats-Unis, j’ai déjà eu quelques occasions de le souligner, provient d’une origine bien définie. En 1942, en effet, le président Roosevelt adressait une note à son secrétaire d’Etat pour lui dire : « L’Arabie saoudite, c’est vraiment trop loin - mieux vaut les laisser aux Anglais ». Telle était alors la considération pratique qui dictait la politique américaine dans la région ! Moins d’un an plus tard, une pénurie de pétrole réelle, ou la crainte d’une telle pénurie, motivait un changement d’approche diamétral. Et au printemps 1945, Roosevelt rencontrait le roi Abdelaziz ibn Saoud sur l’USS Quincy en Mer Rouge. Un partenariat y prit naissance, qui, à terme expulserait les Anglais de toute la région. Pour les USA, l’Arabie saoudite devint « notre station service ». Il fallait la protéger, elle, ses environs et les propriétaires fonciers du cru, contre les prédateurs régionaux et internationaux, afin que l’or noir coule sans histoires.

Ce sont ces nécessités qui fondèrent la politique moyen-orientale des Etats-Unis. Les gens du département d’Etat américain (le ministère des affaires étrangères, Ndlr), aussi snobs et arabisants que leurs collègues britanniques du Foreign Office, s’érigèrent en commandeurs de la doctrine. Celle-ci impliquait que l’on sacrifiât aux délices du nationalisme arabe - Nasser, pour ne parler que de lui, était certes un héros anti-colonialiste - et un florilège du despotisme arabe - c’était un dictateur dans toute la crudité de la fonction, mais c’était notre dictateur.

Contrairement aux balivernes largement répandues dans le monde arabe, de bin Laden à Arafat, le soutien américain à Israël ne commença à se manifester sérieusement qu’après la Guerre des Six Jours, en 1967. Jusque là, et chacun se doit de le savoir, c’est la France qui était le principal fournisseur d’armements avancés à Israël. Et même depuis lors, ce nouveau soutien américain à l’Etat hébreu ne fut jamais ni inconditionnel ni complet : Ce sont les pressions américaines sur Jérusalem, pour favoriser un « processus de paix » (déjà !) entre Israël et l’Egypte, qui forcèrent Israël à fermer les yeux sur d’intolérables violations des accords de cessez-le-feu, perpétrées en 1970 et 71 par l’Egypte au cours de la « Guerre d’attrition ». Et ce sont ces violations qui préparèrent le terrain à la Guerre lancée en 1973 par Anwar El-Sadate.

Plus les choses évoluèrent et plus elles avaient tendance à se répéter : Ce sont encore les pressions américaines qui forcèrent alors les armées israéliennes victorieuses à ne prendre ni Damas ni Le Caire, alors que les deux capitales ennemies étaient à portée de fusil.

La politique américaine au Moyen-Orient est principalement, depuis un demi-siècle, pro arabe, et accessoirement pro israélienne.

Contrairement aux images d’Epinal, la politique étasunienne n’est pas « déterminée par les groupes pétroliers » ni par « le pétrole ». Si tel était le cas, le soutien à Israël serait inexistant. Or, nous assurent les caricaturistes de l’analyse stratégique (qui n’en sont jamais à une contradiction près), les Etats-Unis soutiennent Israël. Boire ou réfléchir, il leur faudrait choisir entre deux thèses prédominantes - Israël ou le pétrole - qui sont ostensiblement incompatibles, et à vrai dire, aussi cruches l’une que l’autre.

La politique américaine est cependant le produit ubiquitaire de chacune des deux politiques issues de la diversité historique dont j’ai parlé tout à l’heure. Et leur résultante conjoncturelle est l’interprétation des prédominances qu’en fait le président en place.

Aujourd’hui

On l’a répété à satiété, l’administration Bush - l’ensemble des corps de pouvoirs - est profondément divisée, ce qui explique le caractère contradictoire de sa politique et la démarche « en crabe » qu’elle semble adopter.

Le Département d’Etat, comme l’a noté un humoriste, dispose de 22 postes d’ambassadeur à pourvoir dans les pays arabes, et d’un seul en Israël. Le carriérisme des diplomates n’explique certes pas tout, mais il contribue assurément à la formulation de l’explication.

Le partenariat historique américano-saoudien possède ses prolongements ailleurs dans le monde arabe, du Maghreb au Golfe persique, du Levant au Machrek, et il dure depuis près de 60 ans. Il a fait des carrières, des hommes, des doctrines, des pratiques, des institutions et des intérêts. Il est dès lors logique que Colin Powell, le locataire actuel du Foggy Bottom, le département d’Etat, suive la tendance qui est celle de sa boutique depuis plus d’un demi-siècle. Il n’est pas de circonstance où le département d’Etat ne tente d’amadouer ses amis arabes avec force concessions et amabilités : « Il ne faut pas désespérer la rue arabe » (expression interchangeable, on peut la remplacer sans en altérer l’intention par : les chancelleries arabes, les masses arabes, nos amis, nos alliés, etc.). L’idée base, c’est qu’il faut toujours leur faire plaisir, faute de quoi le ciel nous tombera sur la tête.

Traditionnellement, le département de la Défense n’est pas particulièrement pro israélien ni anti-arabe. En 1947-48, lesecrétaire à la Défense et les grands chefs militaires, soucieux d’impératifs pétro- stratégiques, pesèrent de tout leur poids pour empêcher le président Truman de reconnaître Israël ! Les ventes d’armes et autres équipements au monde arabe, les juteuses affaires réalisées par le département de la Défense lui-même avec le monde arabe - les contrats d’entretien et de formation, pour ne citer qu’eux - ont plutôt pesé dans le sens pro arabe.

Malgré tout, le département de la Défense passe presque, sous la plume de ceux qui ne savent décidément pas différencier l’analyse de leur propagande, pour un ramassis de suppôts du sionisme. Si on ne veut pas qu’ils crient à laconspiration et qu’ils s’esquintent la truffe à renifler les noms juifs (activité favorite de ceux qui ont besoin d’examiner les poubelles pour comprendre l’événement), il nous faut fournir l’explication de leur méprise.

Passé le sentimentalisme horrifié et stérile, suscité par les attentats du 11 septembre, et le bouquin de Colombani : « nous sommes tous des Américains ? », l’hostilité antiaméricaine primaire reprenait très vite le dessus. Le même Colombani n’expliquait-il pas, dans le même édito, que les « Américains l’avaient quand même cherché », ce que Lionel Jospin ne se gênait pas de proclamer haut et fort au Conseil des Ministres.

Les bonnes âmes ont du mal à comprendre que l’extraordinaire impact du 11 septembre a durablement, radicalement, que dis-je, révolutionnairement transformé les Etats-Unis. Ainsi, ce qui définit aujourd’hui la politique étrangère des Etats-Unis - et même la victoire d’un Démocrate aux présidentielles n’y changerait rien - c’est ce que George Bush a baptisé la « Guerre contre le terrorisme ». L’appellation est certes faible. Mieux vaudrait parler d’une guerre contre l’Islam radical, contre les mandants collectifs du terrorisme que sont les régimes arabo-musulmans, qui refusent le monde moderne et se crispent sur des identités supposées, qu’ils se sont, au fond, inventées de toutes pièces. Mais la réalité prime sur l’appellation et la direction stratégique ne fait aucun doute : les Etats-Unis se sont engagés dans une guerre de longue haleine pour éradiquer les causes du terrorisme islamique.

C’est à cela que Bush a voué sa présidence. C’est l’impératif que son chef de guerre victorieux Donald Rumsfeld promet : de Kaboul à Bagdad. C’est la raison pour laquelle les pays sont jugés à l’aune de leur contribution binaire - positive ou négative - à ce conflit durable. C’est pour cette raison que les alliances sont en cours de renversement ; que l’entité d’Arafat est désormais condamnée ; que le régime syrien est soumis à des pressions qui iront croissantes ; que le régime iranien doit s’attendre à de très sérieux problèmes ; que même le sacro-saint partenariat avec l’Arabie saoudite est remis en cause.

Pour l’heure, « la » politique moyen-orientale des Etats-Unis reste définie par un double pouvoir. C’est ce qui en explique, nous l’avons dit, les incohérences. L’équilibre est cependant instable, entre la politique « arabisante » et la politique de « guerre contre le terrorisme ». Il change chaque jour. Il devra s’infléchir de plus en plus dans l’une des deux directions.

Entre-temps, on assiste à Washington même à une véritable guerre de tranchées, entre les tenants de la « ligne arabe » (Powell et son adjoint Armitage) et les concepteurs de la « Guerre contre le terrorisme » (Rumsfeld et son équipe). Traditionnellement, une division tacite du travail fait du Congrès l’instance favorable à Israël, et donne à l’exécutif le soin de la politique arabe. La mue se produit là aussi. Condoleeza Rice, la Conseillère à la Sécurité nationale, est le « poisson-pilote » du Président. Sa loyauté est parfaite, autant que son identification absolue avec George W. Bush. C’est à elle que revient la charge de « traduire » les instincts du président en termes de stratégie, et de pondérer cette stratégie avec les impulsions et les pressions contradictoires qui émanent tant du pays que de son gouvernement.

Quelques exemples de ces complexités, qui déconcertent visiblement les prêtres européens du simplisme américain : Au début de l’année, le département d’Etat s’opposait de toutes ses forces à une guerre contre l’Irak ; Rumsfeld, quant à lui, voulait une guerre rapide suivie d’un désengagement non moins rapide ; le vice-président Cheney préconisait une politique d’engagement durable à la reconstruction de l’Irak. Tant du point de vue du timing que des procédures, les décisions qui furent prises constituèrent des compromis entre ces tendances.

Certains conseillèrent au Président, dès que Baghdad serait prise, de téléphoner à Bachar el-Assad pour lui intimer l’ordre de faire plier bagage sine die à ses troupes d’occupation au Liban. Au lieu de cela, Colin Powell se rendit à Damas, en proie à la panique, et demanda gentiment à l’apprenti dictateur de lui donner des assurances que les plus visibles des groupes terroristes cesseraient d’avoir pignon sur rue chez lui. Grandissime victoire de l’autocrate alaouite, qui fit provisoirement transférer le pignon dans la ruelle. Powell rentra à Washington et la sainte trouille qui avait saisi le régime des el-Assad fut différée.

Ce qui précède provient du même tonneau, que celui duquel a tiré l’adjoint de Powell, Richard Armitage, il y a quelques mois, afin d’expliquer que « l’Iran est une démocratie » (sic).

Encore, il aura fallu que Colin Powell, contrevienne à la politique formellement édictée par Bush, selon laquelle YasserArafat n’existe plus comme interlocuteur aux yeux des Etats-Unis, en adressant à Arafat, aculé, une larmoyante supplique, lui demandant de bien vouloir laisser monsieur Mazen faire son boulot dans le cadre de la Carte Routière… Le lendemain, Arafat, conforté par cette preuve de reconnaissance politique inattendue, revigoré, ressuscité, lançait son offensive finale pour éjecter Mohammed Abbas, ce qui ne tarda point à advenir, condamnant du même coup les chances de paix suscitées par la Road Map.

Powell recueille régulièrement les gages de sa pusillanimité, comme tous les diplomates américains avant lui. Le secrétaire d’Etat J. Foster Dulles, qui avait sauvé la mise de Gamal Abdel Nasser en 1956, en proférant d’effroyables menaces contre les Anglais, les Français et les Israéliens, récolta… un camouflet : Nasser, sauvé du désastre par Foster Dulles, se tourna derechef vers l’Union Soviétique et fit de l’Egypte une colonie géopolitique de Moscou pour de nombreuses années.

On le constate, les « Arabisants » du département d’Etat, The Arabists, comme on les appelle, n’apprennent jamais, et répètent, échec après désastre, les mêmes erreurs.

En même temps, la coalition du « camp de la paix » (comme aux temps bénis de la Campagne de l’« Appel de Stockholm » de 1952, de la Colombe de Picasso, « Dehors-Ridway-la-peste », et les méga manifestations pacifistes allemandes, en particulier dans les années 80, contre les missiles Pershing II), avec aujourd’hui un Dominique de Villepin comme père spirituel, la rue arabe et les manifestants européens comme main d’œuvre de masse, joignaient leurs efforts à ceux des Démocrates de gauche aux Etats-Unis. Des spécialistes universitaires américains du Moyen Orient, qui sont soit payés par le monde arabe, soit situés idéologiquement à l’extrême gauche foucaulto-marxoïde, qui participaient au brouhaha organisé pour tenter de sauver la peau de Saddam Hussein.

En vain. Bush gagnait les suffrages du Congrès ainsi que le soutien de l’opinion publique américaine, solidement levée contre le terrorisme et ses proxénètes étatiques. Après avoir vainement sollicité une coopération des Nations-Unies, plus preste à s’être faite complice de génocide au Rwanda ou de massacres ethniques à Srebrenica, qu’archange de la démocratisation en Irak ; après avoir négocié avec les Français et les Allemands, essuyé les foudres de faible voltage de la Ligue arabe, Bush passait enfin à l’action. La puissance des motifs d’action issus des événements du 11 septembre, la dynamique de la « guerre contre le terrorisme », l’emportaient sur les considérations pipées d’alliés hostiles et d’amis dangereux, de conseilleurs intéressés et de ministres timorés.

Les méandres de la politique américaine au Moyen-Orient sont souvent déconcertants. Il n’y a aucune raison de penser que son évolution en zigzags doive changer dans un proche avenir. Les Etats-Unis sont entrés en campagne pré présidentielle, ce qui limite a priori les marges de manœuvre. Les difficultés - toutes relatives - rencontrées en Irak - dont une grande partie constitue le solde des erreurs commises dans le cadre des incohérences que j’ai décrites tout à l’heure - rendent le Président et son équipe plus prudents. Cependant, ni l’internationale du djihad, ni ses commanditaires, ni les événements du Moyen Orient ne se sentiront tenus d’observer une trêve. L’éventail des choix américains reste donc pour l’instant ouvert.


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