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Israéliens, Palestiniens : deux hommes, un même courage

Claude Lanzmann - Le Monde

mercredi 19 janvier 2005
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« La Gauche n’a jamais pu le faire et ne le pourra jamais. La droite ne le veut pas. Moi seul en suis capable et je le ferai. »

Le premier ministre me recevait dans son bureau, non pas de Jérusalem, mais de la Kyria, à Tel-Aviv, surprenant labyrinthe de petites maisons basses et de baraquements de fortune disséminés dans le secret des feuillages autour du ministère de la défense, qui témoignent aujourd’hui encore de l’austérité pionnière des gouvernements successifs d’Israël. Trois jours avant, Ariel Sharon avait prononcé devant la Knesset une adresse historique sur son plan de désengagement de la bande de Gaza, mais plus encore sur la guerre et la paix, sur la nécessité de reprendre et de faire aboutir les négociations avec les Palestiniens à la condition qu’ils mettent un terme aux attaques terroristes.

Yoel Marcus, éditorialiste du grand quotidien de gauche Haaretz, qualifia le lendemain ce discours de « churchillien » et, dépeignant Sharon comme un Gulliver au milieu des nains, l’exhorta à aller de l’avant : « Cours, Arik, cours. » Etrangement, la presse française a peu parlé de cette allocution.

Cette allocution démentait pourtant la doxa manichéenne entretenue à longueur d’articles par ses « correspondants permanents ». Et, quand la presse l’a fait, elle a refusé d’en prendre la mesure, l’expédiant en quelques lignes. « Jamais, dans toute ma vie, en tant que soldat et commandant, avait pourtant déclaré Sharon, en tant qu’homme politique, que député à la Knesset, que ministre puis premier ministre, je n’ai eu à prendre une décision aussi difficile. (...) Nous ne voulons pas dominer des millions de Palestiniens dont la population double à chaque génération. Israël aspire à être une démocratie et ne le peut pas pleinement. Le « désengagement » ouvrira la voie à une autre réalité. (...) C’est une heure destinale pour Israël, nous sommes au seuil d’un choix très grave, comme nous en avons rarement connu, et dont la signification pour l’avenir de notre pays rend compréhensibles la douleur et les conflits qu’il suscite parmi nous. » Il ajoutait que le plan de désengagement de Gaza ne remplaçait pas les négociations : « C’est seulement une étape nécessaire pour une période durant laquelle les négociations ne sont pas possibles. Tout sera ouvert quand la terreur, cette terreur meurtrière, cessera. »

J’ai connu Ariel Sharon en 1969, pendant la guerre d’usure entre l’Egypte et Israël. Il était alors chef du commandement-sud et j’étais resté plusieurs jours avec lui dans les fortins de la ligne Bar-Lev, qui défendaient la rive orientale du canal de Suez, sous de très durs bombardements de l’artillerie et de l’aviation égyptienne. Je l’ai revu plus tard à Gaza. Puis plus tard encore, en octobre 1973, après que ses troupes, par une contre-attaque d’une audace inouïe, eurent, dans un déluge de feu, franchi en sens inverse le canal, prenant pied en Egypte même, poussant jusqu’à Suez, isolant et enserrant dans un étau d’acier la troisième armée égyptienne.

Je l’ai rencontré encore en 1982, quand, jugé responsable - par une commission d’enquête israélienne, la commission Kahane - de ne pas avoir prévu le comportement criminel des milices arabes chrétiennes libanaises qui massacrèrent à l’arme blanche les Palestiniens de Sabra et Chatila, il perdit son poste de ministre de la défense. Lorsque j’ai tourné mon film Tsahal (1994), je l’ai interrogé pendant des jours, en tant que combattant, vétéran de toutes les guerres d’Israël et à l’origine d’une doctrine militaire basée essentiellement - pour des raisons d’histoire et de géostratégie - sur l’assaut.

De l’aveu de tous, si on traite d’un tel sujet, Sharon est central. Je l’ai revu ministre du développement et de la construction, puis des infrastructures nationales : il se fit, au cours de ces années, l’ardent avocat des implantations, devenant à ce titre le héraut des colons et aussi leur héros.

Certains, parmi eux, veulent aujourd’hui l’assassiner. Car, premier ministre depuis quatre ans, Ariel Sharon n’est plus le même. L’exercice de la responsabilité suprême l’a transformé, a profondément modifié sa vision. Cette ouverture, qui résulte tout à la fois du corps à corps avec le réel, d’un dévoilement brutal et lumineux des possibles, de la conscience que l’extrême rareté des occasions impose des audaces décisives, est peut-être la marque des hommes d’Etat véritables.

Premier ministre réélu durant une des pires périodes qu’ait connue Israël - celle des tueurs ceinturés d’explosifs qui se faisaient sauter jour après jour dans les rues, les autobus, les gares, les restaurants, les marchés, les cafés, les synagogues -, Sharon a d’abord consacré toutes ses forces à lutter contre la terreur en mobilisant l’armée pour qu’elle interdise aux « martyrs » l’accès au territoire israélien, qu’elle les traque et les débusque jusque dans leurs retraites. Sait-on que pour un attentat réussi, soixante étaient mis en échec ?

La guerre au terrorisme fut conduite implacablement, avec une efficacité telle que le nombre des attaques et leur rythme décrurent drastiquement : les organisateurs et les commanditaires furent repérés et éliminés au même titre que les exécutants. Nul, parmi les premiers, ne se sentit à l’abri. Il semble que les Israéliens aient tout su du who’s who de la terreur, soit parce qu’ils sont les maîtres des écoutes électroniques, soit parce que des informateurs les renseignaient avec une précision hallucinante sur les caches, les mouvements, les allées et venues des « cibles » : les « frères » de tous les djihad, lorsqu’ils se regardaient les uns les autres, s’affolaient de soupçon. Israël n’en finira peut-être pas complètement avec le terrorisme, mais la violence se réduira jusqu’à rendre la parole à nouveau possible.

Lorsque je suis entré dans le bureau de Sharon, après avoir éprouvé la densité et l’originalité des mesures prises pour le protéger, Yasser Arafat se trouvait depuis vingt-quatre heures à l’hôpital Percy. Il me dit : « Abou Mazen [nom de guerre de Mahmoud Abbas] m’a téléphoné lui-même pour que je le laisse sortir en garantissant son retour. Je l’ai fait, j’ai aussitôt appelé le ministre de la défense [Shaül Mofaz], qui a organisé son voyage par la Jordanie. »

Sharon, on le sait, n’a jamais rencontré Arafat ; il a obstinément refusé de lui parler, le tenant tout à la fois pour responsable de l’échec de Camp David (les négociations Barak-Arafat-Clinton à l’été 2000) et du déclenchement de la seconde Intifada, dite « Al Aqsa ». Il l’accusait de n’avoir jamais renoncé au terrorisme, ne condamnant les attentats que du bout des lèvres et exaltant les « martyrs ». A plusieurs reprises au cours de ces quatre années, comme je m’étonnais de son intransigeance, il me répondit invariablement qu’Arafat mentait et qu’un baromètre sûr annonçait chaque fois l’imminence d’une nouvelle vague deterreur : « Il quitte le pays et s’envole pour l’étranger. Il n’est pas là quand cela se produit. Chacun de ses départs nous alarme, c’est un avertissement qui ne faillit jamais. »

Sharon, pour finir, exila son ennemi à Ramallah, l’enfermant dans la Mouqata’a, lui interdisant toute sortie. Le départ vers l’hôpital militaire Percy, à Clamart, signa le dernier voyage du raïs. Nul ne sut de quel mal l’âme lui fut ravie : la fable, complaisamment répandue et reprise par une Leïla Shahid égarée, de son empoisonnement par le Mossad, fit long feu.

Ce n’est ni le lieu ni l’heure de peser les mérites et les torts de Yasser Arafat par rapport à son peuple. S’il a indéniablement réussi à donner à tous les Palestiniens - citoyens jordaniens de la Cisjordanie, Arabes israéliens, réfugiés, gens de la diaspora - une conscience nationale, s’il a obtenu consécration et reconnaissance internationales, il l’a d’abord fait au prix de la négation d’Israël et du projet radical de l’élimination de l’ « entité sioniste ». Il a clairement choisi la violence indiscriminée exercée contre les civils.

Qu’on se souvienne des Jeux olympiques de Munich, des détournements d’avions de ligne des années 1970, de leur dynamitage dans le désert jordanien, des multiples prises d’otages, d’Entebbe, etc. Jusqu’aux « martyrs » des années récentes et des derniers mois, malgré Madrid, Oslo, l’attribution du prix Nobel de lapaix, Camp David et Taba, la même ligne directe de violence et d’irrédentisme peut être tracée.

La mort d’Arafat ouvre une nouvelle ère dans les relations israélo-palestiniennes qui autorise un espoir de paix véritable, plus réel et plus grand que les deux peuples n’en connurent jamais. Car, si Ariel Sharon a changé profondément, un homme d’un prosaïque réalisme, donc d’un grand courage, s’est levé parmi les Palestiniens : Mahmoud Abbas, qui orchestra en 1993 les négociations secrètes des accords d’Oslo et qui a été élu hier président de l’Autorité palestinienne, successeur donc d’Arafat. La paix, si elle doit s’accomplir, se fera entre Sharon et lui, plus qu’entre les instigateurs de ladite « initiative de Genève » - qui avaient tout réglé sur le papier au mètre près - quoi qu’en aient dit alors leurs angéliques sectateurs.

En décembre 2002, déjà, tandis que les attentats-suicides faisaient rage, Mahmoud Abbas osa affronter à Gaza les responsables des comités populaires de l’Intifada et leur tint un discours pour eux impensable, intolérable : « Il faut cesser le combat immédiatement », leur expliqua-t-il. Cela ne voulait pas dire, selon lui, renoncer à l’Intifada, mais à sa militarisation, aux attentats-suicides, aux attaques contre les colons ou les soldats pour retourner à des formes pacifiques de protestation. « Le peuple en a assez, dit-il à ses auditeurs. Le peuple veut manger. Tuer n’est pas notre passe-temps favori. »

Il poursuivit sans ménagement : « Certains ont d’abord déclaré que l’Intifada provoquerait l’effondrement du gouvernement Sharon, vu qu’il a été élu sur son engagement à assurer la sécurité. Mais Sharon n’est pas tombé car l’Intifada a quitté les rails. Je pense que Sharon est aujourd’hui le plus grand leader que le mouvement sioniste ait connu depuis Herzl. (...) Ils ont dit : « Nous voulons libérer Jérusalem et les territoires occupés » et, tout ce qu’ils ont obtenu, c’est que les territoires libérés à la suite des négociations soient réoccupés par la force... »

Tenir un pareil langage à Gaza, où le Hamas et d’autres organisations radicales font la loi, ne témoignait pas seulement d’un grand courage politique et physique, mais d’une connaissance profonde des pensées et des besoins du peuple palestinien, las d’une guerre interminable et sans issue, las des mythologies, mythomanies, de la rhétorique creuse. Les travailleurs et les familles de la bande de Gaza et de Cisjordanie ne furent jamais aussi heureux que quand ils pouvaient travailler librement en Israël et gagner des salaires décents : jamais, dans les champs, les vergers, les restaurants, le bâtiment, les usines, ils ne considérèrent leurs employeurs israéliens comme des oppresseurs.

Oui, le peuple voulait manger ; et Yasser Arafat ne put faire autrement, quelques mois plus tard, que nommer Mahmoud Abbas premier ministre. Mais un premier ministre sans pouvoir réel et désavoué à maintes reprises, qui démissionna bientôt.

Depuis la mort d’Arafat, et seul en lice pour la succession de ce dernier, Mahmoud Abbas a gardé la même fermeté : « Le recours aux armes dans l’Intifada actuelle nous a fait du tort, et cela doit cesser », a-t-il déclaré. Et c’est à cet homme qu’Ariel Sharon a répondu, après avoir affronté avec le même courage et une habileté manoeuvrière exemplaire les « durs » de son camp, un Sharon aujourd’hui à la tête d’un gouvernement d’union nationale qui ne parle pas de la paix comme d’un rêve lointain, mais comme d’un possible proche.

« L’an 2005, a-t-il dit récemment, offre une chance historique de percée avec les Palestiniens que nous attendons depuis des années. » Après avoir réaffirmé sa volonté d’appliquer le retrait unilatéral de la bande de Gaza, mais avec l’aide cette fois-ci des organismes de sécurité de la nouvelle direction palestinienne, le premier ministre d’Israël alla plus loin qu’il ne le fit jamais : « Nous pourrons parvenir à un arrangement israélo-palestinien qui sera la base de la coexistence de deux Etats [souligné par moi] pour de longues années. Nous sommes prêts à des concessions très très douloureuses, mais nous ne ferons aucune concession au niveau sécuritaire. (...) Il y a une chance unique de pouvoir trouver une solution, et personne ne sait quand elle s’offrira à nouveau. Il y a une opportunité unique de modifier les données stratégiques à l’avantage d’Israël. » Au cours de la même allocution, Ariel Sharon fit observer que « la domination d’un peuple par un autre est une catastrophe » [souligné par moi]

Les amis de la paix - dont je suis - doivent aider ces deux hommes, Ariel Sharon et Mahmoud Abbas. Il convient pour cela d’oublier les préjugés, les a priori, la langue de bois et les pensées toutes faites, d’être capable de percevoir ce qu’il y a de formidablement neuf dans les propos de chacun d’eux. Il faut les croire : c’est la meilleure façon de les aider.


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Ce Colloque des Intellectuels Juifs de Langue Française a pour thème, ’la montée des violences’. Ce thème aura toujours accompagné l’histoire de l’humanité. Violences politique, religieuse, sociale, économique, voire même discursive, les humains n’auront cessé de se faire violence, et ce même lorsqu’ils prétendaient l’éradiquer en cherchant à dispenser le bien. Cette relance du Colloque des Intellectuels Juifs de Langue Française apporte une attention toute particulière à ce qu’il convient de nommer une résurgence de la violence affectant aujourd’hui les communautés juives de France et d’Europe.


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