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La mort d’Arafat, vue d’Amérique

Le bloc-notes de Bernard-Henry Levy © le point - N°1679

samedi 20 novembre 2004
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La France, vue d’Amérique, en a fait vraiment beaucoup dans l’hommage à Yasser Arafat.

Elle a eu raison de l’accueillir, bien entendu.

Elle n’a pas à se reprocher, du moins chez la plupart, d’avoir ouvert au vieillard vulnérable et malade qu’était devenu l’homme au keffieh les portes de l’un de ses bons hôpitaux.

Mais pourquoi, demandent les uns, la fanfare, la sonnerie aux morts, le salut, de la Garde républicaine ?

Pourquoi, interrogent les autres, le président de la République en si grand deuil ? le Premier ministre recueilli à Villacoublay ?

Pourquoi ces pré-obsèques nationales ? pourquoi ce maximum d’honneurs disponibles s’agissant d’un chef d’Etat qu’il n’était, d’ailleurs, pas tout à fait ?

Fallait-il, s’étonnent, toutes tendances confondues, les grands journaux, faire du chef de l’OLP, de l’homme qui n’a reculé devant aucun moyen pour voir triompher sa cause, une sorte de Gandhi ?

Et d’où vient enfin que la France de M. Barnier soit le seul pays occidental où les rumeurs les plus folles - le reclus de Ramallah poussé à bout, tué à petit feu, empoisonné ... les Israéliens une fois de plus diabolisés et rendus responsables d’une mort dont on a dit, alternativement, sans voir la contradiction, qu’elle les arrangeait trop et qu’elle leur retirait un commode alibi - aient pu trouver écho, voire une chambre de résonance, jusque sur les ondes, par exemple, d’une grande radio nationale ?

Car Arafat, vu d’Amérique, est à coup sûr un combattant, ce n’est pas un résistant.

C’est l’incarnation du peuple palestinien, celui qui lui a donné une voix, un corps, une présence sur la scène politique mondiale, peut-être une identité - ce n’est, en aucun cas, cette icône bizarre et magnifique, ce nouveau Moïse mourant au seuil de la terre promise, en quoi l’a transformé ce qui, vu d’ici, paraît une « arafatamania » insensée.

Il partagea, avec Rabin et Peres, un prix Nobel de la paix ; mais il reste l’homme du détournement de l’« Achille Lauro » et du massacre des athlètes israéliens à Munich.

Il a négocié les accords d’Oslo ; il a déclaré « caduc » l’article de la charte de l’OLP appelant à la destruction d’Israël ; mais il n’a rien fait, après cela, ni pour dissoudre le Hamas, ni pour préparer son peuple à la paix qu’il venait de signer, ni même - car tout est lié - pour donner à cette société civile palestinienne qui reste l’une des plus mûres, des plus authentiquement progressistes, du monde arabe l’embryon d’institutions démocratiques auquel elle aspirait et avait droit.

Il est allé à Camp David et à Taba ; il a négocié avec Clinton et, surtout, avec Barak, qui a cédé sur l’essentiel du contentieux issu de la guerre de 1967 ; mais quand l’heure est venue de passer aux actes et de signer, il a jugé que ce n’était pas assez et qu’il lui fallait, non 95, mais 100 % des Territoires ; il a estimé que les « sionistes » devaient céder sur le principe d’un droit au retour dont nul, à commencer par lui, n’ignorait que la stricte application signifiait que l’Etat juif serait, le moment venu, noyé sous un flot de réfugiés venant créer, en Israël même, un second Etat palestinien ; et il est donc, une fois de plus, passé à côté de l’occasion qui s’offrait de contribuer à l’émancipation de son peuple et d’entrer, pour de bon, dans l’Histoire.

Il a lancé la seconde Intifada avec son cortège, des deux côtés, de morts civiles et innocentes.

Il a gardé le contrôle opérationnel des Brigades des martyrs d’Al-Aqsa, qui firent autant que le Hamas pour prolonger le temps du carnage et du deuil.

Il est, en un mot, demeuré jusqu’à son dernier souffle cette personnalité pour le moins complexe qui n’a, dans ses discours en arabe, jamais cessé de dire que la paix avec Israël pourrait n’être qu’une étape préludant à son inévitable disparition.

Sa mort alors, vue d’Amérique, est, comme toujours s’agissant d’un personnage qui a fini, au fil du temps, par s’inscrire dans le paysage familier de chacun, un événement émouvant et grave.

Mais c’est sans le moindre état d’âme que les grands éditorialistes s’interrogent sur les perspectives d’un « après-Arafat » dont nul, du reste, ne se hasarde à dire s’il promet aux peuples de la région le pire ou le moins pire.

Le pire ? La radicalisation de la rue. Le chaos. La prise du pouvoir idéologique par les factions les plus radicales. Et, pour l’heure, le signe terrible qu’est ici, sans le moindre doute, la fusillade, dimanche, contre Dahlan et Abbas. Le moins pire ? Pour ces Américains comme pour, bien entendu, les plus lucides des Européens, pour les hommes et femmes de bonne volonté qui, en Israël et en Palestine comme dans le reste du monde, n’en peuvent plus de la guerre des mémoires et de la logique de la vendetta, pour tous ceux qui, partout, ont cru en la promesse, notamment, du plan de Genève, le compromis politique, le partage de la terre et des lumières - en un mot, et enfin, la paix sèche.


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