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Van Gogh, un meurtre en travers de la gorge

Par Daniel Schneidermann - Libération

vendredi 19 novembre 2004
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Encore aujourd’hui, quelque chose reste en travers de la gorge, dans le meurtre du cinéaste néerlandais Theo Van Gogh. Et plus précisément, dans cette étrange discrétion française qui l’a jusqu’ici entouré. Certes, la concurrence est rude dans l’actualité internationale. La mort d’Arafat, la crise en Côte-d’Ivoire, l’Irak embrasé nous sollicitent à bon droit. Mais tout de même. Nous nous enflammons pour ou contre Dieudonné, pour ou contre le voile islamique, demain pour ou contre les coups de canif à la loi de 1905. Mais sur le meurtre de Van Gogh, qui nous parle exactement de la même chose, pas d’émotion, pas d’indignation, pas d’effroi. Comme si cela n’avait rien à voir, et que l’on pouvait conserver ce meurtre en sourdine, dans les profondeurs de l’actualité, comme un fait divers qui ne nous concernerait en rien. Il est vrai que cela se passe dans un pays lointain et méconnu, les Pays-Bas. C’est loin, les Pays-Bas. Pas autant que Paris de Clermont-Ferrand, certes, mais si peu médiatique, aussi ! Les rues d’Amsterdam ou de La Haye sont tellement moins télégéniques que celles de Ramallah ou de Gaza. Les furieux qui y vont la nuit, en représailles, incendier les mosquées ne jouent pas les préludes devant les caméras. N’empêche. Il faut être attentif à ce qui s’y passe. Il ne faut pas laisser les Pays-Bas sortir de notre champ de vision.

Quelque chose, donc, reste en travers de la gorge. Et a fortiori si la piste du juge Garzon s’étayait, c’est-à-dire s’il se confirmait que l’assassinat fut le fait d’un groupe de terroristes islamistes, déjà présumé impliqué dans les attentats de Casablanca. Si ce meurtre ne passe pas, c’est d’abord en raison du patronyme de la victime, évidemment, qui fait résonner en nous un étrange et obsédant « c’est Van Gogh qu’on assassine ». Mais pas seulement. Des mots n’ont pas été prononcés. Des débats n’ont pas été tenus. Nous devons davantage à ce Coluche batave qu’un sobre ensevelissement de fin de journal. Et il suffit pour s’en convaincre de voir les images des provocations télévisées de Van Gogh. Car Theo était d’abord un provocateur de télé. Dans une soirée où se trouvent des responsables politiques néerlandais, il exhibe une créature noire sculpturale, qu’il présente comme sa femme. « Je l’ai fait exciser, c’est beaucoup mieux », explique-t-il à différents invités interloqués. Dans un autre sketch, armé d’un énorme couteau de boucher, il fait mine de militer pour le remboursement de l’excision par la Sécurité sociale. Et surtout, dans le court métrage Soumission diffusé en août dernier, il montrait longuement une femme au visage dissimulé sous un voile noir, le corps nu sous un voile transparent, couverte d’ecchymoses et de tatouages de versets du Coran. Erotisme, violence, blasphème : malgré les apparences, la cible de ces entartages filmiques ne semblait pourtant pas tant les violences faites aux femmes au nom de l’islam que le consentement bien-pensant qui les excuse, au nom sans doute d’une certaine tolérance néerlandaise.

Mais peu importe, au fond, la cible exacte de ces images. Si on les avait découvertes par hasard, du vivant de Van Gogh, on aurait pu en disputer. On aurait pu discuter gravement des limites du mauvais goût, du respect des croyances, comme on en discute en France à l’occasion d’une affaire Dieudonné. Qui le rieur a-t-il voulu blesser, ou tuer ? En avait-il le droit ? On aurait pu se demander pourquoi tant de haine contre la communauté musulmane. Dire que Van Gogh tapait à côté, ou tapait trop fort, ou n’évitait pas toujours le risque de l’islamophobie. Admettre que des croyants, oui, aient pu se sentir agressés. Dénoncer, à juste titre, l’insupportable risque d’amalgame entre l’islam et la pratique de l’excision.

Mais voilà. Ces images, nous les découvrons après le meurtre de leur auteur. Et ce cadavre en pleine rue, ce sinistre « fini de rire » que proclame le poignard, s’interpose entre elles et nous. Il nous rappelle une priorité évidente : le caractère absolu, indispensable, de la liberté d’expression. Ce luxe incroyable, en France, de pouvoir discuter sans fin des limites du rire, à l’occasion d’un sketch des Guignols, ou d’une provocation de Dieudonné, ce luxe peut nous être retiré net, en même temps que son objet. Oui, la liberté de tout dire est notre bien le plus précieux. C’est cette liberté qui nous cimente. Oui, on a envie de prononcer et d’entendre des mots simples. Pas touche au rire. Pas touche au droit aux dérapages. Pas touche au droit au n’importe quoi. Peut-être Van Gogh a-t-il vraiment voulu frapper où cela faisait le plus mal. Peut-être l’a-t-il fait méchamment, injustement, aveuglément. Mais en se souvenant que Van Gogh a été poignardé pour cela, en pleine rue, on n’a envie que d’une chose : se regrouper autour de ces provocateurs. Oui, la provocation, même de mauvais goût, doit être chérie comme un trésor. Oui, l’enjeu de ce meurtre est mondial. Oui, c’est une guerre qui se mène là, une autre guerre, la guerre du rire, du rire grossier, du rire injuste, du rire blasphématoire, mais du rire irremplaçable. Oui, il faut chérir nos Voltaire, aujourd’hui plus que jamais. Oui, l’héritage des Lumières, alors que partout le ciel s’assombrit, de Washington à Bagdad, et de Rome à Islamabad, est plus moderne que jamais. L’Europe, au moins, doit rester cette parenthèse enchantée où tout est permis avec des images et des mots. Pas avec des poignards.


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