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Le livre noir de l’Holocauste

Un entretien avec Serge Klarsfeld

vendredi 16 novembre 2001
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L’homme qui chassa, de Barbie à Papon, tous les anciens dignitaires de la collaboration, a fait de l’histoire de la déportation des juifs de France l’œuvre de sa vie. Fruit de trente années de recherches, « la Shoah en France » paraît aujourd’hui dans une version augmentée et révisée. Rencontre

Le Nouvel Observateur. - Le 30 septembre 1943, la Gestapo vient arrêter votre père chez lui, à Nice. Caché avec votre sœur et votre mère au fond d’un placard, vous avez la vie sauve. Cet événement, qui aurait pu décider de votre mort, a décidé de toute la suite de votre existence : votre engagement dans la recherche des criminels nazis aux côtés de votre femme Beate Klarsfeld, et ces trente années de recherches patientes et minutieuses qui aboutissent à la publication d’un monument : les quatre volumes de « la Shoah en France ». Que s’est-il passé, ce jour-là, dans la tête du petit garçon que vous étiez ?

Serge Klarsfeld. - Je n’étais pas trop inquiet pour mon père. Je savais qu’il était très fort. Il avait été prisonnier de guerre, il s’était évadé de son stalag. Et il nous l’avait dit : « Si je suis pris, je survivrai parce que je suis fort. Mais vous, vous mourrez parce que vous êtes faibles... » On ne pouvait plus sortir de Nice, les routes étaient bloquées, la gare était surveillée. La Gestapo travaillait nuit et jour, encerclait les pâtés de maisons et vérifiait les identités.

N. O. - Vous avez été dénoncés ?

Serge Klarsfeld. - Probablement, mais avec tout le pâté de maisons. Nous avons été réveillés à minuit par des projecteurs qui éclairaient le plafond. Il y avait des camions dans la rue. Mon père nous a dit : « Arrivez ! » Nous nous étions entraînés à rejoindre rapidement la cachette en pyjama, en emportant nos vêtements. Mes parents ont refait les lits. Dans l’appartement d’à côté, nous avons entendu nos voisins qui hurlaient ; les Allemands battaient leurs fillettes. Mon père est resté seul pour ouvrir la porte. Les Allemands lui ont demandé : « Où sont votre femme et vos enfants ? » Il a répondu qu’il y avait eu une désinfection et que nous avions quitté Nice pour aller à la campagne. Ils ont fouillé l’appartement, l’un d’entre eux a ouvert la porte du placard, heureusement il n’a pas tâté le fond, il aurait tout de suite senti le contreplaqué qui s’ouvrait au milieu par le bas, avec un crochet derrière. C’était le moment de vie ou de mort. Ils ont emmené mon père et nous sommes restés toute la nuit dans ce placard. Le matin, nous nous sommes enfuis.

N. O. - Vous aviez quel âge ?

Serge Klarsfeld. - Je venais juste d’avoir 8 ans, c’était la veille de la rentrée des classes.

N. O. - Comment avez-vous survécu ensuite ?

Serge Klarsfeld. - Nous avons erré dans Nice, d’un meublé à l’autre, toujours ensemble mais, dans la rue, ma mère marchait sur le trottoir d’en face. Nous avions des instructions précises au cas où elle serait arrêtée. Heureusement, à Nice, les juifs n’ont pas eu à craindre la police française comme ceux de la zone nord. C’est en 1953, à la cérémonie du vélodrome d’Hiver, par des amis qui devaient se rendre en Israël avec moi que j’ai appris avec stupéfaction ce qui s’était passé à Paris, notamment en juillet 1942. Je crois que si j’avais vu des policiers français arrêter ma famille, je ne serais sans doute pas resté en France.

N. O. - Qu’est devenu votre père ?

Serge Klarsfeld. - A la Libération, nous allions à l’hôtel Lutétia pour essayer d’avoir des nouvelles, et c’est là que ma mère a rencontré un avocat que mon père avait protégé pendant le voyage. Dès son arrivée au camp, mon père a failli se faire descendre : il a assommé un kapo polonais qui l’avait frappé. Mais comme il parlait bien l’allemand, le commandant adjoint du camp l’a fait envoyer aux mines de Furstengrubbe, à côté d’Auschwitz, où les gens survivaient en moyenne six semaines. Quand ils ne pouvaient plus travailler, les ingénieurs les rendaient aux SS, qui les liquidaient. Il est mort en août 1944, il a donc réussi à tenir pendant neuf mois. Quand je suis allé à Auschwitz, j’ai retrouvé son numéro matricule dans le registre de l’infirmerie, avec une petite croix devant, ce qui signifiait soit qu’il était mort à l’infirmerie, soit qu’il avait été gazé.

N. O. - Quel était son numéro matricule ?

Serge Klarsfeld. - 159683. N. O. - Quand êtes-vous allé à Auschwitz ?

Serge Klarsfeld. - En février 1965. Il faisait moins vingt, très froid. Je me suis retrouvé seul à Birkenau, le camp des juifs. A l’époque, les visiteurs n’y allaient pas, on les emmenait surtout voir le Musée d’Auschwitz qui célébrait le rôle des résistants polonais non juifs. C’était très impressionnant. Je suis resté là quelques heures. Disons que ce jour-là, j’ai vraiment compris que j’avais survécu à la Shoah. Que normalement, j’aurais dû être gazé là. C’est étrange, vous voyez, on a presque une mémoire de ce qui n’est pas arrivé.

N. O. - D’où viennent chez vous ce souci d’exactitude, cette obsession du détail qui est bien antérieure à l’abjecte offensive des révisionnistes et des négationnistes ?

Serge Klarsfeld. - En effet, bien antérieure ! Ils ne m’ont pas gêné. D’ailleurs, il n’est pas interdit de poser des questions. Imaginez qu’un jeune, en 2020, vous demande : qu’est-ce qu’une chambre à gaz ? C’est un énorme travail de rassembler tous les documents pour répondre à une telle question. Mais les documents existent. Il reste des bâtiments qui n’ont pas été détruits, il reste des archives témoignant de la construction des chambres à gaz, des listes de toutes sortes, tous les témoins juifs n’ont pas été tués, ni les acteurs allemands... Mais ces documents, il faut les rassembler. Combien de juifs ont été déportés en France ? Quand j’ai commencé ma recherche, personne n’avait écrit l’histoire des convois, le ministère des Anciens combattants avançait le chiffre de 100000 à 120000 « déportés raciaux », les Allemands parlaient de 60000 à 65000. J’ai rassemblé les listes, j’ai confronté les sources, j’ai abouti au chiffre de 76000. Ce n’était pas sorcier, mais il fallait bien que quelqu’un le fasse. A l’époque, il n’y avait pas d’historiens universitaires pour la période. J’ai pu, le premier, faire ouvrir les archives, et je disposais, au Centre de Documentation juive contemporaine, d’un matériau inédit, ce qui m’a permis d’écrire des choses plus approfondies. Quand le livre de Paxton et Marrus sur la France sous l’Occupation est paru, je me suis aperçu qu’il leur manquait des documents importants.

N. O. - Quel est votre diagnostic sur l’attitude des Français envers les juifs pendant l’Occupation ?

Serge Klarsfeld. - On ne peut dresser qu’un bilan nuancé. Par exemple, Paxton et Marrus constatent un arrêt des déportations en octobre 1942 en zone libre, et l’attribuent à des problèmes de trains manquants. En fait, cet arrêt correspond à une forte réaction de l’opinion publique face aux arrestations de femmes et d’enfants, et notamment aux protestations de Mgr Gerlier, qui remontent jusqu’à Laval, lequel fait alors pression sur les Allemands, en attirant leur attention sur cette dégradation de la situation. On a beaucoup dit que les Français avaient changé d’attitude après Stalingrad, quand le vent a commencé à tourner. C’est faux, ils ont aidé les juifs bien avant Stalingrad. C’est quand on a arrêté les femmes et les enfants que les Français ont bougé. Ce n’était pas comme en Pologne. Il faut se souvenir qu’à Paris des enfants sont allés à l’école avec leur étoile jaune jusqu’en juillet 1944. Il y avait des cantines juives, des synagogues ouvertes. Et finalement, les trois quarts des juifs de France ont été sauvés. Si les Français avaient été des « veaux », comme disait de Gaulle, le bilan aurait été encore plus catastrophique.

N. O. - Vous avez vu « Sobibor », le film de Claude Lanzmann ? Vous semblez avoir tous les deux le même souci d’exactitude ?

Serge Klarsfeld. - A ceci près que je ne fais pas la même confiance aux témoins. Lanzmann, à travers la parole des témoins, cherche à construire une œuvre d’art. Pour moi, chaque témoignage est précieux, certes, mais doit être passé au crible de l’esprit critique. Ce que dit le témoin est vrai subjectivement, mais peut être rempli d’erreurs, alors que les documents sont irréfutables. La grande différence entre Lanzmann et moi, c’est qu’il dit : « Si je retrouvais trois minutes de film montrant les juifs dans la chambre à gaz, je les détruirais immédiatement. » Moi, si je trouvais ça, je détruirais immédiatement tous les films de fiction.

N. O. - Comme « la Liste de Schindler » de Spielberg ?

Serge Klarsfeld. - Quand je vois ce genre de films, je suis à la fois irrité et bon public. En fait, je préfère m’en passer. Prenez « le Mémorial des enfants ». Il contient les 11 000 noms des enfants déportés de France, leur état civil, leur dernière adresse connue. Et plus de 800 photographies sur les 3000 que nous avons rassemblées. Aucun film n’est aussi grand qu’une lettre de ces enfants. Je les lis, je les relis, je pleure à chaque fois. Ce qui a été écrit par un enfant arrêté par les Allemands, qui va mourir, et qui écrit à son père ou à sa sœur, aucun artiste ne peut écrire cela.

N. O. - Vous pouvez en lire une ?

Serge Klarsfeld. - Voici la lettre de Jacques Friedmann, gazé à 12 ans. Arrêté le 19 mars 1943, il écrit à son instituteur le 25 mars. « Monsieur. Depuis vendredi matin à 7 heures que nous sommes au camp de Limoges. D’ici je remercie votre fatigue pour moi. Nous sommes 25 personnes. Le plus jeune condamné a 4 semaines. Je me demande quel crime a commis ce bébé. C’est sans doute parce qu’elle n’a pas choisi ses parents parmi les Aryens. Tout le reste sauf nous sont des demi-Aryens français. Leur crime est qu’ils sont riches et on avait besoin de leurs richesses. Maintenant nous allons tous aux pluches. On ne peut pas dire qu’il n’y a pas d’égalité en France. »

Propos recueillis par Catherine David

« La Shoah en France », Fayard, quatre volumes sous coffret :

« Vichy-Auschwitz, la »solution finale« de la question juive en France », 388 p., 122 F, 18,60 € ;

« le Calendrier de la persécution des juifs de France, juillet 1940-août 1942 », 1000 p., 244 F, 37,20 € ;

« le Calendrier de la persécution, septembre 1942-août 1944 », 2030 p., 244 F, 37,20 € ;

« le Mémorial des enfants juifs déportés de France », 1256 p., 282 F, 42,99 € ; le coffret, 892,10 F, 136 €.


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