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La tradition républicaine en péril

Pierre-André Taguieff - Le Figaro

mardi 6 juillet 2004
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Propos recueillis par Alexis Lacroix

LE FIGARO. - Estimez-vous l’identité de la France menacée par des formes inédites de racisme ?
Pierre-André TAGUIEFF.
- Assurément, mais ces formes tant anciennes que nouvelles de racisme - qui prennent la figure de haines inter-communautaires - s’inscrivent dans un contexte général d’effondrement du pacte républicain. Depuis déjà quelque temps, nous ne vivons plus dans une République une et indivisible, mais dans une République tendanciellement multicommunautariste et divisible. La France dérive vers une aggravation de sa fragmentation conflictuelle, et les Juifs de France sont en première ligne. Depuis quatre ans, ces derniers sont victimes d’un harcèlement ordinaire et d’incivilités permanentes qui placent leur vie quotidienne sous le signe de la menace. Le fait que les pouvoirs publics aient tardé à reconnaître la réalité et la gravité de ces violences a provoqué un immense désarroi chez beaucoup de Français juifs. D’où la tentation du départ, comme si la synthèse judéo-républicaine, après l’affaire Dreyfus et Vichy, était redevenue problématique.

La tradition républicaine est mise en péril et on peut être inquiet pour l’avenir de l’identité française.

Ce qu’on observe aujourd’hui en France, ce n’est pas bien sûr le développement d’un antisémitisme d’Etat - ce qui interdit toute comparaison à des fins d’identification avec l’Allemagne nazie ou la France de Vichy -, c’est celui d’un antisémitisme de société civile bardé de bonne conscience. Une judéophobie de harcèlement, sous-tendue par un antisionisme démonologique, s’installe dans le tissu social français, sous le regard indifférent ou complaisant des majorités spectatrices. Si l’avenir de la France est préfigurable par l’affrontement indéfini de minorités exclusivistes communiant dans l’antisémitisme, alors on a de bonnes raisons de redouter une désintégration nationale.

Concernant cette judéophobie de harcèlement, vous parlez d’« exception française ». Qu’est-ce à dire ?
La vague de judéophobie observable en France a beau ne pas être un phénomène isolé en Europe, ni bien sûr dans le monde, cette flambée de violences, par son intensité et l’identité de ses principaux responsables - des « jeunes des quartiers sensibles » -, n’en apparaît pas moins comme une exception française, une exception négative partagée avec quelques autres pays d’Europe occidentale (Belgique, Pays-Bas, Royaume-Uni).

La dénonciation de l’antisémitisme était consensuelle tant que l’antisémitisme était exclusivement le fait de racistes ou de nationalistes déclarés. Le paysage s’est modifié depuis 2000. Si les cibles préférentielles des violences et des menaces dites « racistes » sont les Juifs, les auteurs qui les visent ne sont en effet plus majoritairement des individus d’extrême droite : ils sont recrutés avant tout parmi les « jeunes » issus de l’immigration, notamment maghrébine, dont l’identité culturelle est « musulmane ». Sur 463 menaces antijuives recensées en 2003, 50 d’entre elles seulement paraissent imputables aux milieux d’extrême droite (1).

Comment expliquez-vous cette tardive prise de conscience ?
Jusqu’au printemps 2002, la bien-pensance médiatico-politique, dominée par un antiracisme à forte composante néo-communiste (dont le Mrap est l’image même), avait littéralement verrouillé le débat et la prise de conscience des nouvelles formes de l’antisémitisme. Lionel Jospin et Daniel Vaillant doivent à cette bien-pensance leur coupable « retard à l’allumage ». D’octobre 2000 à mars 2002, peu de responsables politiques ont reconnu publiquement la gravité et l’ampleur des violences antijuives observables en France. Pierre Lellouche, Alain Madelin, François Bayrou, Corinne Lepage ou Dominique Strauss-Kahn ont certes été d’heureuses exceptions - mais qui songeait alors à les écouter ? Quels organes de presse, hormis Le Figaro, L’Express ou Le Point, sonnaient l’alarme ? Le 7 avril 2002, lors de la grande manifestation des Juifs de France organisée par de nombreuses associations sous l’égide du Crif, aucun des ministres du gouvernement de gauche plurielle n’était présent, sur ordre exprès de Lionel Jospin. Pour comprendre la grande impunité dont a longtemps bénéficié le « nouvel antisémitisme » en France, il ne faut pas perdre de vue que cette vague de haine s’inscrit dans un âge défini de l’histoire des judéophobies, celui de la nouvelle configuration antijuive mondiale qui s’est constituée pour l’essentiel depuis la fin des années 1960, après la guerre des Six Jours (juin 1967).

Une « nouvelle configuration antijuive » marquée par la rhétorique antiraciste, comme la conférence de Durban en a fourni le modèle ?
Depuis une quarantaine d’années, le projet sioniste est en effet calomnié et présenté, d’une manière mensongère et délirante, comme un racisme. C’est au nom de la lutte contre le racisme et les discriminations qu’on cloue désormais au pilori l’Etat juif, ses dirigeants, ses citoyens et, par extension, l’ensemble du peuple juif, inculpé pour « complicité objective » avec la politique d’un Israël démonisé. Les Soviétiques ont été les grands initiateurs de cette mue « antiraciste » de l’antisémitisme, mondialement diffusée dans la foulée de la victoire israélienne de juin 1967.

Nous sommes quelques-uns à avoir été sensibilisés très tôt par l’enseignement de Léon Poliakov à l’existence d’un violent antisémitisme marxiste-léniniste, dont le pouvoir de nuisance se manifeste encore aujourd’hui, après la chute de l’Union soviétique. Je me suis replongé dans la masse de livres et de brochures made in USSR publiés entre 1948 et 1985. « Le poison du sionisme », « Les tentacules de la pieuvre » (sioniste), « Le sionisme et le nazisme, frères jumeaux », « Le fascisme sous l’étoile de David », le « Complot américano-sioniste » : ce bréviaire de la haine oublié formera un chapitre important de mes Prêcheurs de haine (2). L’antisionisme radical, usiné en URSS, n’a pas cessé depuis lors de récuser le droit à l’existence d’Israël et la légitimité historique d’un Etat nation assimilé d’abord au nazisme, ensuite au régime d’apartheid de l’ex-République sud-africaine ! Dans la filiation de cette détestable instrumentalisation de l’antifascisme, vous avez raison de mentionner le tournant de Durban. Du 31 août au 8 septembre 2001, la ville sud-africaine avait accueilli une conférence internationale des Nations unies censée contribuer à la lutte contre le racisme et qui s’est en fait transformée en un immense pogrom symbolique. L’effet de la conférence de Durban ne doit cependant pas être surestimé.

Pourquoi ?
Cette conférence internationale dévoyée en campagne d’autopromotion de la judéophobie « post-antisémite », à base d’antiracisme retourné et d’anti-impérialisme tiers-mondiste, n’a fait que remettre au goût du jour une vieille haine « progressiste », dont l’origine peut être trouvée dans la formation du mythe Rothschild chez les idéologues révolutionnaires du XIXe siècle. De la stigmatisation du Juif capitaliste, cosmopolite et conquérant à la dénonciation du « sionisme mondial » impérialiste, on reste dans la même histoire. Cette vision conspirationniste est largement partagée par les altermondialistes qui dénoncent le pouvoir caché des « nouveaux maîtres du monde ».

En quoi la « nouvelle configuration antijuive mondiale » affecte-t-elle l’identité de la France ?
En France, depuis 2000, l’antisionisme radical est « dopé » par un islamisme minimaliste et disculpé par une vulgate pseudo-antiraciste : en France comme partout ailleurs, les violences antijuives sont le plus souvent légitimées par leurs auteurs au nom de la « lutte contre le sionisme ». Et l’islamisme, qui structure l’identité communautaire d’un certain nombre de jeunes d’origine arabo-musulmane en veine de repères, récupère la mise... Ce qui a été appelé l’Intifada des banlieues, prolongée à l’occasion de manifestations propalestiniennes, anti-américaines ou « antiguerre » (durant la seconde guerre du Golfe), dessine le cadre imaginaire des actions et des menaces visant le monde juif français. Et, contrairement à ce qu’on affirme ici ou là, il n’y a pas lieu d’exprimer son soulagement : si le nombre d’actions antijuives recensées est passé de 195 en 2002 à 125 en 2003, ce qui correspond à une baisse de 35,90%, ce chiffre reste supérieur à celui de l’année 2000 (119), considéré alors comme très élevé par rapport à la moyenne des années précédentes. De 1999 à 2003, le nombre des actions antijuives a été multiplié par 14 !

Assiste-t-on à la banalisation de l’antisémitisme en milieu scolaire et à la transformation de la parole judéophobe en « code culturel », selon la formule de Shulamit Volkov ?
Les jeunes Juifs insultés, molestés ou tabassés, à l’instar d’un élève de 6e du lycée Montaigne (en octobre 2003), étaient des élèves attaqués soit dans leur établissement scolaire, soit sur le chemin de leur école religieuse. La police a dénombré 49 dégradations, dont 28 contre des synagogues et 5 contre des écoles juives : ces agressions antijuives ont fait 21 victimes (des blessés), soit le chiffre le plus élevé depuis 1993, qui dépasse pour la seconde fois (la première ayant eu lieu en 2000) le nombre des victimes des autres formes de racisme (11), visant majoritairement des Maghrébins (9 pour la seule Corse !). En 2003, les violences antijuives en milieu scolaire ont constitué 16,36% de l’ensemble des faits antijuifs. Le 10 mars 2004, le ministre de l’Education nationale, Luc Ferry, précisait que 5% des établissements scolaires étaient touchés par des incidents antijuifs. Au cours du premier trimestre 2004, 67 actions et 160 menaces antijuives ont été enregistrées, contre 42 actions et 191 menaces durant les trois derniers mois de 2003.

Comment la France peut-elle entreprendre une lutte efficace contre ce nouvel antisémitisme ?
A force de vouloir à tout prix éviter de « stigmatiser » certains secteurs de la population française (souci en lui-même légitime), on n’ose plus rien nommer précisément ni caractériser sans équivoque. Mais l’autocensure ne change rien à la réalité sociale, et elle empoisonne le débat public, où règnent la loi du soupçon et l’esprit d’inquisition que certains milieux ont professionnalisé (« islamophobe ! », disent-ils). Sur la question des nouveaux acteurs principaux, en France ou en Belgique tout particulièrement, des violences antijuives, le « politiquement correct » continue de dominer. Nul ne nie la persistance du vieil antisémitisme de type nationaliste/xénophobe ou de type néo-nazi. Mais la prise en compte de cette persistance ne doit pas conduire à négliger ou à sous-estimer le phénomène le plus inquiétant, à savoir l’émergence de nouveaux acteurs antijuifs.

A la lumière des Territoires perdus de la République, il apparaît que l’antisémitisme répandu dans les classes perturbe l’enseignement de certains programmes (l’histoire de la Shoah, notamment)...
Le nouvel « enseignement de l’estime » que j’appelle de mes voeux devrait se faire en interaction, d’une part, avec celui de la Shoah (certainement à revoir), en combinant l’historiographie et la réflexion sur la signification du génocide nazi des Juifs, et, d’autre part, avec une présentation objective des raisons du conflit israélo-arabe, impliquant à la fois d’enseigner l’histoire du sionisme et celle du nationalisme arabe, avec ses prolongements contemporains dans l’islamisme radical, nouveau vecteur planétaire de la haine antijuive. Ce qui engage, en outre, à fournir aux élèves les moyens de distinguer entre ce qui appartient à la religion musulmane (saisie dans la diversité de ses formes) et ce qui relève des politisations de l’islam, soit les intégrismes ou les fondamentalismes, de type djihadiste ou non. Car la récente vague judéophobe en France, quelles que soient ses particularités nationales, n’est intelligible qu’à la condition d’être rapportée au contexte international spécifique dans lequel elle se déploie, celui d’une nouvelle guerre contre les Juifs, déclarée par les islamistes radicaux.

La France doit, autrement dit, se soucier de bien distinguer entre les « deux islams »...
C’est pourquoi l’action de l’Etat contre les prédicateurs islamistes prônant la violence djihadiste et/ou incitant à la haine antijuive est d’une importance capitale. Les mesures d’expulsion visant des « imams » fondamentalistes, notamment d’obédience salafiste, relèvent à la fois de la prévention et de la répression. La nation française ne fait ici que se défendre légitimement et d’une façon exemplaire dans une Europe qui semble enfin se décider à combattre sérieusement les réseaux islamo-terroristes. Etre français aujourd’hui, c’est d’abord être un citoyen français, s’éprouver coresponsable de l’avenir de la France, c’est-à-dire vouloir illustrer de toutes les manières possibles la tradition républicaine, notre religion civique.


Pierre-André Taguieff, philosophe et sociologue, directeur de recherche au CNRS et auteur de La nouvelle judéophobie (Fayard, Mille et une Nuits).


(1) CNCDH, 2003. La lutte contre le racisme et la xénophobie. Rapport d’activité, Paris, La Documentation française, 2004, p. 62. (2) Prêcheurs de haine. Traversée de la judéophobie planétaire (Fayard/Mille et Une nuits). Ouvrage à paraître en octobre 2004, en même temps que la nouvelle édition refondue de son étude historique : Les Protocoles des Sages de Sion. Faux et usages d’un faux, Berg International et Fayard.


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