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Les Occidentaux considèrent-ils qu’il y a deux sortes de victimes du terrorisme ? Madrid-Ashdod, même combat

Par Nissim ZVILI

vendredi 26 mars 2004
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Qu’après le 11 septembre 2001 le président des Etats-Unis déclare vouloir Ben Laden « mort ou vif », que les troupes pakistanaises pourchassent depuis trois semaines Al-Zaouahri ; pour rappeler des souvenirs plus lointains, qu’après les attentats de l’été 1995 à Paris, la gendarmerie française tue Khaled Kelkal, personne n’y voit d’objection, les diplomaties n’y trouvent nul motif d’indignation, de réprobation, ni même de « trouble ».

Qu’en revanche, après des centaines d’attentats commis en trois ans contre sa population, l’Etat d’Israël élimine le fondateur et le chef d’une organisation reconnue comme terroriste par l’Europe et les Etats-Unis (et dont le but avoué, maintes fois répété, est de faire disparaître « l’entité sioniste ») alors les gouvernements du monde entier condamnent un acte « inacceptable », « injustifié », « contraire au droit international ».

Que le 11 mars 2004, la folie de la terreur fanatique frappe, à Madrid, des civils espagnols, chacun s’accorde à y reconnaître un acte barbare. Qu’elle atteigne, le 14 mars 2004, à Ashdod, des civils israéliens, on y décèle tout au plus l’expression excessive d’une lutte politique.

Y aurait-il donc de bons terroristes et de mauvais terroristes ? Attention à la réponse. Car s’il y a terrorisme et terrorisme, c’est qu’il y a victimes et victimes.

Il paraît qu’Ahmed Yassine était un « résistant ». Je veux espérer que ceux qui parlent ainsi ne savent pas (car s’ils le savent, l’effroi l’emporterait sur la surprise et la lassitude sur l’exaspération) qui était ce « chef spirituel » que célèbrent aujourd’hui les chancelleries, et à la mémoire duquel l’Autorité palestinienne vient de décréter trois jours de deuil.

Yassine voulait bien sûr la fin d’Israël, et il est, semble-t-il, dans l’ordre des choses que les Israéliens soient seuls à s’en émouvoir. Mais ce n’est pas tout : il ne disait pas « Israël », ni « Israéliens », vous pensez bien que ce n’était pas dans son vocabulaire. Il disait toujours « les juifs », il aspirait à ce qu’il n’y ait plus de juifs israéliens sur cette terre. Il n’était pas le premier, certes, mais on aurait pu s’attendre à ce que l’homme qui, dans la charte d’une organisation dont je lis dans la presse qu’elle est « caritative », avait inscrit : « Tout juif est une cible et peut être tué » ne fût pas salué avec tant de solennité par autant de capitales.

La fin des « juifs », sans laborieuse distinction, sans vaine subtilité, c’était le dessein de Yassine, qu’Al-Qaeda, dans un communiqué affligé et endeuillé, s’engage du reste à accomplir : « Unissons-nous pour frapper ce serpent judéo-croisé, cet ennemi despotique (...). »

Il ne s’agit pas ici de politique, d’opinion, encore moins de combat. Il s’agit d’une exaltation de la mort, où le suicide même est mis au service du meurtre. Bien sûr, il faut une solution politique à la guerre fratricide qui oppose les Israéliens aux Palestiniens. Bien sûr, il faut un Etat palestinien souverain, et il faut que cet Etat soit la première démocratie du monde arabe.

Mais ce n’est pas pour cela que les terroristes du Hamas meurent et tuent. Tout ce qu’ils veulent, et ils le disent, c’est la mort des juifs israéliens. Le reste leur est indifférent. Que le gouvernement d’Israël soit de droite ou qu’il soit de gauche, que les négociations soient engagées ou qu’elles soient interrompues, que les implantations soient en cours de construction ou qu’elles soient en voie de démantèlement, ce n’est pas leur affaire. Ils tuent pour tuer. Yassine envoyait des enfants palestiniens se faire exploser pour que des enfants juifs meurent avec eux. Il est mort, pour que vivent ces enfants.

Si l’on ne considère pas la guerre contre le Hamas avec le même regard que la guerre contre Al-Qaeda, je crains en fait que ce ne soit parce qu’on a établi une inconsciente hiérarchie des victimes, parce qu’on s’est accoutumé à ce que les juifs meurent de la haine, parce qu’on n’accorde pas les mêmes droits à ceux qui prennent l’autobus à Tel-Aviv qu’à ceux qui prennent le train à Madrid. C’est une faute morale sans doute, c’est surtout une erreur politique.

Le terrorisme n’est pas une idée. C’est d’abord une méthode : prendre délibérément pour cible des civils. C’est ensuite une passion : celle de la haine. De cette haine aveugle, indifférenciée, absolue, les juifs d’Israël sont les premières victimes, les juifs de la diaspora les secondes, mais qui sont les troisièmes, sinon vous, nous, enfin l’Occident, et l’Orient, et la chrétienté, et l’islam modéré, et l’athéisme, et tous ceux qui, à New York comme à Casablanca, à Istanbul comme à Karachi, à Madrid comme à Ashdod, payent de leur vie le fait d’appartenir à un monde où la liberté est préférée à la servitude et l’amour de la vie à la passion de la mort ?

L’alliance entre Al-Qaeda et le Hamas l’atteste avec assez de clarté : Israël est un avant-poste, dans une guerre qui n’est pas celle d’une civilisation contre une autre, mais celle de la barbarie contre toutes les civilisations. « Le serpent judéo-croisé » que les terroristes espèrent déchirer avec les bombes à clous qu’ils portent à la ceinture, ce n’est pas le gouvernement d’Ariel Sharon, ni l’administration de George Bush, ni la coalition qui s’est formée voilà un an contre l’Irak de Saddam Hussein. C’est notre civilisation, celle qui est issue du monothéisme et des Lumières, celle des philosophes éclairés et des tolérances équitables.

Les ouvriers d’Ashdod, comme les ingénieurs de Karachi, comme les écoliers de Madrid ou les noceurs de Bali, ne sont pas tombés pour la libération de Ramallah. Ils ont été tués par des fanatiques qui vous condamnent à mort si vous voulez danser, ou boire, ou aimer, ou penser, ou travailler ou enlever votre voile, ou croire en Jésus-Christ, ou croire en un islam des Lumières, ou ne croire en rien du tout. Etre un civil, et appartenir au monde libre, telles sont les deux conditions, non pas toujours nécessaires, mais toujours suffisantes, pour être la cible des terroristes.

Oui, une nouvelle guerre mondiale est en route. Différente, certes, mais avec une nouvelle arme terrifiante à l’essai : le terrorisme.

La guerre est déclarée contre nous tous. On n’a pas le droit de la perdre. La lutte contre le terrorisme dans le monde entier se doit d’être implacable.

© Libération


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