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La liberté d’expression a bon dos

Par David Ruzié, professeur émérite des universités, spécialiste de droit international

Il faut bien admettre que la publication de ces caricatures, faisant en quelque sorte pendant aux blagues d’un goût plus que douteux, qui ont cours sur les Juifs, les Belges, les Corses ou quelque autre groupe social, nous est apparue particulièrement maladroite, eu égard à la très large publicité qui lui a été faite.

Mais aucune comparaison n’est possible avec un article, qui se voulait, d’après le rédacteur en chef du journal un « article culturel, qui soulevait un certain nombre de questions pertinentes  » (souligné par nous)
et qui, en réalité, comme l’a souligné le Premier ministre israélien rappelait l’accusation de meurtre rituel, largement répandue, à certaines époques, voire même récemment, à l’encontre des Juifs et qui ont été la cause de pogroms.

Bien que n’étant pas spécialiste des médias, nous nous permettrons, toutefois, de nous étonner de la « légèreté » dont a fait preuve ce journaliste suédois, qui publie un texte se référant, sans aucune preuve digne de foi, à des événements qui se seraient déroulés il y a dix-sept ans, et, donc, désormais invérifiables.

Le rédacteur en chef en question se défend d’être antisémite, mais cela n’empêche pas d’avoir le droit de l’accuser de manquer à un devoir élémentaire de déontologie, qui devrait interdire de diffuser des affirmations, non vérifiées et invérifiables, mettant en cause l’honneur de l’armée israélienne.

Qu’il y ait des Juifs, qui, récemment, ont fait l’objet, aux Etats-Unis, de poursuites, sur la base d’accusations de trafic d’organes humains, n’autorisait nullement à publier un tel « reportage ».

L’attitude du gouvernement suédois, en l’espèce, tombe également sous le coup de la critique, car il ne suffit pas d’invoquer, comme nous allons le voir, la liberté d’expression pour refuser de prendre position.

Certes, le ministre israélien des affaires étrangères a été malvenu de faire un rapprochement avec l’attitude la Suède, qui, sous couvert de sa neutralité, n’est pas, non plus intervenue, pendant la seconde guerre mondiale.

Car, il y aurait beaucoup à dire sur l’attitude des dirigeants américains et britanniques qui ont tenu à éviter tout rapprochement entre les buts officiels de la guerre contre l’Allemagne et les persécutions, dont celle-ci se rendait coupable à l’égard des Juifs.

Pas de protestations lors de l’édiction du statut des Juifs en France, maintien des relations diplomatiques avec Pétain jusqu’en novembre 1942, refus de faire bombarder les abords du camp d’Auschwitz, etc……

Pour en revenir à l’attitude du gouvernement suédois, en mettant de côté les rodomontades d’Avigdor Lieberman, il ne s’agissait pas, comme l’a rappelé Benjamin Nétanyahou, de demander des excuses au gouvernement suédois, mais seulement une condamnation de l’article en question.

Or, selon le Premier ministre suédois « il n’appartient pas au gouvernement de commenter le contenu des journaux, une presse libre étant à ses yeux une part intégrale de la démocratie suédoise ».

Pauvre démocratie……

Et il y a plus grave : le ministère suédois des affaires étrangères a désavoué son ambassadrice en Israël qui – et c’était, pourtant, tout à l’honneur du pays qu’elle représente – avait tenu à présenter des excuses, qualifiant de « scandaleux » l’article en question.

Que le ministre des affaires étrangères suédois, Carl Bildt, ait, selon Le Monde, daté du 25 août, écrit sur son blog, donc à titre personnel, que « de tels articles nourrissaient l’antisémitisme et pouvaient conduire à des crimes » n’atténue en rien la responsabilité du gouvernement suédois, qui devrait savoir que la liberté d’expression, comme toute autre liberté publique, n’est pas absolue.

On rappellera, à cet égard, que dans le texte-phare, en la matière, la Déclaration des droits du citoyen de 1789, il est dit (art. 4) : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits ».

Et le Pacte international relatif aux droits civils et politiques de 1966, garantit, dans son article 10 : « le respect de la réputation d’autrui ».

C’est cette même idée que l’on trouvait, déjà, dans la Convention européenne des droits de l’homme de 1950, dont l’article 10 précise que la liberté d’expression comportant des « devoirs et des responsabilités » justifie des « restrictions » visant la « protection de la réputation….d’autrui ».

Sans doute la Cour européenne des droits de l’homme a, parfois, eu une conception extensive, particulièrement choquante, de la liberté d’expression, notamment, lorsqu’elle a, le 23 septembre 1998, condamné la France sur requête d’un des avocats de Pétain, Me Isorni, pour l’avoir sanctionné d’avoir fait l’apologie du régime de Vichy.

Mais cela n’excuse pas cela, car s’agissant de l’article du journal (sic) suédois, nous ne sommes pas sur le plan des idées ou des opinions, mais sur celui de la diffusion d’informations calomnieuses, nullement étayées.

Et, avant de considérer comme « disproportionnées » les réactions israéliennes à l’article controversé, la présidente de la Fédération des Communautés juives de Suède aurait dû se rappeler ce que disait Beaumarchais, au XVIIIème siècle, reprenant ce que le philosophe anglais Francis Bacon, écrivait, déjà, deux siècles auparavant : « calomniez, calomniez il en restera toujours quelque chose ».



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