Sarkozy, une figure trois fois étrangère

Jean-Philippe Katz

vendredi 18 avril 2008

Dans son Bloc-Notes du 23 mars 2008, Bernard-Henry Lévy nous fait partager son malaise face à certaines critiques anti-Sarkozy, qui lui donne à penser qu’il y a une bonne part d’antisémitisme là dessous. Il relève par exemple que la caricature du président dans l’émission « les guignols de l’info » parle avec un accent tiré de « la vérité si je mens », et que les sites Internet du style « Tout Sauf Sarkozy » le taxait durant la campagne d’agent sioniste.


On se souvient aussi des vidéos circulant après les émeutes de novembre 2005 où certains éléments criaient « Sarkozy, Sale Juif » et où les sous-titres indiquaient « Sarkozy, fasciste » pour ne pas donner prise à ce débat. Car il y a débat à présent, la simple éthique ne suffit plus. La question n’est plus de se demander si telle ou telle déclaration est antisémite, mais si elle contient des éléments de vérité.
Tariq Ramadan n’a pas fait autre chose quand il expliquait que le soutien d’intellectuels français et juifs aux USA n’était qu’une conséquence de leur attachement communautaire, et donc sioniste.

Mais le cas du candidat Sarkozy (car le président est moins exposé à la violence verbale) est encore plus particulier. En effet, il a été, aux yeux de certains de ses adversaires, triplement étranger.

1. Fils d’immigré Hongrois. Certains ont même tenté de mêler le père de Sarkozy au fascisme hongrois sévissant pendant la période nazie, ce qui est croustillant en regard de la judéité supposée de Sarkozy montrée du doigt par d’autres.
Cette filiation a également été utilisée par ceux qui s’offusquent du traitement parfois infligés aux étrangers « sans papiers ». Ils dénoncent, peut être à juste titre, une politique trop expéditive, et disent qu’avec une telle fermeté, le père de Sarkozy n’aurait pas pu être français. Et donc, en conclusion, il n’y aurait pas eu un fils d’immigré pour maltraiter d’autres immigrés, ce qui serait somme toute une satisfaction. Sans entrer dans l’analyse de la politique actuelle en matière d’immigration, disons simplement que Sarkozy fait aux autres « Hongrois » ce qu’il n’aurait pas aimé qu’on fasse à son père. Il y a donc déjà un étrange ballet d’idées déterministes autour de Sarkozy. Sauf qu’ici, il refuserait de se comporter comme il devrait, en tant que « fils de ». On verra que les deux autres accusations d’étranger partent du principe que ce déterminisme, précisément, s’exerce sans frein.

2. « Américain avec un passeport français ». Cette terrible formule faisait partie d’un réquisitoire socialiste anti-Sarkozy écrit en grande partie par Eric Besson, dont on dit qu’il regrette cette phrase. Dont’ act puisqu’il est à présent membre du gouvernement. Malheureusement il n’a fait que répéter ce que les anti-Sarkozy pensent dans leur grande majorité. Il suffit de relire les commentaires des médias soi-disant tenus par les amis du président pour s’en convaincre. Que ce soit au moment de ses vacances, de son voyage aux USA et de son discours devant le Sénat, ou dernièrement avec l’envoi de troupe en Afghanistan et le rapprochement d’avec l’OTAN, il paraît évident à tous que Sarkozy est l’ami des Américains, un « Atlantiste » comme on dit dans la presse française. A tel point que cette posture idéologique lui interdirait de penser, qu’il agirait comme un « caniche de Bush », sans aucune réflexion propre et guidée par les intérêts du pays. Autrement dit, se rapprocher des USA est par nature anti-Français, car tout examen en peu approfondi montrerait que ce qui est bon pour les Américains est mauvais pour la France. C’est la conclusion logique de la critique : il aime les US, donc il ne pense pas.

Evidemment la guerre du Golfe en 1991 ne participait pas du tout de cette mécanique, et Mitterrand avait une autre vision du monde, non aimantée par les USA. Les « pro Américains » se souviennent pourtant des « missiles à l’Est, et des pacifistes à l’Ouest ». Mais il suffit de relire Jean-François Revel pour refaire ce chemin anti-américain en France...

3. Etranger en tant que « d’origine juive ». C’est d’autant plus intriguant que pour ce type de considérations qu’apparemment l’origine ne se dilue pas très vite dans les générations suivantes. Un grand-père juif suffit à Sarkozy pour être suspect, encore plus strictement que dans les lois de Nuremberg ou de Vichy.

Cette suspicion se conjugue évidemment avec l’anti-américanisme primaire décrit plus haut, la judéité alimentant l’atlantisme, et vice-versa. Chacun sait bien que l’hyper puissance Américaine (si impuissante en Irak) est tenue par le lobby juif, et si ce n’est pas la cas, par des néo-conservateurs qui se nomment Perle ou Volfowitz, ou des cinéastes comme Spielberg (j’en passe et des plus insensées).

Il paraît donc évident que Sarkozy cristallise des détestations bien précises, anti-américaines et antisémites, réconciliant les extrêmes gauche et droite.
Car le De Gaulle défendu si fermement par une grande partie de la gauche française actuelle en raison de sa sortie de l’OTAN est bien celui qui parlait d’un « peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur », et qui n’a quasiment jamais évoqué la Shoah durant sa longue carrière.

Cette cristallisation à l’œuvre lève des inhibitions car elle participe à un mouvement plus large qu’elle et tout à fait normal en démocratie, la critique d’un parti, d’un responsable, d’une politique.

Il va également de soi qu’une radicalisation est à redouter le jour où Sarkozy se rendra en Israël. D’autant qu’il aura un discours plus équilibré que son prédécesseur, en particulier contre le terrorisme. Il serait d’ailleurs bien inspiré d’être accompagné par des ministres de la diversité plutôt que par le seul Bernard Kouchner. La cible serait trop belle.


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