Lustiger, le converti permanent

Par Daniel Sibony, ťcrivain, psychanalyste.| Libťration

lundi 13 ao√Ľt 2007

Le cardinal a portť l’idťal millťnaire du christianisme : amener les juifs ŗ reconnaÓtre la Nouvelle Alliance. Le trait singulier du cardinal Lustiger, c’est qu’ťtant juif et s’ťtant converti au christianisme (deux choses banales ou sans ťclat particulier), il a dŻ maintenir toute sa vie qu’il ťtait juif alors que le passage au christianisme, en principe, est fait pour dťpasser ou accomplir l’Ítre juif.


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En tout cas pas pour le maintenir. Et lui a d√Ľ le maintenir parce que sa m√®re, gaz√©e comme juive √† Auschwitz, l’a comme rappel√© √† ses origines, d’un rappel radical mais vou√© √† rester formel. Car de fait, toute sa vie, toute l’√©nergie de son action fut orient√©e vers la foi catholique, √† propager le plus possible. Pour le reste il a fait son travail d’homme d’Eglise actif et militant pour sa religion Apparemment c’est assez rare pour para√ģtre exceptionnel

En revanche, ce qui est exceptionnel, c’est cette conjonction des deux traits, juif et catholique qui lui fut impos√© par l’√©v√©nement ; impos√© par le destin de sa m√®re et en un sens celui de son peuple ; ind√©pendamment de sa volont√©.

Conjonction certes bizarre : « √™tre catholique », cela contredit radicalement « √™tre juif ». « J√©sus notre Dieu » n’est pas recevable par un juif religieux pas plus que par un juif ath√©e.

Mais cette conjonction bizarre, il a su s’en servir, l’incarner, car elle correspond √† un montage th√©orique presque id√©al : porter en soi un juif qu’on ne cesse de convertir au catholique qu’on est devenu, un juif qui ne demande qu’√† passer chr√©tien et qui y passe toute sa vie, voil√† ce qui ne pouvait que s√©duire le subtil Jean-Paul II. Il a bien vu en Lustiger un symbole vivant et prolong√© de quelque chose o√Ļ l’Eglise de tout temps a cherch√© sa validation : l’instant fatidique o√Ļ le juif comprend enfin que sa religion, certes originelle, s’ach√®ve et s’accomplit dans la suivante. Ici, cet instant pr√©cieux a dur√© ici toute une vie. Il s’est incarn√© dans un homme vif et actif, qui a ainsi port√© l’id√©al mill√©naire du christianisme : ramener les juifs qui se cramponnent √† la vieille Alliance, les amener √† reconna√ģtre la Nouvelle, la Bonne Nouvelle. Et prouver par l√† m√™me la valeur de celle-ci, a fortiori.

Avec Lustiger, l’Eglise pouvait obtenir en douceur ce qu’elle a au cours des si√®cles recherch√© par la force ou la pression. Avoir en soi un juif qui n’est l√† que pour dire : « Je suis juif », un juif inerte comme tel, puisque rien de la transmission juive ne s’imposait dans le discours de Lustiger, mais un juif qui sert √† doper le chr√©tien par une conversion permanente, et de ce fait m√™me inachev√©e - voil√† le trait unique.

C’est cela m√™me qui est rappel√© par le rite fun√©raire qu’a souhait√© le cardinal : que l’on dise sur lui le kaddish, pri√®re juive qu’on prononce entre autres pour les morts, mais qu’on la dise √† l’entr√©e de l’Eglise, pas √† l’int√©rieur. Dedans, ce sera le rite catholique, celui de l’accomplissement, de l’aboutissement. Il est vrai qu’√† l’int√©rieur, le Notre-P√®re qui sera dit est un d√©riv√© du kaddish, et les psaumes qui seront chant√©s furent √©crits en h√©breu. Mais c’est une longue histoire.

Il est vrai aussi que faire entendre le kaddish dans sa langue originale, devant Notre-Dame, sur la grande place, c’est tr√®s fort : ce kaddish qui ne dit rien de la mort, qui se contente de glorifier le Nom de l’√™tre, de l’√™tre non pas comme Etre supr√™me, mais comme fonction d’√™tre. Qui fait exister ce-qui-existe.

C’est d’autant plus fort qu’en un sens, le cardinal ne pouvait faire autrement que de le demander, puisqu’il √©tait... juif ; et que ce kaddish, sa m√®re gaz√©e n’y a pas eu droit au moment de sa mort. Pas plus que la famille de son p√®re et des millions d’autres.


Dernier ouvrage paru : Lectures bibliques, aux √©ditions Odile Jacob. A para√ģtre en septembre : L’Enjeu d’exister. Analyse des th√©rapies, aux √©ditions du Seuil.


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