L’esprit du nouvel antisémitisme

Shmuel Trigano | A partir d’une chronique sur Radio J, le vendredi 27 janvier 2012.

mardi 31 janvier 2012, par Desinfos

L’usage courant qui est fait du mot « Juif » dans le discours public relčve souvent d’une véritable pathologie. Tant de paroles et d’écrits l’évoquent et l’invoquent de façon aberrante au point que ce mot n’a plus rien ŕ voir avec les Juifs réels, sauf que ce sont eux qui auront ŕ en rendre compte en dernier recours.


Cet usage a cependant un sens et une cohérence rationnelles pour ceux qui le pratiquent. Voyons quelques exemples que nous a donnés l’actualité de ces derniers jours.

Un dĂ©putĂ© UMP des Yvelines, Etienne Pinte, vient de publier un livre [1] pour dissuader les chrĂ©tiens de voter FN (21% des Ă©lecteurs dĂ©clarĂ©s chrĂ©tiens selon un rĂ©cent sondage). Je ne discute pas ici de la finalitĂ© de ce livre mais de l’argument. M. Pinte Ă©crit en effet : « la mĂ©fiance envers les musulmans a remplacĂ© la mĂ©fiance envers les Juifs chez certains de nos concitoyens. Pour Madame le Pen, le musulman d’aujourd’hui est le Juif d’hier ». C’est lĂ  une très Ă©trange comparaison. Les esprits sensĂ©s auront remarquĂ© en effet que la France de 2012 n’est pas l’Allemagne nazie et que le statut des musulmans n’a tout simplement rien Ă  voir avec celui des Juifs. Ils sont de rĂ©cents citoyens, anciennement des nationaux d’Etats Ă©trangers et pas des apatrides ni des rĂ©fugiĂ©s, la plupart du temps double-nationaux, venant d’un univers secouĂ© par les menĂ©es du djihad islamique qui menace en premier lieu les Etats occidentaux.

Pourquoi pour condamner la xĂ©nophobie du FN, cette comparaison avec les Juifs sinon pour capitaliser la charge Ă©motionnelle liĂ©e Ă  la Shoah au profit d’une autre catĂ©gorie de citoyens ? Elle autorise aussi moralement Ă  singulariser les musulmans dans l’ensemble de la population française, ce qui est jugĂ© moralement rĂ©prĂ©hensible dans la culture mĂ©diatique dominante mais il faut impliquer « les Juifs » pour lĂ©gitimer la chose, ce qui les sort, eux aussi, du reste de la citoyennetĂ©. Quoique ces Juifs ne soient pas des contemporains mais ceux qui Ă©taient pourchassĂ©s par l’antisĂ©mitisme (et qui ne peuvent plus l’être, surtout - on voit pourquoi- quand la responsabilitĂ© du monde musulman est engagĂ©e) …

C’est la mĂŞme rhĂ©torique qui vide le mot « Juif » de son sens pour en faire une allĂ©gorie qui rend possible qu’on puisse retourner ce mĂŞme mot contre les Juifs eux-mĂŞmes, comme on le voit dans l’accusation de nazisme lancĂ©e Ă  IsraĂ«l sous toutes les formes possible (apartheid, racisme, etc). Le devoir de mĂ©moire de l’Europe est devenu, dans l’esprit public, l’apologie permanente des « nouveaux » Juifs, des Palestiniens. Il fait ainsi Ă©cran au nouvel antisĂ©mitisme (que M. Pinte n’a jamais dĂ©noncĂ© dans un livre !) qu’au contraire il alimente… Car, demain, pour finir, devant cet abus de la rĂ©fĂ©rence Ă  la Shoah, que les gens perçoivent bien, on accusera les Juifs d’en faire trop, et en premier lieu les musulmans, furieux de voir leur cause effacĂ©e et occultĂ©e par la Shoah. Ce qui ne fera que renforcer leur identification Ă  la cause palestinienne et l’accusation de nazisme. En somme, une double punition pour les Juifs…

Comprendre ce cercle vicieux rhétorique, c’est tout comprendre de l’esprit de l’antisémitisme contemporain.

Nous avons eu, ces jours ci, d’autres occurences du mĂŞme syndrome pathologique, par exemple quand Erdogan, furieux du vote de la loi sur le gĂ©nocide armĂ©nien par le SĂ©nat, a reprochĂ© Ă  Sarkozy son ingratitude envers la Turquie, qui, du temps de l’empire ottoman, avait donnĂ© refuge Ă  la partie juive de sa famille lors de l’expulsion d’Espagne. Dans ce cas, le rĂ©fĂ©rent « juif » remplit une fonction tous azimuths. DĂ©jĂ , il fait un lien entre cette loi et les Juifs, puisqu’il en rend responsable le prĂ©sident, de sorte que cet acte jugĂ© inamical envers la Turquie est mis sur le compte des Juifs. Mais aussi, autre versant, l’hospitalitĂ© envers la famille prĂ©sidentielle permet de blanchir le nationalisme turc du gĂ©nocide armĂ©nien, en s’autorisant de la mĂ©moire du Juif persĂ©cutĂ©. Si la victime par excellence de la haine a pu trouver il y a 4 siècles un refuge dans l’empire ottoman (qui avait Ă  ce moment un grand besoin de leur savoir faire), alors la Turquie est moralement sauve ! Mais, demain, bien sĂ»r, aujourd’hui dĂ©jĂ , la loi Gayssot contre le nĂ©gationnisme de la Shoah se verra Ă  cette occasion fustigĂ©e et condamnĂ©e, comme demande abusive de la communautĂ© juive, accusĂ©e d’avoir introduit la politisation de la mĂ©moire.

Autre exemple avec les « 16 propositions pour une France mĂ©tissĂ©e », prĂ©sentĂ©es pat le Think Tank du PS, Terra Nova, et le magazine Respect Mag, un vĂ©ritable plan discriminatoire (emploi, investissements, logements sociaux) en faveur des immigrĂ©s, que le projet va jusqu’à territorialiser par les zones oĂą ils rĂ©sident. Parler « d’immigrĂ©s » ici est une façon de dire, on ne sait pas pourquoi (sans doute parce que le mot « immigrĂ© » est victimaire), « musulmans ». Force est de remarquer qu’en France on ne peut pas dire « musulman » sans accoler systĂ©matiquement Ă  ce mot, le mot « juif »â€¦ On comprend en effet qu’avec le mot « immigrĂ© », le magazine veut dire « musulman » quand on voit que son appel aux partis politiques se termine par la proposition d’introduire dans le calendrier une fĂŞte musulmane et une fĂŞte juive. Que vient faire la « fĂŞte juive » dans cette galère, sinon excuser et lĂ©gitimer – figures victimaire et citoyenne des Juifs obligent - un projet abusif et anti-rĂ©publicain ? Et demain, bien sĂ»r, les Juifs se verront accusĂ©s de communautarisme ou d’ouvrir la porte au communautarisme.

Enfin, je terminerai par la multiplication de discours d’imams de JĂ©rusalem, du Caire, de Tunis et mĂŞme de Paris (pour l’imam qui vient d’être expulsĂ©), appelant au meurtre des Juifs. « Ces Juifs sont un cancer, se dĂ©barrasser d’eux est une nĂ©cessitĂ© », clame un prĂ©dicateur Ă©gyptien. « Tout le mal vient des Juifs » proclame un prĂ©dicateur palestinien, que l’on peut voir sur le site de Memri. Remarquons dĂ©jĂ  le pesant silence de l’Europe Ă©clairĂ©e sur ces discours, ce qui signifie bien que la haine des Juifs est dĂ©sormais tenue pour banale alors que l’inimitiĂ© envers IsraĂ«l est sans cesse entretenue de toutes parts dans les mĂ©dias. Quelle est ici la finalitĂ© de ces discours – autre Ă©conomie symbolique - sinon renverser le symbole juif – assimilĂ© Ă  la Shoah – de symbole gratifiant et lĂ©gitimant qu’il est formellement en Occident en symbole diabolique, retournĂ© contre les Juifs et dont bĂ©nĂ©ficie en retour le monde musulman, vĂ©ritable victime d’une Shoah commise par des Juifs (de la « Nakba » Ă  Gaza en passant par Djenine). Comme le disait Edward Said, « les Palestiniens sont les victimes des victimes ». Le « Juif nazi » lĂ©gitime ici le monde musulman victime. Nous sommes ici, dans le monde arabo-islamique, dans une Ă©conomie symbolique inversĂ©e par rapport Ă  l’économie europĂ©enne quoique adossĂ©e sur cette dernière sur un fond de jalousie concurrentielle pour ĂŞtre les plus aimĂ©s de l’Occident.

Dans cette dĂ©rive erratique du mot « juif », contre laquelle on ne peut rien
(sinon esquiver les coups possibles) car nous sommes face Ă  une pathologie, il faut constater avec regret que, parfois, elle se produit aussi dans le monde juif quand certains acteurs se prononcent sur des faits politiques ou religieux en invoquant abusivement le symbole juif. « Juif » pourrait aujourd’hui dĂ©signer n’importe qui et n’importe quoi, dans une vĂ©ritable errance du signe. Ce qui ne fait qu’ajouter Ă  l’égarement et approfondir le lit du FN, de toutes sortes de façons, car cette inflation irresponsable accrĂ©dite le sentiment de l’omniprĂ©sence des Juifs qu’il a Ă©tĂ© le premier (avec Mitterrand) Ă  installer dans la conscience collective, en faisant du FN le contrepoint de toute la vie politique française.

Notes

[1Extrême droite. Pourquoi les chrétiens ne peuvent se taire, Editions de l’Atelier


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