Le chagrin politique de David Grossman

Alain Finkielkraut

jeudi 1er mai 2003

Pendant la longue avant-guerre et tout au long de la courte guerre qui ont précédé les images extraordinaires de la chute de Bagdad, je me suis arc-bouté à une formule d’un politologue américain, Edward Lutwak : « Give war a chance », malgré les sombres prédictions des experts (ces idéologues masqués). Mais il m’arrivait aussi de lâcher prise. Il y avait en moi une lutte quotidienne, incessante, épuisante entre la perplexité et l’espérance. Un jour c’est le doute qui l’emportait, l’autre c’était le soutien à cette guerre.


Il faut dire que la presse française a beaucoup renforcé le camp intime du doute. J’étais, malgré moi, ébranlé par des reportages qui me montraient la fureur aveugle des Américains, le désarroi et la douleur des Irakiens, et la victoire est arrivée à un moment où je n’y croyais plus.

D’où ma surprise émerveillée à voir la statue de Saddam déboulonnée conjointement par les Américains et les Irakiens, comme il n’y a pas si longtemps les statues des hiérarques du communisme.

Cependant, rien n’est joué. Sans tradition démocratique et, du fait de Saddam, sans classe moyenne, l’Irak pourra-t-il échapper à l’alternative entre despotisme et islamisme ? La joie quasi unanime d’être débarrassé du tyran résistera-t-elle à la division du pays en ethnies, en clans, en tribus, en versions de l’islam ? Ceux qui avec délectation prédisaient aux Américains un enlisement, un nouveau Vietnam, reportent déjà leur espoir de catastrophe sur l’après-guerre. Pour ma part, j’ai peur du pire : je ne parie pas sur lui.

Outre le renversement et la démolition de la statue de Saddam, une autre image s’est inscrite dans ma mémoire, une image tout à fait extraordinaire : celle des « boucliers humains », des « pacifistes » vociférant, au milieu d’une foule irakienne heureuse, leur haine à l’égard des soldats américains. Image inouïe qui est le condensé, le symbole de la bêtise progressiste. Ils sont venus là, au péril de leur vie, pour protéger le peuple irakien et ils insultent ses libérateurs. Témoignage à mes yeux très éloquent de l’hypnose politique des grands récits.

On entre en politique sous le charme d’un grand récit historique. On va défendre les opprimés contre les oppresseurs. Mais il ne s’agit que d’archétypes. Le monde concret n’est pas là. C’est comme si le grand récit continuait d’exercer une emprise suffisamment forte sur ces gens généreux pour qu’ils ne voient rien autour d’eux et ne réalisent pas à quel point ils sont en contradiction avec ceux-là même qu’ils prétendent défendre.

Le pacifisme ou la paix du « foutez-moi la paix »

La question du pacifisme, qui reçoit un tel écho dans l’opinion aujourd’hui, me semble capitale. On entend des choses qu’on croyait ne plus pouvoir entendre, comme « La paix c’est l’amour, la guerre c’est la haine » (et, évidemment, l’amour est préférable à la haine). Version un peu moins naïve du même discours : notre président déclarant que « la guerre est toujours la plus mauvaise solution ».

Ces clichés lyriques font comme si le vingtième siècle n’avait pas eu lieu. Ils font l’impasse sur notre histoire et sur ce qui aurait dû être l’un de nos plus grands traumatismes : Munich.

Munich a-t-il eu lieu ? Le XXe siècle a-t-il eu lieu ? Munich, le choix de la « paix et du déshonneur », a montré qu’il est des moments où c’est la paix qui est la pire des solutions. Churchill n’a cessé de le répéter dans l’entre-deux-guerres.

Je ne veux pas dire par là que l’attitude de ceux qui s’opposent aujourd’hui à la guerre soit munichoise. Je ne crois pas qu’il faille réagir à cet oubli, à ce refoulement de Munich, par une espèce d’intempérance comparative. Tout n’est pas Munich, certes ; mais il y a eu Munich. Dès lors, on ne peut pas plus faire de la paix la valeur suprême que de l’expansionnisme ou de l’impérialisme.

Mais il faut encore affiner l’analyse. La paix, ce concept, cet idéal, n’a pas le même sens selon qu’on érige la vie ou le monde en souverain bien.

Si l’horizon, l’objet de la préoccupation politique, c’est le monde, alors la paix qu’on imagine a pour fonction d’humaniser notre séjour sur terre. Si en revanche c’est la vie, l’entretien du processus vital, qui est le souverain bien, alors, la paix que l’on a en tête, c’est la paix du « foutez-moi la paix ». Laissez-moi tranquille, que je puisse vaquer à mes petites affaires. Et, dans ce cas, ce n’est pas Saddam qui est un danger, parce qu’il n’opprime personne sinon son peuple, et qu’en plus, par chance, aucune image de cette oppression ne vient troubler notre digestion ou perturber notre sommeil.

Dans le cadre de la paix du « foutez-moi la paix », nous avons le bien-être pour préoccupation ultime et la pitié, constamment sollicitée par les images, comme seul horizon moral. Or, dans le cas de la tyrannie irakienne, les images nous sont épargnées. Cette oppression est terrible mais elle est opaque. Par conséquent, il n’y a aucune raison d’aller chez Saddam Hussein. Il a des missiles qui tirent à 180 kilomètres plutôt qu’à 130 ; il n’y a quand même pas de raison de soulever le couvercle de la colère arabo-musulmane pour 50 kilomètres !

Mais allons encore un peu plus loin. Si l’on raisonne en ces termes, le véritable obstacle à la paix, c’est Israël. Parce qu’Israël empêche le monde de dormir, énerve, irrite, exaspère le monde arabe. Israël, pays armé, met en péril la paix du monde et c’est ce qu’a dit, il y a quelques années, un très haut fonctionnaire du Quai d’Orsay, dans une confidence, lors d’un dîner. Il a parlé d’Israël comme d’un « shitty little country », un petit pays merdeux, qui risque de provoquer la troisième guerre mondiale. La paix du « foutez-moi la paix » ne se contente pas de réclamer qu’on n’intervienne pas en Irak. Elle désigne Israël comme le fauteur de trouble, et elle aggrave la délégitimation d’Israël.

Le métier de Juif devient un travail de Sisyphe. Nous devons sans cesse redire qu’Israël est légitime. Non pas défendre une politique - que, d’ailleurs, quelquefois nous aurions envie d’attaquer - mais rappeler que cet État peut exister. Visiblement, cela ne va plus de soi dans les salles de rédaction parce que, précisément, y règne la paix du « foutez-moi la paix » et qu’Israël est un État qui commence à emmerder beaucoup de monde.

Le bellicisme du « camp de la paix »

Les Arabes français, qui étaient en délicatesse avec une France scandant « Nous sommes tous Américains » au lendemain des attentats du World Trade Center, se réconcilient aujourd’hui avec une société et un État français qui s’exclament en chœur « Nous sommes tous Irakiens ». On entend, un peu partout, des jeunes beurs qui disent : nous ne sifflerons plus la Marseillaise. Nous l’avons sifflée parce que la République n’était pas à la hauteur de ce que nous attendions d’elle. Maintenant, elle l’est. La France est devenue notre pays. Une sorte de grande naturalisation collective symbolique, obtenue grâce à la position en flèche adoptée par la diplomatie française.

On aimerait mieux que leurs raisons d’aimer la France tiennent à la France, à son héritage, à ses principes, à sa littérature, à son histoire, à sa beauté. Mais qui en France aime encore la France comme ça ? La France n’est plus un pays avec un fort sentiment d’appartenance. C’est une société, c’est-à-dire un carrousel d’affirmations, de revendications, de klaxons identitaires.

On serait amené à s’y résigner, puisque c’est une loi quasi générale, si le « Nous sommes tous Irakiens » d’aujourd’hui était à l’image du « Nous sommes tous Américains » d’hier.

« Nous sommes tous Américains », c’était l’affirmation d’une solidarité réelle avec un pays touché au cœur et qui se réveillait victime, vulnérable alors qu’il se pensait invincible et intouchable. « Nous sommes tous Irakiens », c’est une solidarité solipsiste, totalement fantasmatique, inventée. Pour qu’elle s’exprime, il faut que les Irakiens en exil soient bâillonnés, réduits au silence. Ce sont précisément ceux qui prétendent voler à leur secours qui sont le plus attachés à les faire taire, à censurer leur parole.

J’ajoute que cette réconciliation avec la France se fait visiblement contre les Juifs et à leurs dépens, puisqu’au « Nous sommes tous Irakiens » s’ajoute un « Nous sommes tous Palestiniens ». Les slogans que l’on entend le plus souvent dans les manifestations pour la paix, c’est « Bush, Sharon, assassins ».

Voilà qui nous met dans une situation tout à fait particulière. Celle du Ein Brera. Il n’y a pas le choix. Autrement dit, nous sommes avec l’Amérique avant même de pouvoir être pro-américains. Le luxe de l’éthique de la discussion nous est interdit. Nous ne pouvons pas examiner les raisons des bellicistes et celles des pacifistes pour choisir le meilleur argument - puisque, précisément, le camp de la paix nous expulse, nous vomit et nous désigne comme son ennemi.

Notre camp ne dépend pas de nous, et il arrive des choses un peu du même ordre partout puisqu’un peuple mondial se lève pour dire sa haine de la guerre. Ainsi, cette anecdote douloureusement significative mettant en jeu un intellectuel juif américain, Michael Lerner, directeur de la revue juive de gauche Tikkun. Michael Lerner, opposé à la guerre, a été interdit de parole lors de la grande manifestation anti-guerre de San Francisco le 15 février car sa revue a été taxée de sionisme (1).

Nous les Juifs, nous ne pourrions être pacifistes que si nous acceptions de renier, non pas simplement la politique israélienne, mais Israël même, le sionisme. À moins d’opérer ce reniement, on ne veut pas de nous. Nous sommes congédiés par le peuple mondial.

La lutte avec l’ange

On a cru qu’avec l’effondrement du communisme, nous vivions la fin des idéologies, de ces grands systèmes de pensée qui nous empêchait de regarder la réalité en face. Les choses ne sont pas si simples. Le marxisme, qui était un grand récit d’émancipation, est mort. Peut-être s’agit-il d’une disparition provisoire ? D’autres récits ont tout de suite pris le relais, et notamment le récit antiraciste qui a la même vocation que le marxisme : conjuguer le réel et l’idéal, situer les données qu’apportent les événements dans le cours d’une histoire dont le terme se nomme liberté universelle.

Le mouvement de nos sociétés, le mouvement démocratique, tend à l’exclusion de l’exclusion. C’est la voie royale de la reconnaissance mutuelle des hommes entre eux. Ce mouvement doit être célébré, accompagné. Mais, dans ce contexte, les événements qui entrent en contradiction avec ce grand récit, les tout petits récits dont la réalité fourmille, on ne veut pas les voir, afin de préserver l’intégrité du grand récit antiraciste.

Si les exclus, ceux qu’il nous revient d’accueillir, se conduisent comme des ennemis, on ne peut qu’être tétanisé et, pour sauver le sens de l’histoire, on s’empresse d’expliquer que c’est une réalité absolument marginale.

Cette attitude me fait penser à un passage de Lévinas où il dit que le Talmud, c’est la lutte avec l’ange. C’est la surveillance du général à partir du particulier. Il y a un certain nombre de lois générales de la morale, mais le Talmud fait surgir sans cesse des cas particuliers. Pour Lévinas, cela était très important car toute idée généreuse, en devenant générale, est menacée de stalinisme.

Je suis convaincu que le journalisme, conçu dans son essence, doit être une lutte avec l’ange, le dérangement constant du grand récit par des petits faits particuliers et irrécupérables.

Malheureusement, personne ne lutte avec l’ange car nous n’avons à faire qu’à des anges, et ce sont ces anges qui nous rendent la vie impossible : juchés sur le grand récit de la réconciliation des hommes, ils ne veulent pas voir le mal qui nous est fait aujourd’hui. Notre situation, quand elle n’est pas calomniée, est passée sous silence.

Le grand mensonge

Il y a de bonnes raisons de ne pas soutenir inconditionnellement l’Amérique aujourd’hui. L’incroyable arrogance américaine d’abord, pointée avec le plus d’acuité et de pertinence par certains journaux américains, le caractère de pièce de théâtre qu’a revêtu la période d’avant-guerre (tout semblait joué à l’avance), l’aspiration des Américains à remodeler le Proche-Orient. Il y a là une confusion du faire et de l’agir ; or la réalité n’est pas chose à se laisser enfermer ainsi dans le concept de l’œuvre à faire, et souvent elle se venge.

Il faut toutefois reconnaître que le « camp de la paix » oppose à l’arrogance américaine une morgue non moins grande et peut-être plus aveugle encore. Personne ne reconnaît le caractère utopique de la politique américaine - personne, en tout cas, parmi les millions de manifestants qui déferlent dans le monde entier pour former cette opinion planétaire. Ils pensent que l’Amérique est dirigée par des gens très à droite, et que la droite ne peut pas être utopiste. La droite est forcément conservatrice et ne peut vouloir que l’assouvissement de ses propres intérêts, d’où des slogans comme « Pas de guerre pour le pétrole ». Dans l’esprit des manifestants pacifistes, l’Amérique ne peut rien vouloir d’autre que le pétrole. Or tel n’est pas le cas, et c’est au contraire cette gauche pleine de bonnes intentions qui oppose à la chimère et à l’utopie américaines la pure et simple reconduction du statu quo.

À la politique, peut-être chimérique, que l’Amérique essaie de mettre en œuvre, l’Europe et le grand mouvement mondial contre la guerre opposent un déni de la réalité. Au songe américain, qui peut susciter de l’inquiétude, répond le grand mensonge du « camp de la paix ».

Entre le songe et le mensonge, je choisis quand même l’Amérique. J’y suis contraint par le « camp de la paix » qui, de toute façon, m’expulse des manifestations. Mais il y a aussi des raisons plus positive : je crois qu’on n’a rien à gagner à fermer les yeux devant les ennemis et les menaces.

Rencontre avec David Grossman

Lors de mon dernier voyage en Israël, j’avais particulièrement envie de rencontrer David Grossman et Amos Oz, ces deux écrivains dont j’avais lu, dans Haaretz puis dans Courrier International, un entretien d’une lucidité tout à fait extraordinaire.

Je connaissais Amos Oz. Je n’avais jamais vu David Grossman. Cette rencontre a été pour moi une expérience bouleversante. C’est un homme affecté par la situation, jusqu’au désespoir

Nous, ici, nous exprimons des sentiments forts, nous disons notre douleur, notre désarroi, notre indignation devant ce qui se passe. Nous sommes complètement sincères et, en même temps, nous avons le sentiment d’exagérer, d’user de ces mots vrais de manière un peu métaphorique. La césure du privé et du public fonctionne encore. Nos douleurs authentiques, nous les avons pour nous-mêmes et pour ce qui arrive à nos proches. C’est cela qui fait nos insomnies.

Cette césure ne fonctionne plus de la même manière en Israël. J’ai vu en David Grossman ce qu’était vraiment, authentiquement, le chagrin politique.

Il ne fait pas comme nous ; il ne reverse pas sur le registre public des sentiments qui appartiennent au registre du privé. Il est habité par la tragédie, au double sens d’un engrenage fatal et d’un gâchis.

Le premier mot qu’il a utilisé pour me décrire la situation était celui de « cauchemar ». C’est comme si chacun des protagonistes était condamné à apporter sa contribution à l’avènement du pire. Et cette tragédie concerne tout le monde, jusque dans son intimité, jusque dans son for intérieur.

David Grossman me parlait, quasiment les larmes aux yeux, des calculs qu’il était obligé de faire avec sa femme, au moment le plus intense des attentats, pour amener ses enfants à ne jamais prendre le même bus quand ils vont à l’école, sans qu’ils comprennent complètement le sens de cette manigance. Ce couple était donc condamné à une espèce de « choix de Sophie » quotidien. C’est une situation absolument épouvantable.

David Grossman m’a dit que le futur n’allait plus de soi pour les Israéliens, que quelque chose de leur affinité avec ce pays avait été comme brisé par la violence du refus, et que cela avait pour résultat de conduire certains d’entre eux à faire la queue devant le consulat ou l’ambassade de Pologne, parce que les Polonais distribuent des passeports européens à ceux des Juifs de là-bas qui peuvent se prévaloir d’une ascendance polonaise.

Quel retournement ! Tant de Juifs ont fui l’antisémitisme polonais en Israël, et les voici formant des files d’attente devant l’ambassade de Pologne pour obtenir un passeport européen, une sorte de porte de secours, même virtuelle, un autre passeport. Cela m’a fait penser à un roman de Philip Roth, Opération Shylock, écrit à la fin des années 80. Ce roman met en scène un sosie de l’écrivain, qui usurpe son identité pour répandre en Israël la bonne parole du diasporisme. Le sionisme a été un échec ? Les Juifs sont en danger en Israël ? Eh bien, les Juifs doivent retourner d’où ils viennent ! Et il imagine une scène tout à fait kitsch où, arrivés à la gare de Varsovie, ils seraient accueillis par un Walesa en larmes.

Nous n’en sommes pas là, bien sûr. Mais quelle intuition dans cette farce terrible ! Et, là encore, j’ai vu ce qu’était le chagrin politique, c’est-à-dire la normalisation qui s’éloigne ou semble s’éloigner inexorablement.

Pour autant, David Grossman n’abandonne pas tout espoir. Il discute encore avec des Palestiniens. Mais ce que j’ai cru comprendre, c’est que même les gens ouverts au dialogue ne sont pas au bout de leurs difficultés. Parce que les Palestiniens - les modérés, bien sûr - ont beaucoup de mal à renoncer au retour non pas dans « l’État de Palestine » mais dans la « terre de Palestine », avec toutes les ambiguïtés que comporte le mot « terre ». Par ailleurs, ils semblent très attachés à la libération de tous les prisonniers, ce qui a été possible au temps de Barak mais sera beaucoup plus difficile après les attentats sanglants de la deuxième Intifada. D’où, sans doute, la nécessité d’une médiation internationale, car même entre gens de bonne volonté la discussion reste extrêmement difficile.

L’analyse d’Amos Oz

J’ai ensuite rencontré Amos Oz, à Arad, cette ville au bord du désert. Plus éloigné du front, plus calme. C’est un homme qui, à l’aide de ses formules toujours admirablement ciselées, trouve le moyen de tenir le malheur en respect, de le tenir à distance.

Ce que j’ai trouvé en lui, c’est ce que j’aime dans la gauche israélienne la plus authentique, c’est-à-dire un mélange admirable de lucidité et de générosité.

On ne la lui fait pas, à Amos Oz. On ne lui raconte pas d’histoires. Quand il décrit l’Intifada, il est terrible. Il dit que l’Intifada a été délibérément décidée par les Palestiniens qui ont voulu, à ce moment-là, « Milosevicer » Israël. Ils se sont fondés sur le modèle de la Yougoslavie, en se disant : Sharon au pouvoir va commettre un massacre, et le modèle du Kosovo va pouvoir jouer. Selon Amos Oz, il y avait une véritable recherche du massacre. D’où l’orchestration folle de Jénine. Puisqu’il n’y avait pas de massacre, il fallait qu’ils l’inventent. Ils n’y ont pas trop mal réussi, d’une certaine manière, puisque tout une partie de la gauche européenne prend pour argent comptant ce gigantesque mensonge.

Ce que dit Amos Oz, avec cette très grande clairvoyance, c’est que les Palestiniens n’ont pas trouvé leur homme en Sharon. Celui-ci, ayant été très échaudé par Sabra et Chatila (non pas par ce qu’il a fait, mais par ce qui s’est fait et dont on lui a fait porter le chapeau), a été très attentif à ne pas tomber dans le piège du massacre.

Machiavel dit que les élites politiques se divisent toujours en deux : il y a les lions et les renards. Sharon a été élu comme un lion. Il a su être un renard, c’est-à-dire un homme de ruse et d’habileté.

Mais le même Amos Oz dit aussi que, maintenant que l’Autorité palestinienne est totalement détruite, que la guerre contre elle a été gagnée, il faut un acte d’homme d’État, un acte généreux. Aller à Ramallah, proposer quelque chose aux Palestiniens, prendre les devants sur la question des réfugiés du Liban en disant qu’ils doivent pouvoir retourner dans l’État de Palestine avec, peut-être, des compensations financières d’Israël. C’est, selon lui, la seule solution pour sortir du cercle vicieux dans lequel Palestiniens et Israéliens sont enfermés. L’idée est sans doute chimérique, mais elle a au moins le mérite de ne pas remettre aux Américains l’initiative de la paix.

1. NDLR : voir le récit de cet épisode dans L’Arche n°541-542, mars-avril 2002 (page 110 : « Le crime du rabbin Lerner »)

 

(Chronique réalisée en collaboration avec Ilana Cicurel.)


La revue des infos

Mots-clés

Accueil