Le Maroc rompt les relations diplomatiques avec l´Iran, accusé de prosélytisme chiite.

MEMRI - Middle East Media Research Institute

vendredi 27 mars 2009, par Desinfos

Le vendredi 6 mars 2009, le Maroc a annoncé qu´il rompait les relations diplomatiques avec l´Iran. La décision est intervenue aprčs une escalade des tensions de plusieurs semaines entre les deux pays. Le Maroc et l´Iran s´étaient déjŕ opposés dans le passé au sujet de l´asile accordé par le Maroc au Shah aprčs la Révolution islamique et le soutien de Saddam Hussein lors de la guerre Iran-Irak. La rupture des relations diplomatique représente toutefois le niveau le plus bas atteint dans les relations entre les deux pays depuis la normalisation de 1991. (1)


Un comportement non diplomatique

La crise entre le Maroc et l´Iran a dernièrement repris avec le litige opposant l´Iran et BahreĂŻn, qui a dĂ©butĂ© quand un haut responsable iranien, Ali Akbar Nateq-Nouri, a qualifiĂ© BahreĂŻn de 14ème province iranienne. Le Maroc, Ă  l´instar d´autres membres de la Ligue arabe, a Ă©mis une dĂ©claration de soutien Ă  BahreĂŻn. Dans une lettre Ă  BahreĂŻn, le roi du Maroc Mohammed VI a qualifiĂ© les dĂ©clarations iraniennes d´« abjectes » et exprimĂ© le soutien du Maroc Ă  BahreĂŻn face aux « menaces » iraniennes.

En réaction, l´Iran a adressé de vives critiques aux Maroc, convoquant le chargé d´affaires marocain à Téhéran pour avoir des clarifications. Ce dernier aurait été reçu par un fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères plutôt que par un haut responsable, ce qui a été perçu au Maroc comme une offense. (2) Ainsi, le Maroc a à son tour convoqué l´ambassadeur d´Iran au Maroc, le 24 février, lui accordant une semaine pour s´expliquer de la part des instances officielles, et le 25 février, le Maroc a rappelé son chargé d´affaires à Téhéran pour consultations. Peu avant la réponse attendue de la part de l´Iran, le Maroc a décidé de rompre les relations diplomatiques. (3)

L´Iran accusĂ© de rĂ©pandre le chiisme au Maroc ; Amr Moussa qualifie de dĂ©rangeantes les ingĂ©rences iraniennes

Aussi peu diplomatique qu´ait été le langage employé au sujet de Bahreïn, il est difficile de comprendre qu´il ait pu susciter une crise d´une telle envergure entre l´Iran et le Maroc, vu que Bahreïn ainsi que d´autres pays arabes ont accepté les explications iraniennes et consenti à clore le sujet.

Et de fait, le Maroc a fourni une autre explication Ă  la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays, ajoutant Ă  la question de BahreĂŻn les tentatives iraniennes visant Ă  propager le chiisme au Maroc. Le Maroc a ainsi Ă©voquĂ© « l´activisme avĂ©rĂ© des autoritĂ©s du pays, et notamment de ses reprĂ©sentants Ă  Rabat, qui cherchent Ă  miner les fondements religieux du Royaume, d´altĂ©rer les fondations religieuses du Maroc et de l´identitĂ© ancestrale du peuple du Maroc et de dĂ©sunir les musulmans de rite sunnite malikite au Maroc, dont le roi Mohammed VI est garant, en tant que commandant des croyants. » (4) (L´école malikite est l´une des quatre Ă©coles de jurisprudence musulmane sunnite et l´école dominante en Afrique du Nord).

Les renseignements marocains avaient dernièrement indiquĂ© que des diplomates iraniens oeuvraient Ă  la propagation du chiisme en Afrique du Nord, et des responsables de la sĂ©curitĂ© marocains avaient mis en garde leurs homologues nord-africains lors d´une rĂ©union dans la capitale mauritanienne de Nouakchott. Le ministre marocain des Affaires Ă©trangères Taieb Fassi-Fihri avait Ă©galement attirĂ© l´attention sur « certaines activitĂ©s tenues au Maroc par la RĂ©publique islamique d´Iran susceptibles de nuire Ă  l´unitĂ© du sunnisme malikite au Royaume du Maroc. » (5)

Dans une déclaration à l´AFP, il a ajouté que le Maroc n´était pas le seul pays affecté par le prosélytisme chiite, que d´autres pays musulmans étaient également touchés, en Afrique sub-saharienne et en Europe. (6) Une source anonyme, présentée comme un responsable de haut niveau, a déclaré au quotidien islamiste Al-Tajdid que le Corps diplomatique iranien au Maroc avait entrepris de promouvoir le chiisme en 2004 en approchant des individus, créant des centres culturels et distribuant des brochures. (7)

Mohammed Darif, professeur marocain de sciences politiques et spécialiste des groupes islamistes, a souligné que les chiites marocains avaient d´abord œuvré dans la discrétion, mais que leurs activités se faisaient de plus en plus au grand jour. Les chiites ont créé des organisations comme Anwar Al-Muwadda à Tanger et Al-Liqa Al-Insani à Oujda, ainsi qu´un journal, seulement pour voir leurs initiatives contrecarrées par le gouvernement marocain.

Un autre professeur marocain de sciences politiques, Mohammed Lamrani Boukhobza, considère le problème chiite comme la principale raison de la rupture des relations diplomatiques. Boukhobza note que le chiisme a fait des Ă©mules en grande partie grâce Ă  l´attrait politique exercĂ© par le Hezbollah et le rĂ©gime iranien. Il prĂ©cise que la conversion au chiisme est particulièrement rĂ©pandue parmi les Marocains installĂ©s en Europe, notant qu´un Ă©vĂ©nement intervenu Ă  Bruxelles il y a deux ans a attirĂ© 10 000 chiites marocains (faisant apparemment allusion Ă  une manifestation organisĂ©e lors de la guerre de 2006 entre IsraĂ«l et le Hezbollah). (8) Le quotidien Al-Quds Al-Arabi cite des « rapports amĂ©ricains » selon lesquels des milliers de Marocains des deux cĂ´tĂ©s de la MĂ©diterranĂ©e ont embrassĂ© le chiisme. (9)

Face Ă  la dĂ©cision du Maroc de rompre les relations diplomatiques avec l´Iran, le SecrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de la Ligue arabe Amr Moussa s´est dĂ©clarĂ© « profondĂ©ment dĂ©rangĂ© » par l´ingĂ©rence iranienne dans les affaires arabes, prĂ©cisant que la Ligue arabe « dĂ©fendrait les intĂ©rĂŞts arabes de l´OcĂ©an [atlantique] au golfe [Persique]. » (10)

Des auteurs proches de la monarchie se sont fait l´écho des ce mĂ©contentement officiel. Le 10 mars 2009, Khalil Hachimi Idrissi Ă©crivait dans un Ă©ditorial d’Aujourd´hui le Maroc que les agissements de l´Iran constituaient une agression de la souverainetĂ© spirituelle et religieuse du pays et que le prosĂ©lytisme chiite faisait actuellement preuve d´arrogance, Ă  l´encontre notamment des nations sunnites. Il estimait que contrer cette vague de prosĂ©lytisme constituerait un acte de lĂ©gitime dĂ©fense, doutant toutefois que ce fĂ»t encore possible. Dans d´autres pays, comme ceux du Golfe « Persique », il est dĂ©jĂ  trop tard, estimait-il. D´après lui, le Maroc se doit, en tant que garant de la foi des croyants, de mobiliser tou tes ses ressources spirituelles pour repousser, de la façon la plus loyale et la plus honnĂŞte possible, cette dĂ©stabilisante hĂ©gĂ©monie chiite. (11)

La réaction iranienne

Dans un entretien du 15 mars accordĂ© au journal en ligne elaph.com, l´ambassadeur iranien au Maroc (expulsĂ©), Vahid Ahmadi, a dĂ©menti tout prosĂ©lytisme chiite iranien au Maroc ou ailleurs. Il a qualifiĂ© les accusations des autoritĂ©s marocaines de « dĂ©munies de tout fondement », prĂ©cisant que la RĂ©volution iranienne ne pouvait ĂŞtre exportĂ©e comme un produit. (12)

La réaction iranienne officielle accuse le Maroc de défaire l´unité islamique et de nuire à la cause palestinienne, vu que la décision de rompre les relations diplomatiques est intervenue alors même que l´Iran accueillait une conférence de soutien aux Palestiniens de Gaza.

Le ministre marocain des Affaires Ă©trangères a rĂ©pliquĂ© qu´en mettant en avant le problème palestinien, l´Iran tentait de fuir ses responsabilitĂ©s face Ă  un problème « purement bilatĂ©ral ». (13) Quelques jours plus tard, le ministre marocain des Affaires Ă©trangère Fassi-Fihri soulignait que le Maroc n´avait Ă  recevoir de leçons de personne en ce qui concerne la dĂ©fense de l´islam et de la Palestine. (14)

Des accusations iraniennes plus explicites contre le Maroc ont Ă©tĂ© formulĂ©es dans un article mis en ligne sur le site de la tĂ©lĂ©vision Al-Alam, chaĂ®ne iranienne en arabe : « Cet esprit anti-chiite sectaire demeure le moteur de base de la mentalitĂ© politique des dĂ©cisionnaires dans plus d´un pays arabe, et le Maroc n´est pas une exception. » L´article prĂ©cise que le Maroc avait collaborĂ© avec des terroristes Ă  l´assassinat de chiites. (15)

Guerre froide irano-arabe ? ; Abdel Rahman Al-Rashed : « C´est la dĂ©lĂ©gation diplomatique iranienne de Rabat qui Ă©tait impliquĂ©e dans ce que le Maroc qualifie d´activitĂ©s contraires aux normes diplomatiques. »

Bien que le Maroc ait rejetĂ© les accusations iraniennes faisant Ă©tat d´objectifs stratĂ©giques arabes Ă  long terme, certains observateurs arabes ont en effet placĂ© l´épisode dans le cadre d´une guerre froide irano-arabe. Ainsi Abdel Rahman Al-Rashed, directeur gĂ©nĂ©ral de la tĂ©lĂ©vision Al-Arabiya et ancien rĂ©dacteur en chef du quotidien saoudien Ă©ditĂ© Ă  Londres Al-Sharq Al-Awsat, Ă©crit : « La distance qui sĂ©pare TĂ©hĂ©ran de Rabat est de pas moins que 5200 km. La capitale du Maroc est le point du monde arabe le plus Ă©loignĂ© de l´Iran sur la carte. Et pourtant, le Maroc se plaint d´une ingĂ©rence iranienne. Comment ce pays aux moyens limitĂ©s [l´Iran] peut-il se propager dans toutes les dir ections, sans limite de distance ? S´agit-il de calomnier l´Iran, oĂą les Iraniens ont-il un plan qu´aucune force ni distance ne peut arrĂŞter ? »

Al-Rashed note que le Maroc ne semblait pas prĂ©disposĂ© au conflit avec l´Iran : il a participĂ© au sommet d´urgence de Doha pendant la Guerre de Gaza, sommet alignĂ© sur l´axe Iran-Syrie-Qatar. (16) Il s´interroge donc : « Qu´est-ce qui a bien pu pousser un pays ouvert, connu pour dĂ©fendre les libertĂ©s intellectuelles, se fâcher au point de rompre les relations diplomatiques, en rĂ©action Ă  des activitĂ©s d´ordre religieux et intellectuel ? La raison est que c´est la dĂ©lĂ©gation diplomatique iranienne Ă  Rabat qui Ă©tait impliquĂ©e dans ce que le Maroc qualifie d´activitĂ©s contraires aux normes diplomatiques. »

« On ne peut accuser le Maroc de participer Ă  la propagande politique anti-iranienne ni de tenter d´effrayer les sunnites face Ă  l´expansion chiite, vu que le Maroc a menĂ© une grande campagne contre le mouvement salafiste extrĂ©miste sunnite (…) La diffĂ©rence est que l´extrĂ©misme salafiste est le fait d´individus ou de groupes non-gouvernementaux, tandis que l´infiltration chiite est le fait de l´establishment iranien officiel, comme le soulignent les Marocains. Ils avaient dĂ©jĂ  arrĂŞtĂ© une cellule [terroriste] marocaine qui aurait Ă©tĂ© entraĂ®nĂ©e par le Hezbollah au Sud Liban (…) » (17)

« Je pense que l´Iran a dĂ©cidĂ© d´entreprendre de combattre activement ce qu´il considère comme l´establishment religieux officiel traditionnel des pays arabes en gĂ©nĂ©ral, et des pays qu´il considère comme ses adversaires politiques en particulier (…) Les groupes iraniens ou affiliĂ©s Ă  l »Iran sont actifs en Europe, en Afrique, en Australie, oĂą ils expriment un message politico-religieux Ă  la gloire de l´Iran, prĂ©sentĂ© comme le leader du monde islamique. Tous les moyens sont mis en oeuvre pour faire pĂ©nĂ©trer ce message dans le cĹ“ur des sociĂ©tĂ©s arabes, que l´Iran s´est mis Ă  considĂ©rer comme un ancrage stratĂ©gique. C´est un plan plus politique que religieux, qui rĂ©vèle bien la mĂ©galomanie apparente aussi dans les discours des dirigeants de TĂ©hĂ©ran (…)" (18)


[1] Al-Sharq Al-Awsat (Londres), 7 mars 2009.

[2] www.elaph.com, 8 mars 2009.

[3] Al-Tajdid (Maroc), 12 mars 2009.

[4] Aujourd´hui le Maroc (Maroc), 10 mars 2009.

[5] www.elaph.com, 8 mars 2009.< /o:p>

[6] www.alarabiya.net, 16 mars 2009.

[7] Al-Tajdid (Maroc), 12 mars 2009.

[8] www.alarabiya.net, 9 mars 2009.

[9] Al-Quds Al-´Arabi (Londres), 11 mars 2009.

[10] Al-Quds Al-´Arabi (Londres), 11 mars 2009.

[11] Aujourd´hui le Maroc (Maroc), 10 mars 2009.

[12] www.elaph.com, 15 mars 200 9.

[13] www.elaph.com, 12 mars 200 9.

[14] Al-Quds Al-´Arabi (Londres), 13 mars 2009.

[15] www.elaph.com, 8 mars 2009.

[16] Voir MEMRI Inquiry and Analysis No. 492, « An Escalating Regional Cold War - Part I : The 2009 Gaza War, » 2 fĂ©vrier 2009,

[17] Allusion à la cellule Belliraj. Voir, 21 février 2008.

[18] Al-Sharq Al-Awsat (Londres), 18 mars 2009.


Desinfos

Les textes

Mots-clés

Accueil