Des bourreaux saoudiens et égyptiens évoquent leur profession dans le cadre d’un débat sur la peine de mort dans le monde arabe

MEMRI - Middle East Media Research Institute

lundi 23 mars 2009, par Desinfos

Ci-dessous des extraits d´un débat télévisé sur la peine de mort dans le monde arabe, avec la participation de deux bourreaux saoudiens fonctionnaires d´Etat, une personne chargée d´infliger la peine de mort par pendaison, le président de l´Association libanaise pour les droits de l´Homme, un représentant d´Amnesty international et un député égyptien. Le débat a été diffusé sur la télévision d´Abu Dhabi le 28 janvier 2009.


PrĂ©sentatrice : Le professionnalisme est la clĂ© du succès, et quand on parle d´un coup d´épĂ©e, le succès dĂ©pend de la concentration. Concentrez-vous avec nous sur ce reportage d´Arabie saoudite.

Ne pas se laisser amadouer par la compassion

Le bourreau saoudien Abdallah Al-Bishi : J´ai hĂ©ritĂ© de ce travail par mon père. Au dĂ©but, je l´accompagnais dans ses missions. Cela me terrifiait. Je n´avais pas peur que l´exĂ©cution Ă©choue, non. J´avais peur que si j´échoue, on se moque de moi.

Un bourreau qui souhaite travailler dans ce domaine doit savoir comment mettre en application ses connaissances théoriques. S´il sait se tenir près de la personne qu´il abat, s´il sait se concentrer sur le coup [qu´il va administrer], et sur la façon de l´administrer, le reste est facile.

Si, au travail, je me laisse amadouer par la clĂ©mence ou la compassion envers celui que je vais abattre, il ne mourra pas du premier coup. Il souffrira. Si le cĹ“ur est misĂ©ricordieux, la main Ă©choue. Il faut parfois administrer deux, trois, quatre ou cinq coups. Dieu sait combien. Et il peut mĂŞme ne pas mourir. Si le cĹ“ur ressent de la compassion, on est cuit : la main ne peut fonctionner correctement. La main nous trahit.

Une fois la mission terminée, je me sens mieux. Je rentre chez moi détendu. Je joue avec mes enfants. On s´amuse, on déjeune. Parfois on fait une sortie. Parfois on reste à la maison. Tout est normal. Je ne suis pas affecté.

« Le directeur de l´école m´a appelĂ© pour me remercier… Ainsi, [ses Ă©lèves] ont appris que l´on coupe la main des voleurs. »

Le fils d´Abdallah Al-Bishi : On s´assoit avec lui et on s´amuse ensemble. Parfois, on l´accompagne Ă  une exĂ©cution. La première fois que j´y suis allĂ©, j´ai eu peur. Quand le premier gars a Ă©tĂ© abattu, je me tenais vers le fond, mais quand j´ai vu qu´il n´y avait pas de quoi avoir peur, je me suis approchĂ© pour regarder. Il n´y a pas eu de problème.

Abdallah Al-Bishi : Une fois, j´ai emmenĂ© l´un de mes enfants qui n´est pas ici maintenant. Je devais couper la main d´un voleur et je l´ai emmenĂ© avec moi. J´ai emmenĂ© Muhammad, qui est plus jeune que Faysal. Quand nous sommes revenus, il est allĂ© Ă  l´école et tous ses amis l´ont entourĂ©. Il leur a dit : j´ai vu comment on coupe la main d´un voleur. Le directeur de l´école m´a appelĂ© pour me remercier d´avoir expliquĂ© cela Ă  mon fils qui, Ă  son tour, l´a expliquĂ© aux autres Ă©lèves. Ainsi, ils ont appris que l´on coupe la main des voleurs.

Les sabres, il y en a de toutes sortes. Il y les sabres « Jowhar », un indien et un Ă©gyptien. Il y en a de toutes sortes. Le meilleur est le « Jowhar » indien.

J´ai ce sabre du « Sultan ». C´est mon sabre prĂ©fĂ©rĂ©, parce que c´est le premier avec lequel j´ai travaillĂ©, après ma formation. LouĂ© soit Dieu, voici le « Sultan ». C´est un grand sabre. Il y a aussi le « Jowhar » indien. Dieu soit LouĂ©. Il peut ĂŞtre utilisĂ© jusqu´à dix fois de suite sans que ça ne l´affecte. Il existe un autre sabre « Jowhar », de moins bonne qualitĂ©, mais bon aussi.

Le bourreau saoudien Abdallah Ahmad Bakhit Al-Ghamedi : Aucune de ces exĂ©cutions ne m´a jamais affectĂ©. Elles ne modifient pas mon attitude chez moi, dans la rue, avec ma famille et mes amis.

Abdallah Al-Bishi : Ce travail ne requiert pas tant de la force physique que de la concentration mentale.

« J´ai du effectuer trois exĂ©cutions de femmes. J´ai fait les trois au sabre. »

Abdallah Ahmad Bakhit Al-Ghamedi : J´ai du effectuer trois exĂ©cutions de femmes. J´ai fait les trois au sabre. J´en ai abattu une Ă  Riyad et deux Ă  Dammam, et il y en avait une quatrième, que j´ai exĂ©cutĂ©e en lui tirant dessus, Ă  Djedda. C´est un peu plus difficile d´abattre une femme qu´un homme : un homme offre sa gorge jusqu´à la poitrine.

Avec une femme, c´est autre chose parce qu´elle est entièrement couverte : couvre-chef, robe et gants. Elle ne prĂ©sente qu´une fente au niveau de la gorge. Un bourreau expĂ©rimentĂ© lui enfonce l´épĂ©e droit dans la fente. Si l´épĂ©e atterrit un peu plus bas, elle touche la robe, et un peu plus haut, le couvre-chef, ce qui peut ĂŞtre une cause de douleur supplĂ©mentaire. J´ai fait cela trois fois et ça c´est bien passĂ©, Dieu merci. Ce n´était pas si difficile.

Dans ce métier, il n´y a pas de hasard. Nous rendons le châtiment d´Allah.

Dans ce métier, il n´y a pas de hasard. Nous exécutons le châtiment d´Allah. Ce serait difficile de tuer juste comme ça. Il faut de la concentration et de la détermination. Il faut vouloir le faire. Une grande foi en Allah est nécessaire.

(…)

Nemeh Joumaa, prĂ©sident d´une association libanaise des droits de l´Homme : ExĂ©cuter un homme, c´est le priver de la vie irrĂ©vocablement. C´est mettre fin Ă  une vie accordĂ©e par Allah, qui ne devrait ĂŞtre retirĂ©e que par le CrĂ©ateur.

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Lamri Chirouf, Amnesty International : Selon les statistiques de 2007, les pays du Moyen-Orient ont exĂ©cutĂ© au moins 552 personnes. Cette annĂ©e-lĂ , le nombre d´exĂ©cutions dans le monde entier Ă©tait de 1200. De ces 552 exĂ©cutions, 523 ont Ă©tĂ© perpĂ©trĂ©es par quatre pays : l´Iran, l´Arabie saoudite, le YĂ©men et l´Irak.

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99% de ces exĂ©cutions sont dues Ă  des assassinats ou Ă  des offenses liĂ©es Ă  la drogue. Près de 50% [des victimes] ont Ă©tĂ© impliquĂ©es dans des affaires de drogue, et 50% dans des cas de meurtres. Le concept de qisas [exĂ©cution pour meurtre] est très vaste, ce qui rend très faciles les condamnations Ă  mort. Il semblerait que dans certains pays, elles soient liĂ©es aux coutumes de vengeance du sang, qui n´ont rien Ă  voir avec la justice. Ces coutumes dĂ©prĂ©cient la valeur de l´être humain qui a fautĂ© ; il n´y a pas d´enquĂŞte approfondie visant Ă  prouver la rĂ©alitĂ© des crimes. Par exemple, le concept de meurtre est flou. Qu´est-ce qu´un meurtre prĂ©mĂ©ditĂ© ? Il n´y a pas de consensus Ă  ce sujet. Qu´est-ce qu´un meurtre par lĂ©gitime dĂ©fense ? Ils sont tous amalgamĂ©s dans la catĂ©gorie « meurtre ».

(…)

Le dĂ©putĂ© Ă©gyptien Subhi Saleh : Faut-il humaniser cette mĂ©thode d´exĂ©cution ? C´est une mĂ©thode plus humaine que la pendaison. Quand on pend un homme Ă  une corde, il ne meurt pas immĂ©diatement. Dans certains cas, il perd le contrĂ´le de son corps, urine et exècre. A mon avis, il revient au mĂŞme de tuer au sabre ou par coup de feu.

(…)

« J´ai choisi cette profession parce qu´un bourreau rĂ©alise la parole d´Allah en ce monde. »

Le bourreau Ă©gyptien [« Ashmawi »] Hussein Urni : J´ai choisi cette profession parce qu´un bourreau rĂ©alise la parole d´Allah en ce monde. Le bourreau exige du criminel que justice soit rendue, car la victime ne peut le faire elle-mĂŞme. J´ai choisi ce mĂ©tier par crainte d´Allah. Je crois que je serai rĂ©compensĂ© en ce monde et dans le monde Ă  venir, parce que je dĂ©fends les droits des opprimĂ©s.

Le terme « Ashmawi » vient du nom du premier bourreau : Ahmad Al-Ashmawi. Les gens nous appellent « Ashmawi », mais le terme officiel est « bourreau du district » en rĂ©fĂ©rence Ă  celui qui exĂ©cute la peine de mort dans le district.

« Le candidat doit observer les bourreaux faire leur travail et dĂ©velopper le goĂ»t du mĂ©tier. »

On ne devient pas « Ashmawi » comme ça. Le candidat doit observer les bourreaux faire leur travail et dĂ©velopper le goĂ»t du mĂ©tier. Il faut avoir envie de l´exercer. Nul ne peut ĂŞtre contraint de faire ce mĂ©tier. Il faut avoir envie de le faire. Puis il les accompagne annĂ©e après annĂ©e, jusqu´à au jour oĂą il y a une exĂ©cution, oĂą quelqu´un vient de quitter et qu´il faut un remplaçant. Un bourreau est remplacĂ© par un autre bourreau. J´ai remplacĂ© l´un de mes collègues, et maintenant j´apprends le mĂ©tier Ă  un autre collègue. Je l´accompagne pour surveiller ce qu´il fait.

La première fois c´est un peu difficile, la deuxième fois c´est un peu plus facile, et ensuite ça devient une routine. C´est la même chose que d´être caméraman. C´est son métier, et il l´apprécie. Comme tous ceux qui veulent gagner leur vie, il va au travail, prépare chaînes et cordes.

Depuis 1990, j´ai eu la charge de 850 à 870 exécutions. Nous avons un carnet dans lequel nous dressons la liste… Nous avons de grandes pièces – assez grandes pour trois, cinq ou sept personnes. Il n´y a pas de place pour les émotions ou le sentiment d´injustice, etc. J´accomplis ma tâche du mieux que je peux, et voilà tout. Je n´entre pas dans les détails. Je ne connais même pas les raisons de l´exécution. Quand j´aurai fini, vous pourrez me les donner.

Ma ligne de travail en tant que bourreau n´affecte pas ma vie personnelle. La preuve en est que des gens viennent me voir dans la rue… On aurait pu croire qu´un bourreau serait considéré comme quelqu´un de maussade. Le travail d´un homme est une chose, sa vie personnelle en est une autre. La première fois, des enfants sont venus voir les miens à l´école… Un jour, ils ont aperçu ma photo dans un journal, et ces enfants ont voulu devenir amis avec les miens, fiers du fait que leur papa soit une célébrité.

Ahmad, le fils de Hussein Urni : Je veux faire comme mon père. Je sais qu´il ne pend que des gens qui ont fait quelque chose de mal. Je veux pendre des gens, comme lui.

Hussein Urni : J´espère que l´un de mes enfants suivra mes traces.

Ahmad : A l´école, nous sommes traitĂ©s normalement. Parfois, les copains veulent se rapprocher de moi, parce que mon père est un « Ashmawi ». Je suis le seul Ă  avoir un père bourreau ; ils m´appellent donc « Ashmawi ». Quand j´ai des ennuis, je le dis en gĂ©nĂ©ral Ă  mon père. C´est ainsi que j´ai Ă©tĂ© Ă©levĂ©. Il ne me bat pas. J´ai l´habitude de lui dire tout ce qui arrive, les bonnes choses comme les mauvaises.

Hussein Urni : La nuit prĂ©cĂ©dant une exĂ©cution, je vais dormir sur place. Je me lève le matin, exĂ©cute la personne et rentre chez moi, comme s´il ne s´était rien passĂ©, comme si je rentrais de promenade.

« MĂŞme si la peine de mort est abolie dans le monde entier, elle sera encore appliquĂ©e en Egypte. »

En rentrant, je passe du temps avec mes amis. Je bois du thé avec un ami, du café avec un autre… On joue à trictrac… J´en ai fini avec mon affaire. C´est une chose, et ceci en est une autre.

Même si la peine de mort est abolie dans le monde entier, elle sera encore appliquée en Egypte. C´est mon opinion. Quand le châtiment devient léger, la criminalité est encouragée.
Puisse Allah nous protéger de la maladie. C´est tout ce que je demande. La protection de Dieu est la chose la plus importante qui soit. Mais s´agissant de la maladie… J´espère que quand mon tour sera venu de partir, je partirai en bonne santé."


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