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Finalement, qui a gagné ?

Michel Gurfinkiel - Valeurs Actuelles

samedi 19 août 2006
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Le cessez-le-feu se met rapidement en place au Liban
Sur le terrain, Israël reste le plus fort
Politiquement, l’avantage est provisoirement au front chiite : Hezbollah, Syrie, Iran

Lundi 14 août. Un autobus qui traverse le centre d’Israël. Les voyageurs viennent d’assister à l’enterrement du sergent Yoan Zervib, 22 ans

D’origine française, il avait immigré après son baccalauréat par idéalisme. Il a été tué au Liban « entre chien et loup » : au cours des quelque trente six heures qui ont séparé le vote de la résolution 1701 au Conseil de sécurité de l’Onu et la mise en place effective d’un cessez-le-feu entre Tsahal et le Hezbollah

Le chauffeur a allumé la radio : pour écouter le premier ministre, Ehud Olmert, qui présente au parlement le bilan d’un mois de guerre. « Nous avons gagné », affirme-t-il. « En dépit de certaines erreurs, nous avons largement atteint nos objectifs ». Les passagers écoutent en silence. L’un d’entre eux - une jeune fille - commentera plus tard avec une ironie glaciale : « Nous avons gagné, puisqu’Olmert le dit »

Au Liban, Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah, affirme que son organisation a remporté une « victoire totale » et que « le compte à rebours a désormais commencé pour Israël ». Les habitants chiites du Sud libanais, qui ont commencer à rentrer en masse dans leurs villages dès l’annonce du cessez-le-feu, klaxonnent en signe de joie, pendant des heures. Dans le reste du pays, presque totalement épargné par les contre-attaques israéliennes, les chrétiens, les sunnites et les druzes feignent la satisfaction, ou l’indifférence. En fait, la plupart sont inquiets : « Un Hezbollah qui a survécu à l’assaut de Tsahal n’hésitera plus à avaler l’ensemble du Liban »

En Syrie, le président Bachar el-Assad parle lui aussi d’une « victoire de la Résistance ». Contre Israël, « dont les armes n’ont servi à rien » et contre l’Amérique, dont « les plans de réorganisation du Moyen-Orient » ne sont « qu’illusion ». Les termes qu’il emploie laisse entendre que ce succès est aussi le sien

Même réaction en Iran, où le président Mahmoud Ahmadinejad célèbre à Ardabel, devant des milliers de personnes, une « victoire majeure du peuple libanais », qui préfigure celle de la République islamique. « Le peuple iranien ne se soumettra pas à la force lui non plus » , et renoncera pas à son programme nucléaire, même en cas d’ultimatum du Conseil de sécurité des Nations Unies. « Nous avons le plus grande respect pour la loi international, mais le Conseil de sécurité est illégal », conclut Ahmadinejad dans un raccourci saisissant

Entre ces affirmations contradictoires, comment trancher ? Qui a vraiment gagné, qui a perdu ? « C’est la règle du 90-10-100 », explique un officier israélien. « Nous avons brisé le Hezbollah à 90 %. Mais puisqu’il lui reste 10 %, il a gagné à 100 % »

En trente jours, Tsahal a démontré à nouveau sa puissance de feu, sa maîtrise de l’arme aérienne, l’audace de ses parachutistes, la solidité de son infanterie. D’autant plus clairement qu’il n’a engagé qu’une assez petite partie de son potentiel dans la bataille. Les pertes qu’il a infligées au Hezbollah seraient en définitive très lourdes : plusieurs centaines de combattants d’élite de la milice chiite auraient été tués, soit le tiers des effectifs ; la moitié des lanceurs de Katyoushas et 70 % des lanceurs de missiles à portée moyenne ou longue auraient été détruits ; les infrastructures de la milice (bureaux, institutions, bunkers) seraient détruites à 70 %

Mais Israël n’a pas remporté la victoire rapide, décisive, que son gouvernement et son état-major prévoyaient le 12 juillet. Hassan Nasrallah n’a pas été tué. La télévision du Hezbollah, Al-Manar, a continué à émettre : même si certains de ses programmes ont été perturbés par des hackers israéliens. L’organisation chiite, quelles qu’aient été ses pertes, a pu bombarder le nord d’Israël jusqu’à la fin du conflit : 230 roquettes tirées le 13 août

La résolution 1701, coparrainée par les Etats-Unis et la France, reflète ce semi-échec. Ce texte place l’agresseur (le Hezbollah et dans une certaine mesure le Liban, en termes de droit international) sur même plan que l’agressé (Israël). Certes, il prescrit le déploiement au Liban du Sud d’une force internationale de 15 000 hommes : contre 2000 seulement pour la Finul actuelle. Mais cette armée n’aura ni mandat ni vrais moyens, à la différence des forces d’intervention de Bosnie, du Kosovo, d’Afghanistan, d’Irak. A terme, elle doit être remplacée par une Armée nationale libanaise à laquelle le Hezbollah aura remis ses armes et son matériel. Mais qui peut croire à un tel scénario ? Comment une force disparate, sans puissance de feu, peut-elle se faire respecter d’un Hezbollah « vainqueur » ? Quant à l’Armée libanaise, qui compte déjà 40 % de chiites, elle sera vraisembablement « infiltrée » et donc retournée par les hommes de Nasrallah. C’est du moins la crainte que formulait mardi le général Udi Adam, commandant en chef du front nord en Israël. Par ailleurs, la résolution 1701 donne aux extrémistes chiites un véritable trophée en acceptant d’ouvrir des négociations sur les « fermes de Sheba ». En se fondant sur des cartes antérieures à l’indépendance de la Syrie et du Liban, le Hezbollah affirme que ce territoire, conquis par Israël sur la Syrie en 1967, est en fait libanais. Ce qui justifie d’éventuelles « actions de résistance » et donc le maintien, pour un Hezbollah qui est le seul à s’y livrer, d’un statut à part au sein de l’Etat libanais

Jusqu’à présent, aucun historien sérieux ni aucun juriste compétent n’avait accepté cette fable. La résolution 1701 la légitime soudain. Seule restriction : les Etats-Unis ont envoyé à Israël une lettre où ils indiquent que la question des fermes de Sheba ne pourra être examinée que dans l’éventualité d’un retrait israélien de l’ensemble du Golan

L’un dans l’autre, le cessez-le-feu actuel pourrait n’être qu’une trêve. En attendant la « vraie bataille », une guerre totale entre Israël d’une part, le Hezbollah, la Syrie et le Liban d’autre part. Zvi Mazel, l’un des diplomates israéliens qui connaissent le mieux le monde musulman (il a été ambassadeur en Egypte pendant quatre ans), observe : « Une guerre nucléaire dans les deux ans ? Je commence à y croire » Pourquoi le semi-échec de Tsahal ? Sur le plan tactique, le général Adam reconnaît aujourd’hui que l’armée israélienne aurait du engager des opérations terrestres au Sud-Liban dès le début de la campagne, au lieu de se borner au « tout aérien ». Sur le plan stratégique, certains experts estiment qu’il aurait fallu frapper d’emblée la Syrie, base arrière et centre de commandement, plutôt que le Hezbollah, simple avant-garde. « Nous sommes loin de l’inventivité, de l’effet de surprise permanent, qui était la marque d’un Ariel Sharon »

Derrière ces erreurs dans l’action, il y a aussi des défaillances dans la planification à long terme. Le « tout aérien » aurait pu réussir si Tsahal avait disposé, à la mi-juillet, de bombes spéciales antibunkers américaines. Time révèle cette semaine que le Pentagone avait offert ces bombes en 2002 : le gouvernement israélien avait alors refusé, sur le conseil du général Dan Halutz, alors commandant en chef de l’armée de l’air, que Sharon allait nommer chef d’état-major en 2004...

Quant aux dirigeants politiques, ils se sont révélés médiocres, peut-être en raison de leur inexpérience relative. Olmert n’a pas su « cadrer » l’état-major ni expliquer la situation au pays de façon convaincante

Amir Péretz, syndicaliste devenu ministre de la Défense pour des raisons purement politiciennes, ne pouvait jouer aucun rôle sérieux. La ministre des Affaires étrangères Tsipi Livni s’est enfermée dans son bureau tout au long de la crise, au lieu de se concerter avec les experts. D’Avi Shavit dans le Haaretz (gauche) à Caroline Glick dans le Jérusalem Post (droite), nombreux sont les éditorialistes qui réclament déjà leur départ et l’organisation de nouvelles élections

Michel Gurfinkiel est l’auteur du « Testament d’Ariel Sharon » (Editions du Rocher)


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