Discours de Delphine Horvilleur lors de la remise du prix Simone Veil le 8 Mars 2019

samedi 9 mars 2019, par Desinfos

Remise du premier Prix Simone Veil à la magnifique Aïssa Damoura-Ngatansou présidente de l’association de lutte contre les violences faites aux femmes à l’extrême-Nord du Cameroun.


Monsieur le Président de la République,
Mesdames et messieurs les ministres,
Mesdames et messieurs les membres du jury,
Chers Jean et Pierre-François Veil,
Cher(e)s ami(e) s,
Je me souviens, comme beaucoup d’entre vous, de ce 5 juillet 2017, où nous étions réunis dans la cour des Invalides, pour accompagner Simone Veil.
Je me souviens de ce moment bouleversant où ses fils ont pris la parole, l’un après l’autre, pour la raconter comme personne ne pouvait le faire. Au-delà de tout ce que nous savions d’elle, de ce que nous aimions d’elle, de ce que Simone Veil avait su incarner, vous avez évoqué ce jour-là un instant de vie, un souvenir, une toute petite anecdote que j’aimerais, avec votre autorisation, répéter maintenant.
Vous avez dit qu’un jour, alors que vous étiez à table, votre mère avait considéré que vous teniez des propos un peu trop misogynes à son goût, et elle vous avait alors retourné une cruche d’eau sur la tête. Alors bien-sûr, nous avons tous souri en vous entendant raconter cette scène. Mais je dois vous avouer, que ce petit clin d’œil à la personnalité « forte » de Simone Veil, ne m’a plus quitté depuis.
D’abord, je ne vous cache pas qu’en bien des occasions, j’ai entendu de la part de certains interlocuteurs des propos qui m’ont donné très envie de m’emparer d’une cruche d’eau. Mais plus sérieusement, j’ai souvent repensé à ce geste, et à ce qu’il pouvait nous apprendre d’elle, et plus largement, de ce qui nous réunit ici aujourd’hui. C’est comme s’il illustrait un peu la responsabilité qui est celle de tout un chacun — leaders, enseignants ou parents — de ne rien laisser passer, de réagir et de modeler ce combat pour la dignité de tous, même dans les moments les plus anodins de notre vie, et surtout quand il s’agit de faire grandir la conscience de la génération suivante.
Et puis c’est comme si cette anecdote racontait autre chose, comme si elle était une métaphore de ce que les femmes ont bien souvent été dans l’histoire. On les a si souvent réduites, si vous me permettez cette métaphore extrêmement triviale, au genre de « la cruche », c’est à dire placées en situation d’objet, sans propriété sur leurs corps, sans moyen d’échapper à la fatalité imposée par la biologie ou par la tradition. Les femmes sont encore très souvent perçues comme celles dont on dispose, comme la propriété d’un groupe, d’un clan ou d’un système qui ne fera pas d’elles des sujets de plein droit.
Alors certes, bien des choses ont changé, en tout cas, dans une partie du monde. Et nous sommes ici nombreuses à pouvoir témoigner, par nos actions, nos fonctions ou même nos titres de cette évolution. Si bien que certains voudraient voir dans ce combat une lutte un peu dépassée, ou un acquis irréversible. Et d’autres, tout en reconnaissant la pertinence de cette lutte pour les droits des femmes, affirment qu’il ne s’agit pas d’une priorité dans l’ordre des actions à engager, que dans un temps où frappent d’autres violences, où les discriminations sont nombreuses, où le fondamentalisme tue et les extrémismes prolifèrent, la question du droit des femmes serait comme secondaire, ou ne relèverait pas de la même urgence.
Tous ceux-là ne veulent pas voir combien, au contraire, la violence faite aux unes et aux autres raconte précisément la même histoire, et qu’à travers la condition des femmes, est toujours énoncée une matrice comme une sorte de répétition générale du piétinement d’autres dignités, dont le corps des femmes est le théâtre premier.
Car l’incapacité d’un système à faire de la place aux femmes raconte toujours son incapacité à faire de la place à l’Autre, quel que soit le visage de cet autre. Restreindre leur accès au savoir ou au pouvoir, exercer un contrôle sur leur corps ou leur connaissance, agit toujours comme un prélude à d’autres violences à venir.
Et tant de récits, de contes et de légendes, au cœur de nos traditions respectives, racontent cette histoire encore et encore. Je pourrais en citer des dizaines, tirées de textes sacrées ou de littératures profanes, mais j’aimerais en évoquer un seul ce matin, connu de tous ou presque : le récit des « Mille et une nuits ». Cette légende ancestrale met en garde, et dit que nul ne viendra à bout de la violence sanguinaire, si ne surgit pas la voix d’une Shéhérazade, si le récit ne fait pas de place à la voix du féminin qui raconte son histoire. Elle est la voix de ce qui reste à écrire, de ce qui pourrait encore être et, par ses mots, elle apaise tout un monde et le sort de l’obscurité de mille et une nuits.
Cette voix du féminin qui raconte son histoire, c’est ce matin celle que nous nous apprêtons à honorer. Au nom de tous les membres du Jury du prix Simone Veil, je tiens à saluer l’initiative du Président Emmanuel Macron, qui notamment à travers ce prix, fait de cette conscience des droits des femmes, un témoignage pour le monde, et pour les générations à venir.
Ensemble, nous avons examiné 102 propositions venues du monde entier, c’est avec une immense émotion que je peux maintenant vous révéler le nom de celle que nous avons choisie et vous parler de l’action qu’elle a entreprise dans le monde.
Aujourd’hui, nous honorons Madame AISSA DOUMARA, qui se bat depuis plus de 20 ans contre les mariages forcés et les violences sexuelles, depuis son pays, le Cameroun, où elle est coordinatrice de l’Association de lutte contre les violences faites aux femmes.
Selon Unicef, à l’heure actuelle dans le monde, 130 millions de filles ne vont pas à l’école. 650 millions de femmes ont été mariées pendant leur enfance. Tous les ans, 12 millions de petites filles rejoignent cette statistique, c’est à dire, selon ces estimations, 23 par minute soit presque une petite fille mariée de force toutes les 3 secondes.
Les conséquences de ce fléau sont bien sûr multiples, notamment en termes de santé et d’éducation. Elle nous en dira un mot sans doute dans un instant.
Reconnaître en ce jour, ici même, l’action de Madame Aissa Doumara, c’est aussi, à travers elle, honorer toutes celles et ceux qui luttent contre ce drame humain, et reconnaître qu’il est donné à chacun d’entre nous d’agir, et de soutenir toutes celles et ceux qui aujourd’hui ont choisi d’écrire une autre histoire.
C’est finalement dire que nous saurons être à notre manière les enfants de Simone Veil… Nous n’avons pas tous eu la chance de partager sa table mais nous avons la possibilité de partager ses combats, de nous souvenir encore de ce 5 juillet 2017 où nous nous tenions dans la cour des Invalides, pour réaffirmer combien ce combat reste « valide », c’est à dire essentiel, et surtout, dire combien, dans les années à venir, encore et toujours, il sera le nôtre.
Delphine Horvilleur, Rabbin du MJLF


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