La morale juive, n’est pas chrétienne…

Shmuel Trigano

jeudi 29 septembre 2016, par Desinfos

L’enjeu moral se pose aujourd’hui à la conscience juive dans des termes tout à fait nouveaux. Il ne concerne plus seulement l’individu, comme on pouvait le penser jusqu’à ce jour, mais un peuple. La constitution d’un État juif souverain a vu la résurgence du sujet collectif juif sur la scène de l’histoire. C’est un tournant historique qui met fin à un cycle de 25 siècles. Ce qui est en jeu c’est de décider de la nature de cette résurgence. Elle s’est produite en effet sur l’arrière plan d’une résurgence tragique. La Shoah, suivie de la fin violente du judaïsme dans le monde musulman, l’avaient précédée posant déjà de façon radicale la question d’un peuple juif dans un système mondial où les Juifs n’avaient pas et plus de place comme collectivité.


Deux voies s’ouvrent à nous aujourd’hui : ou bien cantonner la résurgence politique du sujet juif dans les frontières de sa résurgence tragique, ou y retrouver la stature de l’Israël éternel, celui auquel la modernité politique avait mis fin. En d’autres termes, ce qui est en jeu, c’est le caractère moral de l’existence collective qui court le risque de ne se voir justifiée, à nos yeux mêmes, que par la condition de victime. A voir ce qui se passe en Israël et dans la diaspora (avant tout dans les élites), c’est bien la tendance, alors que le choix qui s’impose est de voir dans la souveraineté d’Israël une affirmation dans le monde et face au monde, avant même tout enjeu « moral », l’assomption d’un destin et d’une vocation historique. L’existence du souverain n’a pas à se « justifier » ni à s’excuser ni à se « sacrifier » pour l’autre. La souveraineté précède l’enjeu moral, comme l’existence précède le choix entre deux voies.

Affirmer cela, c’est se cogner contre le judaïsme moderne d’Occident de ces deux derniers siècles. Comme les Juifs comme peuple s’y virent interdire l’ambition et la stature politiques, ils développèrent une pensée dans laquelle la judaïcité fut réduite à une « éthique », ne trouvant de justification d’être que dans la propension au sacrifice de soi pour l’autre. Si cette morale pourrait convenir à des individus (quoique peu judaïque), elle s’avère catastrophique pour la condition collective au sein des autres peuples. Le judaïsme ainsi réduit à l’éthique allait de pair avec la disparition du peuple juif dans l’ordre politico-historique et proposait une forme de compensation grandiose et idéologique d’un piètre état de faits, s’exposant à la critique ravageuse de la morale qu’un Nietzsche pouvait faire dans La généalogie de la morale. Pour paraphraser un bon mot : les Juifs doivent avoir les mains pures mais ils n’ont pas de mains…

Il est inquiétant aujourd’hui de voir les effets de cet héritage dans l’univers de la politique. Nous n’avons pas encore de mœurs ni de morale adéquats à la condition souveraine. C’est l’échec assuré que de continuer à penser en individus, en grands moralistes, alors que c’est un défi existentiel qui se pose au sujet souverain.

Le texte central du rituel de Rosh hashana et Kippour, la « ligature d’Isaac », montre le choc des deux options. Il est en général lu par les Juifs aujourd’hui comme le modèle de l’acceptation du sacrifice. C’est une erreur. Dieu ne demande pas à Abraham de sacrifier son fils pour « prouver » sa foi, comme si son élection se justifiait par ce sacrifice. Il est demandé à Abraham de « le (Isaac) faire monter en vue d’une montée/holocauste » (Gn 22, 2) ) mais pas de le « sacrifier en holocauste » (mauvaise traduction). C’est Abraham seul qui croit entendre dans l’injonction divine un sacrifice réel de son fils et c’est cette entente qu’il a à terrasser pour accéder à son identité vocative. Il faut comprendre l’enjeu judaïque de cet épisode, le sens de l’expression « Dieu d’Abraham, Isaac et Jacob ». Abraham incarne l’expérience de la grâce, Isaac le parcours de la justice rigoureuse. Il fallait que le père fasse place à son fils, au sommet de son être à lui même. Il fallait que la grâce fasse place à la Loi tout en la ligotant pour éviter que son excès ne détruise le monde. Abraham ne lève le couteau que sur sa propre image narcissique qu’il projette en son fils. C’est ce que vérifie le fait que, dès qu’il lâche le couteau, il accède au nom imprononçable de Dieu. La montée du Moriah comme la descente se font à chaque fois sous le signe de l’un des deux noms divins. L’interprétation sacrificielle et sacrificialiste de la ligature d’Isaac est une erreur.


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