Parvenus, parias, souverains

Shmuel Trigano

vendredi 24 juin 2016, par Desinfos

L’identité du Juif moderne, selon Hannah Arendt, n’a été reconnue au départ par l’Europe qu’à titre d’« exception ». Les Juifs que les salons des Lumières fétaient n’étaient en effet reçus qu’à titre de « Juifs d’exception », c’est à dire parce qu’ils se détachaient du « reste » des Juifs, supposés n’être que des « Juifs de ghetto ». Ces Juifs, en général brillants intellectuels, prenaient eux mêmes un grand soin à se démarquer de leurs congénères pour se faire reconnaître et accéder à l’égalité : non pas donc en vertu d’un droit mais d’un privilège, d’une exception. Ce que ne voit pas Arendt c’est qu’il fallait prouver que l’on méritait de devenir citoyen car cette condition n’était pas impliquée dans la condition d’homme.


Plus exactement, c’est parce que les Juifs n’étaient pas censés être naturellement des « hommes » qu’ils devaient prouver qu’ils pouvaient être des citoyens en cessant d’être des Juifs pour redevnir des « hommes ». Les femmes, elles, eurent moins de chance : en 1789 elles ne furent pas alors reconnues comme des « hommes » et ne devinrent pas citoyennes. Le contrat de l’émancipation obligeait les Juifs à une condition individuelle et anonyme (comme « sujets de droits »), qui passait par le renoncement au peuple juif et à sa civilisation, non point un folklore nostalgique mais un point de vue sur l’univers.

Arendt vit cependant parfaitement que le Juif ne pouvait désormais avoir le choix qu’entre deux identités pathologiques et défaillantes. Soit, pour être « reconnu » (comme « homme ») et entrer dans la carrière sociale, il devait étouffer son être et y renoncer, en cultivant le sentiment de s’être démis de lui même. C’est la figure du parvenu, du juif « assimilé » qui, malgré sa réussite sociale, reste secrètement torturé par la négation de lui même qui fut la clef desa réussite. Soit, parce qu’il n’avait pas renoncé pas à lui même, le Juif échouait sur le plan de la reconnaissance sociale et se voyait voué à la marginalité. Dans cette mise à l’écart, c’est plus que la fidélité à soi qui était en jeu.

Elle emportait avec elle non seulement le destin d’un peuple juif, exclu de la reconnaissance des individus qui le constituent, mais aussi celui du message spirituel d’Israël. L’ enjeu dans ce dilemme n’est pas en effet une identité « communautaire » mais la vision du monde que l’Israël éternel porte en lui, même quand il est infidèle à lui même, c’est à dire à l’appel à la transcendance. Tel fut le destin des Juifs modernes, quand ils ne choisirent pas de s’enfermer dans l’ultra-orthodoxie, revers caricatural de cet état de faits, symptôme de l’exclusion du peuple juif et de son message dans le destin remodelé des Juifs.

On peut se demander si la condition juive est sortie de ce dilemme mortifère. On a vu ce « marché » existentiel à l’œuvre ces 15 dernières années quand, pour un intellectuel ou une personnalité, il fallait se démarquer d’Israël (« Sharon », « Natanyahou », « les colons »), pour faire partie de la bonne société, ou destituer le judaïsme de son prestige pour se faire reconnaître, sous peine de disparaître ou se voir réduit à des cadres de second ordre, c’est à dire à la condition de parias. Les « parvenus » sont en nombre aujourd’hui sur la scène et au pouvoir.

L’accusation de « communautarisme » lancée par une partie des élites juives (en tous pays) envers le reste des Juifs est du même ordre que la déchéance attachée au ghetto du 18e siècle. Elle peut se mâtiner des accusations de « racisme », « tribalisme », voire « fascisme ». C’est la même chose. C’est le prix à payer pour faire toujours partie de la meute clanique qui décide de l’ordre des valeurs. C’est aujourd’hui le peuple juif, le judaïsme qui, sous les accusations de l’élite dominante, se voient réduits à la condition de paria, au dehors (boycott, mises en demeure, chute de prestige) comme au dedans. Le plus accablant, c’est que ce système est toujours vivace dans la société israélienne où il aurait dû disparaître. Une partie de ses élites se comportent en élites diasporiques et non comme celles d’une société souveraine. Le peuple juif n’est pas encore réapparu dans sa lumière dans la nation israélienne. La situation est caricaturale : l’ultra-orthodoxie y est en galout au lieu même de Shivat Sion, tandis que les élites y sont en diaspora au lieu même de la souveraineté... Nous mesurons ainsi la tâche de ce siècle : penser comment la figure du Souverain chassera et remplacera celles du parvenu et du paria. C’est d’une réforme morale que nous avons besoin.

Tribune dans ActuJ du 23/6/2016


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