Un pont de trop : retour aux détroits de Tiran

Zvi Mazel, chercheur au CAPE de Jérusalem, a été ambassadeur d’Israël en Egypte | Article paru dans le Jérusalem Post en français le 20 avril 2016 -

mercredi 27 avril 2016, par Desinfos

Deux petites iles et un pont : menace inattendue pour la sécurité d’Israël et celle de la Jordanie. Un gigantesque ouvrage d’art suspendu au-dessus du golfe d’Akaba va unir Egypte et Arabie Saoudite tandis que les iles de Tiran et Sanafir vont passer sous la souveraineté saoudienne. Ces iles commandent l’unique passage du golfe d’Akaba à la mer Rouge et aux routes commerciales vers l’Afrique, l’Asie et l’Australie. Les décisions concernant les voies d’eau internationales se prennent généralement après consultation de toutes les parties. Cela n’a pas été le cas.


Pourtant le changement de statu quo est lourd de signification. La Jordanie est restée muette jusqu’à maintenant, considérant sans doute qu’en sa qualité de pays arabe elle n’a rien à craindre de l’Arabie Saoudite. Israël, prévenu par l’Egypte, se trouve dans une situation difficile, peu désireux d’entrer en conflit avec le Caire alors qu’il cherche à développer ses liens avec Riad.

Lors de la rédaction du traité de paix avec Israël, l’Egypte a affirmé détenir la souveraineté sur ces iles et accepté leur inclusion dans la Zone C, où la Force Multinationale d’Observateurs (MFO) est habilitée à contrôler la situation sur le terrain et surveiller la navigation. Une rédaction où chaque mot comptait et était soigneusement pesé. Par ailleurs le traité n’a aucune limite de validité. Or on apprend aujourd’hui que l’Arabie Saoudite avait déjà demandé « la restitution » de ces iles en 1982, lors du retrait israélien de la péninsule du Sinaï conformément au traité. Craignant que cette demande ne mette en danger l’évacuation, le président Moubarak s’est adressé au roi Khaled - par l’intermédiaire du président soudanais Jaffar el Numeri car l’Arabie Saoudite avait rompu ses relations avec l’Egypte justement à la suite de la signature du traité. L’Arabie saoudite a accepté de ne pas rendre publique sa revendication, tout en continuant d’exiger la reconnaissance de sa souveraineté. Moubarak finit par céder – dans la plus grande discrétion.

En 1990 il publia un décret présidentiel fixant les coordonnées des frontières maritimes de son pays en Méditerranée et en mer Rouge dans lesquelles les iles n’étaient pas incluses. Le décret a été déposé aux Nations Unies à la demande de l’Arabie. Un détail révélé par le président Sisi lors d’une rencontre avec des membres du parlement pour essayer d’apaiser l’opposition grandissante à ce qui est perçu par l’opinion publique comme l’abandon d’une partie de la terre sacrée égyptienne à une souveraineté étrangère. On peut se demander pourquoi la publication du décret en son temps n’avait suscité aucune réaction. Sans doute la liste trop technique des coordonnées y était pour quelque chose.

Le transfèrement des iles à la souveraineté saoudienne est censé mettre un point final à la détermination des frontières maritimes entre l’Egypte et l’Arabie saoudite après des années de tractations. En vertu de la constitution égyptienne, l’accord doit être ratifié par le parlement. Or ladite constitution stipule que l’Egypte est une et indivisible et interdit formellement l’abandon de toute parcelle de son territoire. La question des iles soulève une opposition d’autant plus forte dans l’opinion publique et au parlement que pour une majorité d’Egyptiens ces iles sont égyptiennes depuis toujours ; le gouvernement est accusé de les avoir « vendues » aux Saoudiens au mépris de la constitution et en bafouant l’honneur national. Le président Sisi tente de calmer le jeu en rappelant que les iles appartiennent en fait aux Saoudiens et que l’Egypte n’en a pris le contrôle qu’en 1950. Son ministre des Affaires étrangères a rendu publics documents et cartes en ce sens. Ils ne sont pas particulièrement convaincants. Les Egyptiens apprennent à l’école que les iles leur appartiennent. Dans deux enregistrements du président Nasser – l’un en 1957 après le retrait israélien du Sinaï et le second en 1967, à la veille de la fermeture des détroits qui a entrainé la guerre des Six-Jours- on peut entendre le Rais proclamer que les iles sont « cent pour cent égyptiennes. » Des cartes récemment publiées tendent en effet à prouver que les iles ont été longtemps considérées égyptiennes, en tout cas jusqu’à la première guerre mondiale ou jusqu’à l’indépendance de l’Arabie saoudite en 1932 ; ce pays a alors ratifié les conventions internationales et le droit maritime.

Difficile de juger où est la vérité. La plupart des commentateurs s’accordent à penser que le président égyptien, qui a désespérément besoin de l’aide saoudienne, a accepté de faire des concessions lui paraissant mineures. C’était sans compter sur la susceptibilité bien connue des Egyptiens, très chatouilleux sur l’honneur national. C’est la fermeture des détroits de Tiran par Nasser en 1967, interdisant le passage aux vaisseaux israéliens, qui a provoqué la guerre des Six-Jours. Aujourd’hui l’Egypte transfère Tiran et Sanafir à l’Arabie saoudite, pays officiellement ennemi d’Israël. Le ministre saoudien des Affaires étrangères a affirmé que son pays respecterait les obligations internationales de l’Egypte concernant les iles. Il s’agit des obligations découlant du traité de paix avec Israël, mais le ministre se garde de le dire tout haut. D’ailleurs il ajoute que l’Arabie n’aura aucun contact avec Israël. Comment Israël pourra-t-il alors s’assurer que la MFO sera en mesure de continuer à remplir sa mission ? Il lui faudra avoir recours aux bons offices de l’Egypte pour transmettre ses questions. Reste à savoir avec quelle diligence le Caire fera suivre à Riad et le rôle que joueront des intérêts contradictoires. En clair, le contrôle international ne pourra sans doute pas continuer.

Selon certaines informations, il y aurait actuellement une embellie dans les relations entre Israël et l’Arabie – mais pour combien de temps ? La monarchie saoudienne est une entreprise familiale reposant sur le Wahhabisme, une forme particulièrement rigoureuse de l’Islam caractérisée par une hostilité virulente vis-à-vis d’Israël. Ce régime autoritaire n’est pas à l’abri d’une révolution. En tout état de cause désormais l’unique accès d’Israël à la Mer Rouge va se trouver aux mains d’un pays avec lequel il n’a pas de relations diplomatiques. Il s’agit d’une nouvelle menace stratégique d’envergure.

L’établissement du pont est également lourd de signification. Sur le papier, quoi de plus simple que de construire une voie rapide unissant Egypte et Arabie saoudite en passant par Israël et la Jordanie. Beaucoup moins cher qu’un ouvrage d’art de telles dimensions, beaucoup plus facile à entretenir. Sadate avait en son temps accepté le principe d’une autoroute vers la Jordanie passant non loin d’Eilat. Une ligne de chemin de fer permettant le transport de personnes et de fret serait encore moins chère. Pourtant les deux pays se lancent dans un projet pharaonique – ce qui signifie qu’ils sont convaincus qu’il n’y a pas d’espoir de paix ou de normalisation dans un avenir prévisible.


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