Les trois sources de l’antisémitisme français

par André Glucksmann philosophe

vendredi 23 juillet 2004


Le 18 juillet, à Jérusalem, Ariel Sharon propose solennellement à tous les « juifs de France » de « venir en Israël » et précise qu’« ils doivent bouger immédiatement. En France, il se répand un antisémitisme déchaîné ».

Sharon a tort, non point de s’inquiéter d’une réelle montée de l’antisémitisme en France, mais de l’expliquer de façon trop simpliste et d’en forcer le trait. En incriminant 10 % de la population française d’origine maghrébine, il plaque indûment le schéma des Intifadas sur une vague antijuive pas moins dangereuse mais davantage européenne, et partant plus contagieuse qu’il ne l’imagine.

1 - Les 10 % de Français issus de parents ou d’aïeux musulmans ne font pas 10 % d’islamistes brûlant d’en découdre, solidaires des bombes humaines du Hamas. Les prêcheurs et les voyous qui prétendent importer l’Intifada et casser du juif sont ultraminoritaires dans ces fameux 10 %, ce qui est rassurant, mais ils s’allient avec d’autres courants antisémites, ce qui inquiète.

2 - Un antisémitisme de gauche sévit sur les campus français (et européens, et américains) qui, sous couleur d’antisionisme, érige le Palestinien en figure emblématique venue se substituer au Prolétaire de jadis : porte-parole de tous les opprimés de la planète, fer de lance de la lutte contre l’impérialisme, le capitalisme et la mondialisation... Pour les rebelles branchés, Arafat = Guevara. Et réciproquement : Sharon = Hitler. D’où la délégitimation croissante d’un Etat qui se laisse diriger par un nazi. Le droit à l’existence d’Israël se voit ainsi remis en cause par nombre d’enseignants, militants écologistes, altermondialistes, ou simplement par les paléomarxistes et révolutionnaires en panne de révolution.

3- Un antisémitisme classique, honteux et silencieux depuis Vichy, Pétain et la Collaboration (1940-1945) relève sournoisement la tête. En particulier dans les milieux vieille France et conservateurs. Divers dérapages manifestent qu’une vulgate du Quai d’Orsay tient Israël pour une épine plantée au coeur du « monde arabe ». On se souvient de la sortie d’un ambassadeur de France à Londres sur ce « shitty little country... Why should the world be in danger of World War III because of those people ? ». Ancien porte-parole officiel d’un ministre des Affaires étrangères du président Mitterrand, l’ambassadeur fut épinglé dans la presse anglaise, mais ne présenta aucune excuse. Ses propos sur « le petit Etat de merde » ne furent pas jugés « inadmissibles » comme ceux de Sharon aujourd’hui. Il finit sa carrière comme ambassadeur de France en Algérie, poste envié et décisif. Quand Berlusconi proposa ex abrupto d’étendre l’Europe à la Russie, la Turquie et Israël, il lui fut répondu côté français : pourquoi Israël ? « Il n’y a aucun lien géographique » (ce qui est vrai), aucun lien « ni historique ni culturel entre Israël et l’Europe » (ce qui est un comble d’analphabétisme volontaire). Blague connue : « Demain on tue les juifs et les coiffeurs ! - Pourquoi les coiffeurs ? » La disparition d’Israël ferait couler peu de larmes à Paris, n’était la difficulté d’une telle issue, vu l’alliance Washington-Jérusalem. Antisémitisme, dénonciation de la perfide Albion et antiaméricanisme n’ont pas attendu Blair, Bush et Sharon.

Malheureusement, l’actualité conjugue les trois manières d’ostraciser les juifs et prépare de dangereux cocktails :

1 + 2. Les islamistes sont chaudement accueillis par les bonnes âmes altermondialistes. Tout se passe comme si les contestataires politiquement corrects trouvaient dans les intifadistes des quartiers déshérités une nouvelle « base de masse », ersatz des ouvriers qu’ils ne recruteront jamais. Réciproquement, les gangs de banlieue apprécient le parapluie juridique et médiatique que leur assurent les bien-pensants ex-tiersmondistes.

1 + 2 + 3. De l’extrême gauche à l’extrême droite, toute la France politique - simples militants, députés, syndicalistes, ministres et chef de l’Etat confondus - a tonné contre l’intervention en Irak : « Bush = Sharon = assassins », dit la rue. « Sharon = Bush = mépris de la loi internationale », assurent les salons. Loin d’être un simple effet d’Intifada, la montée de l’antisémitisme est jumelle de la vague d’antiaméricanisme qui a frappé l’Europe depuis le 11 septembre et la submerge depuis la guerre d’Irak. Or la diplomatie française a pris la tête de la croisade antiaméricaine. Puisque la France politique quasi unanime juge les dirigeants américains et israéliens hors la loi, rien d’étonnant à ce que les émules des martyrs du Hamas frétillent comme poissons dans une France qui se reconnaît deux grands ennemis : Bush et Sharon.

Pas de fausse panique, monsieur Sharon ! Il n’est pas temps pour les Français d’origine juive de boucler leurs valises « as soon as possible », immédiatement, pour fuir en Israël. La France ne vit pas une Nuit de cristal, elle subit une marée haute de bêtise hargneuse et prétentieuse. Cela arrive de temps en temps en douce démocratie. La vague lèche d’autres rivages, à charge pour tout citoyen de bon sens, juif ou pas, de soigner sur place, chez lui, une maladie mentalement transmissible.


André Glucksmann philosophe.
Dernier ouvrage paru, Ouest contre Ouest, Plon.

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