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La Fraternité d’Abraham : 40 ans de dialogue interreligieux

Nathalie Szerman © Israël Magazine

En Israël, il en existe quelques-unes : le ICCJ, ou Conseil de coordination interreligieux en Israël, Givat Haviva, Hand in Hand, The House of Grace, The Jewish Arab Community Association en sont quelques exemples. Parmi ces associations, souvent fondées par des anglophones, s’en trouve une francophone, basée en France : la Fraternité d’Abraham.

Fraternité d’Abraham : ses fondateurs ne sont pas des militants idéologisés mais des hommes d’esprit

Un beau nom qui a le bonheur de correspondre à ce qu’il désigne : née à la veille de la guerre des six jours, la Fraternité d’Abraham, fondée par l’écrivain juif André Chouraqui, le musulman Si Hamza Boubakeur (père de l’actuel recteur de la Grande mosquée de Paris Dalil Boubakeur) et deux chrétiens, le Père jésuite Michel Riquet et l’homme de Lettres Jacques Nantet, a traversé l’épreuve de cette guerre, et de celles qui ont suivi, sans se défaire, ni même se fissurer.

C’est que ses fondateurs n’étaient pas des militants idéologisés mais des hommes d’esprit : André Chouraqui avait été envoyé à Rome au Concile Vatican II (1962-1965) comme observateur par l’Alliance israélite universelle. Au cours d’un entretien avec le père Danielou naquit l’idée d’une association pour la connaissance mutuelle entre juifs, chrétiens et musulmans, dans le sillage de la déclaration Nostra Aetate (26 octobre 1965), qui avait pour but de favoriser, sans prosélytisme, la compréhension entre chrétiens et juifs.

De retour en France, ces deux personnalités se rendirent donc à la mosquée de Paris. Le recteur Si Hamza Boubakeur adhéra au projet, et c’est ainsi qu’il fut convenu, à la Grande mosquée de Paris en décembre 1965, de créer la Fraternité d’Abraham, qui naquit officiellement le 7 juin 1967. Lors du 40ème anniversaire de la Fraternité, fêté en mars 2007 sous le patronage de l’UNESCO, une plaque a été posée à la mosquée pour commémorer l’événement.

Puiser dans les racines communes pour construire un avenir basé sur la connaissance mutuelle : Abraham, celui qui a osé marchander avec Dieu pour épargner les villes décadentes de Sodome et Gomorrhe, nous enseigne la solidarité

Le Manifeste de la Fraternité pose la question : « Partageant la foi d’Abraham en Dieu mais aussi sa bienveillance envers tous les hommes, sa miséricorde et son hospitalité généreuse, pourquoi juifs, chrétiens et musulmans ne travailleraient-ils pas ensemble à construire un monde fraternel ? (...) Ce serait, aussi, la meilleure réponse à ceux qui dénoncent la religion comme un opium du peuple. »

Telle est l’objectif de la Fraternité : ne pas faire table rase du passé en brandissant des idéaux laïques, mais puiser dans les racines communes, à travers la figure du patriarche commun Abraham. Abraham est en effet une figure de la Torah ou Ancien Testament, celui qui a épargné son fils Isaac sur l’autel, et aussi une figure du Coran : celui qui a épargné son fils... Ismaël. Peu importe qui il a vraiment épargné : les fondateurs de la Fraternité d’Abraham voient dans ce récit commun un ciment à leur entente et non une source de conflit. Nul besoin en effet de se disputer l’héritage d’Abraham, figure unificatrice de l’humanité : Abraham, celui qui a osé marchander avec Dieu pour épargner les villes décadentes de Sodome et Gomorrhe, nous enseigne en effet que même devant Dieu, nous sommes tous solidaires par notre condition de vulnérables êtres humains.

La France comme espace de dialogue ; le rapport entre religions abrahamiques et laïcité, plus étroit et fécond qu’il n’y paraît

Traditionnellement, la Fraternité est présidée par un chrétien et sous-présidée par un juif et un musulman. Ainsi, son président actuel est Gildas Le Bideau et ses vice-présidents sont Maurice-Ruben Hayoun et Khadidja Khali. Parmi ses membres se trouvent notamment le philosophe Mohamed Arkoun et le rabbin Josy Eisenberg.

Il n’est pas étonnant que la Fraternité se soit développée en France qui, à la fois « fille aînée de l’Eglise » et modèle de laïcité dans le monde, offre un espace de dialogue interreligieux unique. L’un des thèmes favoris des conférences mensuelles de la Fraternité est d’ailleurs le rapport entre religions abrahamiques et laïcité, un rapport plus étroit et fécond qu’il n’y paraît, peut-être l’une des clés des problèmes du Moyen-Orient. Echantillon des thèmes de réflexion abordés lors de ces colloques : « Athéisme et Fraternité d’Abraham », « Dimensions de l’espérance dans le judaïsme, le christianisme et l’islam », « Les religions abrahamiques à l’épreuve de la modernité », « Le scandale du mal : réponses du judaïsme, du christianisme et de l’islam » ; « Rôle et situation de la femme dans les trois religions ».

Les plus hautes autorités religieuses de France de l’époque ont soutenu l’initiative en acceptant de constituer le premier Comité de patronage : le Grand rabbin de France Jacob Kaplan, le président de la Fédération protestante de France Jean Corvoisier, le cardinal Feltin, le président de la Cultuelle musulmane de France Chérif Lakhdari. D’autres ont suivi. Tous des hommes d’esprit et de paix reconnus - mais aussi critiqués au sein de leurs religions respectives - pour leur ouverture.

S’exporter à Jérusalem, lieu saint des trois religions monothéistes

A Jérusalem, où la Fraternité devrait naturellement s’exporter après quarante ans de maturation en France, elle ne fait encore que pointer le nez : David Moatti, son représentant en Terre sainte, évoque la volonté de « faire descendre » le dialogue interreligieux à la base, quitte à le populariser, mais en lui conservant l’esprit de fraternité (et non de ‘tolérance’, car on ne ‘tolère’ que celui que l’on n’aime pas mais que l’on consent à supporter) de l’association. Et, « sortir de la simple réflexion pour tenter une véritable action de rapprochement ici, à Jérusalem. »

« Insuffler un nouveau dynamisme, élargir le champ de l’activité et des moyens, humains et financiers, de l’association » sont les objectifs énoncés lors du 40ème anniversaire. Voilà qui devrait permettre à la Fraternité de répondre à ses détracteurs, qui lui ont souvent reproché son « idéalisme » et son absence d’impact dans la vie de tous les jours.



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