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Le professeur Menahem Milson au sujet du roman saoudien « Les filles de Riyad »

MEMRI

Banat Al-Riyad, publié en 2005, a fait l’objet d’une vive polémique dans le monde arabe, notamment en Arabie Saoudite et dans les pays du Golfe, certains louant son audace et sa qualité littéraire, d’autres l’accusant d’être un ouvrage provocateur. Voici quelques extraits de l’interview : (2)

Interviewer Nazih Khayr : "Un auteur inconnu, Rajaar Al-Sanie - devenu célèbre - a publié son roman Banat Al-Riyad., provoquant une tempête de critiques, bien que certains aussi appuient sa démarche. Cela ressemble à une bataille entre [gens] éclairés et obscurantistes.

Professeur Milson : Il n’est pas exagéré d’affirmer que la parution de ce roman est un événement important dans l’histoire de la culture et de la société arabes. Il me semble probable qu’à l’avenir, ce roman sera considéré comme un tournant historique en termes de réforme sociale dans la région, notamment en ce qui concerne les droits de la femme. en Arabie saoudite et dans les pays du Golfe en particulier.

C’est un bon roman, captivant et bien écrit.

Interviewer : Certains disent que le secret du succès de ce roman ne réside pas dans sa valeur artistique, mais dans le fait que l’auteur a osé aborder des sujets considérés comme tabou dans la société saoudienne.

Professeur Milson : On juge un ouvrage littéraire sur la base de plusieurs critères : littéraire, mais aussi sociaux et moraux. Permettez-moi de prendre en exemple la littérature [d’un autre pays et] d’une autre culture. Chacun connaît le célèbre roman américain du XIXème siècle, La case de l’oncle Tom. Cet ouvrage n’est certes pas considéré comme un chef-d’ouvre de la littérature anglo-américaine ; il n’en a pas moins joué un rôle majeur dans la réforme sociale. Publié en 1852, c’est-à-dire neuf ans avant la guerre de sécession, il a influencé l’opinion publique, ouvrant ainsi la voie à l’abolition de l’esclavage par Abraham Lincoln. Celui-ci dira par la suite que c’est cette petite dame [Harriet Beecher Stowe] qui a commencé la grande guerre.

Ainsi, [Banat Al-Riyad] est un bon roman, captivant, doté en outre d’une grande signification sociale, ce qui n’enlève rien à sa valeur littéraire.

Le titre du roman est emprunté à une chanson populaire. Cet emprunt revêt un aspect humoristique, ce qui est parfaitement acceptable et approprié.

[Comme vous avez dit], certains s’en sont pris au titre « Les filles de Riyad », affirmant que c’est une généralisation, vu qu’ [Al-Sanie] ne décrit pas [vraiment] toutes les filles de Riyad. C’est [une critique] ridicule. Veut-on qu’elle donne comme titre au roman « L’étude d’un secteur parmi les filles de Riyad » ?

Certains se demandent quel est le secret du succès de ce roman. Ils répondent que le public est allé acheter le livre parce qu’il a été écrit par une jeune femme - miracle d’entre les miracles ! - ou parce que la photo de l’auteure a été publiée. et d’autres raisons de ce type. Ce sont des trivialités. qui prouvent seulement que les personnes à l’origine de telles explications n’ont pas de respect pour les lecteurs.

Pourquoi ne pas donner les véritables raisons, qui sont toute simples ? Les gens ont acheté ce livre parce qu’il est captivant, parce qu’ils peuvent s’identifier à ses personnages et parce qu’il traite. d’un problème important. Il aborde ce problème sensible avec honnêteté, sincérité et sérieux. Nous devons respecter le goût des lecteurs.

Le sérieux de la réflexion de cet ouvrage est indiscutable du fait que, dans ce roman, qui fait plus de 300 pages, il ne se trouve pas une seule scène qui pourrait être qualifiée de provocante. L’ouvrage demeure très en retrait de ce qui est considéré comme sexuellement provoquant. Par exemple, il ne fait aucune mention de traits physiques [à connotation sexuelle]. Naturellement, l’auteure parle d’amour émet des réflexions sur les relations entre hommes et femmes. C’est normal. Ce sont des sujets qui occupent l’esprit des jeunes gens. Mais elle évite toute provocation. Elle traite [le sujet] avec beaucoup de dignité et d’humour également.

Le roman a une unité. Il y a en effet quatre filles dans l’histoire, ce qui fait quatre intrigues, une par fille. Mais ces quatre intrigues s’entremêlent. La narratrice, l’auteure des emails, apporte une cohérence d’ensemble. Voilà pour l’histoire. Mais il y a une autre unité plus importante : l’unité d’idée. Chacun des personnages cherche la stabilité dans sa vie, tout en préservant sa dignité humaine et ses droits humains. Ces aspects apportent de la cohérence au roman, tout en alimentant l’intérêt du lecteur.

S’agissant du langage, certains critiquent chez Rajaa Al-Sanie l’utilisation du dialectale parlé ou, pour être plus précis, d’un certain nombre de dialectes. Mais cela n’est pas un défaut. La plupart des romanciers arabes se servent du dialectale dans leurs dialogues. Il en a toujours été ainsi dans les romans arabes, depuis Zaynab, le roman de Muhammad Hussein Haykal écrit au début du 20ème siècle. Il est vrai qu’une minorité d’auteurs ont préféré éviter le recours au dialecte, comme Naguib Mahfouz ou Taha Hussein. Mais la plupart des écrivains ne cherchent pas à l’éviter : Fathi Ghanim et Gamal Al-Ghitani en Egypte, Hanna Mina en Syrie, et beaucoup d’autres encore. C’est précisément la voie suivie par notre auteure, qui mêle arabe littéraire et divers dialectes parlés, tels que le dialecte de Riyad et celui du Koweït - ce qu’elle fait avec habileté et esprit.

[En ce qui concerne la critique selon laquelle Rajaa Al-Sanie ne parle que de la classe privilégiée], un romancier décrit généralement le milieu qu’il connaît et n’est pas tenu de décrire tous les problèmes économiques et sociaux. Certains avaient reproché à Naguib Mahfouz de ne pas décrire la vie des Felaheen. Mahfouz a répondu : j’ai grandi au Caire et je décris le Caire, surtout la classe moyenne. Cette critique [adressée à Rajaa Al-Sanie] est injuste. Al-Sanie ne parle pas du problème des relations chiites-sunnites, vu que celui-ci n’a rien à voir avec la crise que traverse la protagoniste.

Nous devons distinguer entre l’auteure, Rajaa Al-Sanie, et la narratrice, qui est l’un des personnages du roman. Dr Al-Sanie souligne à juste titre cette distinction. Le comportement et les idées décrits dans ce roman sont ceux des personnages. Le lecteur fait la connaissance des personnages de l’histoire, pas de l’auteure, sauf indirectement, à travers les personnages. L’auteure n’est pas tenue de se dévoiler ou de nous dévoiler sa vie privée. Elle nous présente les personnages du roman, un monde fictif. Ce n’est pas une autobiographie ou un journal intime. C’est un travail d’imagination et de fiction.

Quant à la prétendue influence du roman de [Françoise] Sagan Bonjour Tristesse, elle est inexistante. Ce sont deux romans totalement différents.

Il y a un dernier point que je voudrais soulever au sujet de l’écrivain. Nous entendons souvent dire au sujet de jeunes écrivains qu’ils sont des talents prometteurs. C’est là une évaluation quelque peu ambiguë car, d’une part, on fait l’éloge du jeune écrivain et on lui prodigue des encouragements, mais de l’autre, on exprime des réserves, se gardant de porter un jugement hâtif. S’agissant du Dr Al-Sanie, la situation est complètement différente : elle nous a déjà offert une oeuvre littéraire importante et de grande valeur. C’est pourquoi nous devrions la considérer comme un auteur ayant déjà répondu aux attentes [des lecteurs], et qui n’en demeure pas moins un talent prometteur.


(1) Menahem Milson, Professeur de littérature arabe à l’université hébraïque de Jérusalem et directeur du MEMRI, est l’auteur de nombreuses recherches sur la littérature arabe, dont un ouvrage intitulé Naguib Mahfouz, le romancier philosophe du Caire (Najib Mahfuz : The Novelist-Philospher of Cairo (New York : St Martin’s Press, 1997).
(2) Première chaîne de télévision israélienne, le 14 avril 2007



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