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Le sens du phénomène de la « quenelle »

Shmuel Trigano

Ils y voyaient un témoignage supplémentaire de l’ampleur de l’inimitié envers les Juifs dans l’opinion publique, dans le silence quasi absolu des médias et la passivité la plus totale de l’État : l’illustration de ce que cet antisémitisme était devenu un mouvement populaire.

Il ne s’agit en effet plus seulement avec l’antisionisme d’une stigmatisation médiatique et idéologique mais d’un mouvement populaire, j’insiste sur cette mention. Il vient notamment, avec la quenelle, de trouver son signe de ralliement.

Beaucoup de symboles passent dans ce salut : autant un bras d’honneur qu’un salut nazi, quoique, dans ce dernier cas, un salut empéché par la main gauche qui semble venir arrêter le bras droit, prêt à se lever pour effectuer le salut nazi. Le geste de la main gauche est là pour indiquer une sorte d’empêchement, de censure. C’est sur ce dernier aspect que joue Dieudonné pour entrainer derrière lui les contestataires de tout poil qui ne se doutent pas toujours de l’ambivalence de ce geste qui esquisse le salut nazi. Il n’y a aucun doute à ce propos quand on visionne sur internet les photos que postent les petits malins qui font ce salut. L’ambivalence s’efface tout de suite : c’est toujours devant des lieux juifs (1).

La quenelle est ainsi présentée comme un geste de défi lancé à la société, à l’ordre social, c’est à dire que l’on fait passer le sentiment que ce qui est en jeu avec les Juifs, c’est tout ce qui fait problème dans la vie quotidienne. Le symbole anti-juif qu’est la quenelle peut désormais renvoyer à tout autre chose que les Juifs et Israël, tout en accusant spécifiquement et uniquement les Juifs, dont l’exécration devient le signe de ralliement et d’expression des mécontents et du ressentiment social en général. Là est le danger avec la diffusion de la quenelle. C’est un dispositif typique du bouc émissaire. La crise économique, c’est les Juifs, le communautarisme, c’est les Juifs, l’écotaxe, c’est les Juifs, etc.

Rien n’est en effet plus puissant qu’un symbole. Il peut cristalliser une émotion forte (aujourd’hui la dépression découlant de la crise), draîner avec une puissance déconcertante des masses de gens. En règle générale, le symbole s’enracine dans les mentalités sur la base d’un échange émotionnel entre ce que l’on désire et qui ne peut se réaliser et la situation de frustration qui en résulte. Le symbole apparaît alors comme un but substitué à l’objet désiré. On peut prendre en exemple le fameux slogan : « il faut choisir entre le beurre et les canons : c’est à dire troquer la vie facile, désirée, contre l’obligation qui justifie, en temps de guerre, le sacrifice du plaisirdes individuel (le »beurre« ) au bénéfice du collectif (les »canons« ). La quenelle met en balance, quant à elle, la liberté et la reconnaissance de soi ( en somme celle des musulmans, des noirs, des pauvres) avec les privilèges accordés aux Juifs. Ce qui revient à dire que ce sont ces pseudo »privilèges« des Juifs (dont la mémoire instituée de la Shoah devient la figure de proue) qui font obstacle à la reconnaissance de l’identité des publics de Dieudonné, censés être brimés par l’ordre social, un sentimenyt, avivé par la crise, qu’exploite Dieudonné pour les manipuler à son bénéfice et au bénéfice de »l’antisionisme".

Nous avons là là la première étape d’une évolution aventureuse, car, sous l’étendard que devient le symbole de substitution (les Juifs stigmatisés comme responsables de tout ce qui va mal), l’ombre de cette équation (malaise social=Juifs) se projette sur toute la société et devient capable de structurer toute une attitude et un comportement jusqu’à la constitution d’un mouvement organisé, d’un parti. C’est ce qu’il en fut avec la croix gammée, la faucille et le marteau, etc. Ce processus fut excellement étudié par Karl Mannheim, un des fondateurs de la sociologie de la connaissance qui se consacre à l’analyse dess idéologies politiques.

Madame Taubira, vous qui êtes si sensible au racisme quand il vous frappe, réveillez-vous !


A partir d’une chronique sur Radio J, le vendredi 3 janvier 2014.

(1) Voir la collation réalisée sur ce site :



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