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« Les Juifs sont des arabes comme les autres », une opération idéologique de grande ampleur

Shmuel Trigano

Qu'on en juge: une série en quatre épisodes sur Arte, lancée avec un maximum de publicité dans de nombreux médias, Juifs et musulmans, si loin, si proches,[1] un livre de 1150 pages rassemblant de nombreuses contributions, publié simultanément en français et en anglais aux Etats-Unis[2], Histoire des relations entre Juifs et musulmans des origines à nos jours (sous la direction de Abdelwahab Meddeb et Benjamin Stora, Albin Michel).

 

Réunir le film et le livre ne se justifie pas uniquement en fonction de leur lancement coordonné mais parce qu'on retrouve mentionné (remercié) dans le générique du film Jean Mouttapa, l'éditeur du livre (et, en fait, son véritable artisan car ce domaine de l'histoire ne ressortit pas du domaine académique des deux directeurs de l'ouvrage) et parce que, parmi les interviewés du film, on retrouve l'un d'entre eux, Abdelwahab Meddeb et certains de ses contributeurs. De surcroît, la publicité pour les deux produits est faite en simultané aux Etats Unis et ils sont vendus ensemble sur Amazon.fr[3].

 

Le scenario

A considérer le contenu  du message (je ne traiterai dans ce cadre que du film), le projet est clair. Sous l'intention affichée de rapprocher Juifs et Arabes, "si proches, si loin", à égale distance des "cinglés" juifs et musulmans, comme l'a déclaré Meddeb[4] à propos du livre, il s'agit surtout de promouvoir la cause et l'image de l'islam et du monde arabe par le biais de leur rapport aux Juifs, dont on sait aujourd'hui, en France, surtout depuis l'affaire Merah, qu'il est empreint d'hostilité.

 

Le scénario de la série télévisée est simple. Il s'agit de créer une connivence entre Juifs et Arabes, par opposition à l'hostilité d'un Tiers multiforme: l'Europe chrétienne, l'Occident, les Juifs occidentaux (rendus coupables d'avoir désolidarisé les Juifs de leurs "frères" arabes), et bien évidemment - en apothéose - les sionistes et l'Etat d'Israël. Cette connivence est obtenue en oblitérant complètement la mémoire et la voix des Juifs du monde arabe et en réécrivant de façon ethnocentriste et paternaliste (la fameuse "tolérance") leur histoire. Les "experts" interviewés ne sont pas tous représentatifs. Une bonne partie d'entre eux sont des antisionistes avérés. Certains se sont égarés dans une telle entreprise à moins que leur témoignage ait été sélectivement découpé pour leur faire dire ce que le cinéaste voulait entendre. Il faudrait ajouter aussi que la voix des Arabes, elle même, a été "normalisée" car, si l'on remarque bien, tous les "experts" musulmans interrogés vivent en Europe et en Amérique, mais ni au Proche Orient ni en Afrique du Nord: certains sont pakistanais ou indiens, ce qui implique une tout autre expérience historique. Le discours apologétique de tels témoins s'explique alors avec évidence: ils défendent leur image dans un Occident confronté au Djihad mondial, ce qui n'est pas le cas de leurs correspondants vivant dans le monde arabe et dont les discours hostiles aux Juifs sont quotidiennement audibles par les musulmans de France et d'Europe via les télévisions satellitaires (voir les sites Memri TV ou Palestinian Media Watch).

 

Il n'y a pas d'antisémitisme en terres d'islam

L'argument central du film consiste bien sûr à affirmer que l'antisémitisme est inconnu en islam mais qu'il est une tare endémique à l'Occident qui a fini par l'influencer à la faveur de la domination coloniale et de "l'invasion" de la Palestine qui ont heurté un nationalisme arabe qui avait pourtant, dit-on, fait une place aux non-musulmans, et donc aux Juifs, dans ses rangs. En fait, le film revient plusieurs fois (cf. la deuxième séquence sur les croisades et la troisième sur l'émancipation des Juifs d'Algérie) sur l'idée que les musulmans ont été victimes en même temps que les Juifs des œuvres de l'Occident. "L'autre" de l'Occident est d'abord portraituré sous les traits de l'islam (titre de la deuxième séquence portant sur les croisades) puis des Juifs (à travers la description de l'antisémitisme européen). Le sionisme n'existe, par ailleurs, que dans son articulation avec l'antisémitisme car il ne correspond à rien dans la religion et le messianisme juifs et ne représente rien pour les "Arabes juifs".

 

Au moins à deux reprises, on nous dit que ce qui est tenu pour un pogrom en Occident n'en est pas un dans le monde arabe. Les pogroms y sont des conflits "inter- ethniques ": "inter- tribaux " du temps de Mahomet, qui passe tout de même au fil de l'épée toute la population masculine juive d'une oasis de la péninsule arabique (sous le coup de jugement d'un médiateur agréé par les Juifs, nous dit on, comme pour montrer qu'il y a eu un assentiment juif à ce massacre). Ils sont aussi " nationalistes" quand il s'agit des pogroms de 1929 dans la Palestine mandataire. Les Juifs occidentaux seraient en fait coupables de cette méprise, qui les ont confondus avec les pogroms de la Russie tsariste et ont envenimé les choses en en faisant une cause juive (pronant l'identification aux Juifs palestiniens). D'alleurs, nous dit Michel Abitbol il y avait un "racisme ashkénaze" envers les Arabes juifs.... Le subterfuge atteint cependant un comble quand les pogroms de 1929, lancés par le mufti de Jérusalem qui allait devenir un dignitaire du IIIème Reich, sont présentés comme la plus "grande révolte anticoloniale" qui ait jamais existé dans l'Empire britannique. Le déni de la réalité peut cependant être pire quand la condition avilisante et ségréguée des dhimmi est définie comme un "traité" passé avec les "conquérants" (un terme d'une histoire qui ne peut être écrite que par les maîtres et pas les vaincus aux yeux desquels les "conquérants" ne sont que des "envahisseurs" qui les dépossèdent et réduisent en servage).

 

La technique argumentative

Le modèle argumentaire est à la fois apologétique et un brin auto-critique: il instille une dose de critique de l'islam dans son rapport aux Juifs tout en l'excusant systématiquement. La méthode est en règle générale la même: on fait précéder chaque occurence d'un fait historique génant pour l'argument d'une supposée faute ou d'une pseudo-responsabilité des Juifs à moins que ce ne soit celle de l'Occident et du colonialisme. Ainsi la politique antijuive de l'islam à ses origines n'aurait été que sa réaction à l'inimitié tribale, "naturelle" à l'époque, des Juifs, de même que le progrom de Cordoue (4000 morts) serait dû à des fanatiques mais pas à l'islam, et que l'antisémitisme contemporain serait la réaction au colonialisme et à l'invasion juive de la Palestine sous l'effet du sionisme ("un autre peuple cède sa place"...), etc. Le film, accuse le coup des faits trop voyants qui, si ils n'étaient pas assumés, affaibliraient l'apologie de l'islam et celle d'un judaïsme pensé comme son reflet ("l'influence de l'islam sur la religion juive"). C'est comme dans les familles susurre le commentaire: il y a des hauts et des bas ...

 

De quels Juifs parle-t-on?

On peut "s'amuser" à déceler le profil des Juifs que le film trace en pointillés. Il résonne d'une formule qui résume tout : "Les Juifs sont des Arabes comme les autres", ce à quoi fait écho un professeur de l'Université Hébraïque qui affirme que "les Juifs sont des Arabes de religion juive". On y entend aussi l'expression d'"Arabes juifs et musulmans", qui n'a auccun sens à moins qu'un pays où vivraient des Juifs se soit appelé "Arabie" (il existe un tel pays qui se qualifie aujourd'hui de "saoudite" et il est, de par sa constitution (et les directives du  Coran) interdit aux Juifs). Ce vocabulaire destiné à suggérer une promiscuité ne constitue pas seulement un déni de l'histoire juive. C'est aussi une défaillance sur le plan du savoir. "Arabe" désigne en effet une origine ethnique; "musulman", une religion à laquelle émargent aussi des non-Arabes, comme les Turcs ou les Indiens par exemple (sauf pour les journalistes qui firent des "musulmans" bosniaques une nationalité). Il est vrai que le fait que le Coran incréé soit en arabe attache l'islam à l'arabité. "Arabe" peut aussi désigner une cause politique et idéologique (le panarabisme des nationalistes arabes). Hier,  les Juifs étaient tout simplement "arabophones", inscrits objectivement dans l'ère culturelle où ils étaient néanmoins marginalisés, de rang secondaire même au plus haut de leur créativité culturelle. Ils ne sont quasiment plus arabophones aujourd'hui: cette ère de leur histoire s'est définitivement éteinte comme beaucoup d'autres depuis 30 siècles.

 

Cette manipulation terminologique implique une affirmation sous-jacente: il n'y a pas de peuple juif. Il y a des Arabes juifs d'un côté, et des Ashkénazes occidentaux, sionistes, d'un autre côté (qui semblent n'exister que par rapport à l'antisémitisme) qui sont venus troubler la tolérance, la symbiose et l'universalisme de l'islam[5]. C'est le thème des deux derniers épisodes. Exit l'histoire juive au profit d'une histoire écrite dans la perspective d'un ethnocentrisme arabo-musulman.

 

 

Les finalités politiques

 

On se perd en conjectures sur la finalité sociale et politique que l'opération, lancée par ce film, poursuit. La base économique d'une entreprise de telle ampleur, en période de crise, nous renseigne déjà sur la façon dont elle a été "vendue" aux financiers et donc sur son intention profonde. Parmi les sponsors déclarés de la série télévisée, on trouve "l'Alliance des civilisations", c'est à dire l'Organisation de la coopération islamique qui se donne pour tâche de changer le discours de l'Occident sur le monde arabo-musulman en intervenant dans sa culture par le biais d'entreprises culturelles. Toute sa communication se fonde sur "l'Espagne des trois religions", "l'âge d'or andalou", sous l'égide de la tolérance islamique[6] que ce modèle célèbre évidemment. La subvention de l'Agence Nationale pour la Cohésion Sociale et l'Egalité des chances (ACSE-images de la diversité) qui milite "pour faire évoluer les images stéréotypées dont peuvent être victimes les habitants des quartiers"[7], est significative.

Certaines subventions sont plus étonnantes et inattendues comme celles qui viennent de régions françaises:  Bretagne, Ile-de-France, Nord Pas de Calais... Serait-ce que le rapport judéo-musulman soit si important à la République qu'elle investisse dans une semblable opération idéologique au service d'une cause qui ne devrait pas être la sienne? Pour lutter contre l'antisémitisme? Ou plutôt l'islamophobie? Retrouver Rue 89, France Info, Le Nouvel Obs, parmi les sponsors ou les parrains, par contre, n'est pas pour nous étonner. Ce sont des médias à la pointe du discours politiquement correct et qui pratiquent couramment le "Jews (Israel) bashing[8]".

 

Les concepts et les mots valises employés pour qualifier le côté négatif du rapport judéo-arabe ("inter-quelque chose" afin de diviser la responsabilité et accuser aussi les Juifs de l'antisémitisme qu'ils subissent) rappellent  irrésistiblement les circonlocutions employées par les médias pour faire écran au constat de l'antisémitisme arabo-musulman en France, ces dernières années: les "tensions inter-communautaires"...

 

Le message français

Le film cible, en fait, directement la France en faisant, dans toute sa deuxième partie, des Juifs d'Algérie (disparus depuis 50 ans!) le fil rouge de de toute cette opération politico-idéologique. Il fournit même l'aboutissement de la série télévisée avec une scène finale qui se déroule dans le métro parisien où sont assis côté à côte une Algérienne (une femme bien sûr[9]!) et un Juif qui s'ignorent, sur arrière fond d'un commentaire qui les appelle à se reconnaître par delà leurs "prisons identitaires" (tiens, du Jean Daniel!) respectives, eux, les "indigènes", que le colon français avait séparés et divisés. Cette prison est cloturée d'un côté, par le "nationalisme arabe" (on se demande de quel fantôme du passé on parle là, car il y a belle lurette que l'islamisme et le djihad mondial lui ont succédé), et de l'autre par "le sionisme", deux "prisons identitaires" génératrices de "replis communautaires".

 

Il y a là un un argument d'une violence infinie, qui cherche peut être à compenser un ressentiment (supposé) des double-nationaux Franco-algériens, immigrés en France après l'indépendance de l'Algérie. Pourquoi, en effet, rappeler les "Juifs d'Algérie" qui n'existent plus depuis 50 ans si ce n'est pour les rétrograder symboliquement, en les assimilant aux "Algériens" (qu'ils auraient bien eu du mal à avoir été puisque l'"Algérie" n'existait pas avant la conquête française) alors qu'ils étaient devenus des Français, une fois libérés de la ségrégation découlant des lois de la dhimmitude.  En choisissant comme critère de référence les Juifs d'Algérie, on rappelle ainsi aux nouveaux citoyens Français d'origine algérienne qu'ils sont maintenant autant français que les "Juifs d'Algérie", comme pour leur montrer que les Juifs ne leur sont pas préférés. Pour ce faire, on annule symboliquement 144 ans d'histoire. Les Juifs d'Algérie deviennent alors aujourd'hui autant "immigrés" que les Algériens... C'est une forme de dénationalisation.

 

Le "communautarisme" de ceux-ci serait aussi dangereux que le communautarisme de ceux-là, semble-t-on nous dire, et la société française attendrait des "deux communautés" (selon l'expression sournoise de Mitterand) qu'elles se réconcilient pour que règne la paix civile en France plus spécialement et plus largement en Europe parce que leur hostilité "réciproque"[10] met en danger la société française et européenne. On comprend alors mieux la manœuvre que nous analysons et pourquoi des régions françaises ont cru devoir contribuer à ce financement. On attend tout spécialement des Juifs d'Algérie qu'ils jouent ce rôle, sans doute parce que, par leur passé, en devenant français alors que les Arabes restaient des indigènes, ils ont suscité jalousie et concurrence chez eux. En s'affirmant toujours juifs (c'est à dire, en traduction politiquement correcte, "communautaristes") - ce qui se vérifie à leur "sionisme" - et par le privilège dont ils auraient bénéficié du fait du colonialisme et des Israélites (Crémieux) français, ils seraient comme la marque vivante du colonialisme en France, le vestige de cette dissociation coloniale dans une société française contemporaine où se retrouve en citoyenne une population musulmane, celle là même qui fut écartée de la citoyenneté en Algérie. De là à penser qu'ils seraient les fourriers du communautarisme (musulman cette fois-ci), il n'y a qu'un pas que d'aucuns franchissent. Conseil est ainsi donné aux Juifs de se désolidariser d'Israël, leur "prison identitaire" qui les oppose aux "nationalistes arabes", pour vivre en paix en Europe, en s'éloignant de ce "conflit importé" (comme disent les journalistes) et pas du tout "français".

 

Le message européen

Le film met en scène quelque chose de nouveau: le discours d'une identité arabo-musulmane européenne, qui n'a renoncé en rien à ses fondamentaux (islam,  cause palestinienne) quoique se distinguant des excès actuels du monde arabe, et qui, pour ce besoin, réécrit l'histoire des Juifs - et des Sépharades parmi eux -, à moins qu'il ne s'agisse du discours identificatoire que l'Union Europénne voudrait souffler aux musulmans européens (chaîne "européenne" Arte oblige!). Cette dernière éventualité serait tout de même très grave car elle montrerait que l'Europe sacrifie les Juifs dans l'ordre symbolique pour installer l'identité musulmane qu'elle souhaite voire se constituer. Cette possibilité est tout à fait plausible car on découvre, à la lumière des résolutions du Parlement européen sur la circoncision ou l'abattage cachère, que l'U.E. est en train de développer une doctrine de la condition juive, qu'elle lie à la condition musulmane. Sa politique à l'égard d'ISraël - question symbolique de la plus haute importance - s'éclaire d'autant mieux.

 

Cette ré-écriture de l'histoire des Juifs - et des Sépharades parmi eux - pour les besoins d'une apologie de l'islam ou d'une "paix civile" en Europe, dénie bien évidement la notion même d'histoire juive et méconnait le témoignage des Sépharades encore vivants qui ont connu l'exclusion massive de 10 pays arabes durant la deuxième moitié du siècle dernier. De ce point de vue[11], comme du point de vue de leur histoire passée[12], ce film pratique purement et simplement une nouvelle forme de négationnisme.

 

 

On reste toutefois confondu de voir que les pouvoirs publics (les régions) s'engagent dans une telle entreprise idéologique unidimensionnelle, sous son vernis pseudo-conciliant et "multiculturel", qui blessent la mémoire d'une autre partie de la société française, pas moins respectable, et qui pour ce faire n'hésite pas, par ailleurs, à s'en prendre à l'Europe, au christianisme, à la France elle même, ou à faire l'apologie de la "convivance", d'un système qui est le contraire de la laïcité.

 

Abdelwahab Meddeb, qu'on a vu sur Public Sénat faire l'apologie de la dhimma en la comparant au statut des Juifs en Europe pré-moderne[13], a beau jeu de reconnaître qu'elle serait inacceptable, à la lumière du concept d'égalité moderne. Et heureusement qu'il le fait, mais alors qu'en est-il de l'apologie qu'il fait du modèle culturel de "Bagdad" ou de "Cordoue" comme d'une leçon pour aujourd'hui, pour l'Europe actuelle? Les chrétiens et les Juifs y étaient des dhimmis, sous la tutelle de l'islam. Et la culture qui en est sortie, qui ne concernait qu'une infime minorité de privilégiés, ne change en rien ce qui fut le destin de la grande masse. Elle est de toutes façons caduque, médiévale. Aujourd'hui, nous ne voulons pas de ce modèle: à la "convivance"[14] sous tutelle religieuse ou à l'ombre des religions, nous préférons résolument la citoyenneté de la laïcité. Au "vivre ensemble", slogan typique de l'Union Européenne, nous préférons "l'être ensemble" qui devrait être celui de la République.

 

Devant le matraquage médiatique très puissant orchestré par cette opération, on ne peut, en tant que Juifs, que ressentir combien c'est notre mémoire qu'on nous dérobe et qu'on étouffe sous la chappe de plomb de l'histoire racontée dans le discours du "maître". Ce n'est pas comme cela qu'on rapprochera les Arabes et les Juifs. Le Psaume 22 nous revient à l'esprit: "ma langue est collée à mon palais. Tu m'étends dans la poussière de la mort. Je pourrai compter tous mes os, eux, ils me toisent et se repaissent de ma vue... ils se partagent mes habits, ils tirent au sort mes vêtements" (14-19).

 

 

ANNEXE

Les Juifs d'Algérie

Le témoignage des Juifs d'Algérie a été totalement ignoré dans ce film. Le fait que leurs ancêtres avaient choisi très rapidement et massivement, de façon très consciente, la France apporte la preuve de l'inanité de son argument. Les Juifs n'étaient tout d'abord pas des "indigènes" semblables aux autres. Ils ne se considéraient certainement pas comme tels du fait de leur identité judaïque (cf. la conscience de l'exil, encore plus pour les Juifs originaires d'Espagne), et, surtout, ils n'étaient pas considérés comme tels par le régime islamique de l'empire ottoman qui les tenait à distance dans une condition de ségrégation pas seulement spatiale (le mellah est un ghetto où la sortie et l'entrée sont soumises à des règles) mais aussi dans les mœurs (habits, signes distinctifs (c'est l'islam qui a inventé, la rouelle jaune, ancêtre de l'étoile jaune), et jusqu'au type de chaussure, talon nu obligatoire), et dans la vie sociale (dépendance d'un tuteur, d'un patron (signe de leur "minorité" juridique et politique), invalidation de leur témoignage face à une accusation musulmane, etc)[15].

 

Les Juifs avant l'ère coloniale[16] constituaient en effet une communauté ségréguée dans une société adverse et hostile, en proie à des vexations et des violences permanentes. Ceux qui le pouvaient financièrement achetaient les sauf-conduits que leur vendaient les consulats européens (selon le système des "capitulations"  des "Echelles du levant" que les Etats européens, depuis François  1er, avaient obtenues de l'empire ottoman pour leurs ressortissants en voyage de commerce dans ces pays où le non musulman est d'office un "dhimmi", afin qu'ils échappent à ce sort peu enviable). Le décret Crémieux fut une libération extraordinaire pour ces colonisés de l'intérieur du monde islamique que furent les Juifs (et ailleurs les chrétiens). Elle les ouvrit à une modernisation tout à fait unique et exceptionnelle par rapport à la modernité juive européenne. Pour comprendre celà, il faut connaître l'histoire pré-coloniale, depuis le Haut Moyen âge, il faut lire aussi l'hébreu[17].

 

De quoi parle-t-on quand on parle des Juifs du monde arabe? De minorités arabes? Ou d'une "nation captive"? La condition de dhimmi est celle des vaincus (chrétiens et Juifs) du djihad. Elle leur confère un statut inégal. Par la force, ils sont dépossédés de leurs biens, leur vie est en jeu: ils doivent payer une rançon sur leurs têtes (djiziya) et leurs terres (kharadj), avec le maximum d'humiliation (recommandée par le Coran) pour éviter la mort. La "protection", un mot déjà politiquement correct dont tout le monde se gargarise aujourd'hui dans le malentendu le plus total, s'exerce en fait contre le sort dévolu aux non-musulmans par la Sharia, elle-même. Leur soumission les protège du verdict de mort du nouveau pouvoir islamique et pas d'un quelconque ennemi extérieur. Si les dhimmis se soumettent, ce pouvoir fait alors exception à la dureté qu'il doit manifester envers les non-musulmans.

 



[1] Un film de Karim Miské, Emmanuel Blanchard, Nathalie Mars

[2] http://press.princeton.edu/titles/10098.html#TOC

A History of Jewish-Muslim Relations: From the Origins to the Present Day Edited by Abdelwahab Meddeb & Benjamin Stora.... Independently, but in a similar vein, an excellent documentary film has just been finished and premiered in Paris at the beginning of October (Juifs et Musulmans: si loin, si proches).  The English version is called "Jews and Muslims: Intimate Strangers."  Like the book, it covers Jewish history and cultural interaction in the Islamic world from the time of Muhammad to the present day. Here is the link to the North American distributor's website.  Select History > World History > then the film title to see a 15 minute segment.  I abide by the endorsement the distributor attached to the video., http://www.filmideas.com/. Ce qu'écrit, dans une newsletter, Mark Cohen (Princeton University) un des collaborateurs de cette entreprise.

[3]http://www.amazon.fr/Histoire-relations-entre-musulmans-origines/dp/222624851X/ref=sr_1_1?ie=UTF8&qid=1383463927&sr=8-1&keywords=relations+juifs+et+arabes

[4] Sur Public Sénat, dans l'émission "Bibliothèque Médicis",  "Le diable et le bon Dieu" du samedi soir 2 novembre 2013, http://www.publicsenat.fr/emissions/bibliotheque-medicis/le-diable-et-le-bon-dieu/abdelwahab-meddeb,alain-rey,katell-berthelot/139045

[5] Sur Public Sénat, dans l'émission "Bibliothèque Médicis",  Meddeb, citant Hegel, affirme que l'islam est "l'universalisation du judaïsme, du particularisme juif ".

http://www.publicsenat.fr/emissions/bibliotheque-medicis/le-diable-et-le-bon-dieu/abdelwahab-meddeb,alain-rey,katell-berthelot/139045

[6] Voir le dossier important (et téléchargeable) que la revue Controverses (9/2008) lui a consacré,

http://controverses.fr/Sommaires/sommaire9.htm

voir aussi les livres de Bat Ye'or qui en décrit, avec un regard autant critique que prophétique, les fondamentaux.

[7]http://www.lacse.fr/wps/portal/internet/acse/accueil/noschampsdaction/politiquedelaville/accesalaculture/lacommissionimagedeladiversite

[8] Cette expression amércaine est de plus en plus usitée: ici "taper sur les Juifs et Israël".

[9] Réputée victime et dominée de principe. remarquons qu'elle est habillée à l'occidentale et ne porte pas de voile...

[10] C'est bien là le mensonge qui a accompagné le "nouvel antisémitisme", à savoir qu'il n'y a pas là un antisémitisme mais une hostilité réciproque dont la victime est donc aussi coupable. Falsification de la réalité car les Juifs n'ont jamais agressé de musulman! Le fait que les musulmans soient aussi victimes d'un autre racisme n'exonère pas la responsabilité  de ceux d'entre eux qui témoignent d'antisémitisme.

[11] Cf. S. Trigano (ed) La fin du judaïsme en terres d'islam, Denoël, 2009. L'exclusion des Juifs des pays arabes (Pardès, éditions In Press)

[12] Cf. Paul Fenton et David G. Littman, L'exil au Maghreb, La condition juive dans l'islam (1148-1912) (Presses Universitaires de Paris Sorbonne, 2010) qui publie la traduction de documents juifs, arabes, européens et, bien sûr, aux travaux sur la "dhimmitude" de Bat Ye'or, une expression que n'hésite pas à reprendre B. Stora[12] et à d'autres ouvrages.

[13] Justement, une comparaison serait très bien venue pour faire s'évanouir l'inanité de l'argument pseudo historique car la condition des Juifs y était semblable à celle qui prévalait en islam! En Europe centrale, autour de la Pologne, il y a cependant eu un quasi Etat juif, dans un cadre féodal: le "Conseil des 4 pays" durant deux siècles (1580-1764).

[14] Un terme intéressant. C'est de là que vient le slogan "Vivre ensemble" qui est devenu un mot d'ordre des pouvoirs publics et plus généralement de l'Union Européenne. C'est exactement la traduction de convivencia. Or, dans la laïcité, il ne s'agit pas de "vivre ensemble", c'est à dire de se tolérer mutuellement dans la séparation et la méconnaissance (la ségrégation? Ce qui est le projet du multiculturalisme) mais "d'être ensemble"!

[15] Dans le livre sous ma direction La fin du judaïsme en terres d'islam, je publie une sélection des seuls témoignages que nous ayions de la période qui précède juste l'arrivée du pouvoir colonial: les rapports des émissaires de l'Alliance Israélite Universelle. Ils tracent un portrait noir et terrifiant de la condition des Juifs. Ce que confirment les textes juifs locaux, eux mêmes.

[16] Précisons à ce propos que l'Algérie comme les autres Etats arabes n'existait alors tout simplement pas, car ces territoires étaient déjà doublement "colonisés" : la couche de l'invasion arabe avait relégué aux catacombes les peuples premiers (Kabyles, Berbères, Juifs, chrétiens, etc), puis cette couche fut colonisée par l'empire ottoman, turque, c'est à dire non arabe quoique musulman. L'empire français se substitua en fait à un autre empire, ottoman.

[17] Cf. Paul Fenton et David G. Littman, op. cit.



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