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Tunisie : criminaliser ou pas, mais qui devrait l’être ?

Hélène Keller-Lind

Toile de fond : une situation qui se détériore avec assassinats politiques et une nouvelle donne, le terrorisme

Mustapha Ben Jaafer, Président de l’Assemblée Nationale Constituante tunisienne, qui s’efforce depuis des mois d’élaborer une constitution pour la Tunisie, vient de suspendre ses travaux. Après qu’un grand nombre de ses membres aient d’ailleurs démissionné pour protester contre la situation actuelle du pays. Car s’il a un gouvernement démocratiquement élu, une grande partie de la population rejette la manière dont il a été géré par une troïka conduite par le parti islamiste d’Ennahda, dont le maître à penser et chef de file est un certain Rachid Ghannouchi, Frère musulman, vice-Président de l’Organisation Mondiale des Savants Musulmans, récipiendaire de nombreux prix décernés en Occident pour sa supposée modération.

La Tunisie a connu, en effet, nombre de dérapages, comme les tirs à la chevrotine – arme évidemment interdite pour le maintien de l’ordre dans les pays démocratiques - contre des manifestants réclamant le départ du gouverneur de Silana, avec un bilan de plus de deux cent dix blessés dont certain très graves. Elle a connu nombre d’affaires peu ragoutantes comme les frasques du ministre des Affaires étrangères et gendre de Rachid Ghannouchi et les menaces faites contre la journaliste ayant révélé le scandale, ou ce prédicateur wahhabite koweïtien autorisé à payer des familles pauvres du sud de la Tunisie pour faire voiler leurs toutes petites filles. Mais il y a eu plus grave avec l’assassinat d’un dirigeant d’opposition, Chokri Belaïd en février dernier, puis celui d’un autre opposant, de gauche également, Mohammed Brahmi, le 25 juillet. Et le 29 ce sont huit soldats tunisiens qui ont été tués et égorgés près de la frontière avec l’Algérie.

Pour une partie de l’opinion publique le responsable est un parti Ennahda prônant le dialogue avec les terroristes...

Pour une grande partie de l’opinion publique le responsable de ces désordres est le parti Ennahda. Qui, pour sa part, réplique en accusant « des salafistes » et concernant les soldats « des terroristes ». Oui mais, ces coupables, finalement, Ennahda, en la personne de chef de file, Rachid Ghannouchi, ne les rejette pas tant que cela... Il déclarait en effet dernièrement au journal La Presse : « Dans les autres pays, comme en Égypte, en Algérie, en Mauritanie, il y a eu des dialogues, au sein des prisons, avec les terroristes dont plusieurs sont retournés sur la bonne voie. Pourquoi les choses ne se passeraient pas ainsi en Tunisie. Pourquoi voulez-vous qu’on dialogue avec eux uniquement avec les armes ? Ceux qui portent des armes, on leur oppose les armes. Comment extirper ce cancer auprès de ces jeunes ? Cet effort nous commande de réinterpréter la religion et de convaincre ces jeunes qu’ils ont une fausse compréhension de l’Islam qui est une religion de paix, de dialogue, de coexistence et d’acceptation de l’autre ». Et il ajoute : « Nous les appelons par conséquent à déposer les armes et à rejeter l’extrémisme et à s’investir dans la politique comme les autres, à l’instar des partis salafistes en Égypte, à titre d’exemple ».Un article repris par un site en ligne.

« Le sit-in du départ » d’opposants voulant le départ pur et simple d’un gouvernement qui n’a aucune intention de partir et un appel à l’armée

Le 7 août au soir un énorme rassemblement se tenait au Bardo. Les milliers de manifestants exigeant le départ du gouvernement, une troïka menée par Ennahda. Un gouvernement qui n’a aucune intention de partir, invoquant la volonté exprimée par les urnes et son sens de la responsabilité et tentait en vain de faire déloger les manifestants par la police, n’utilisant pas la violence cette fois, au matin du 9 août . L’opposition n’étant d’ailleurs pas organisée ni prête à prendre les rennes du pouvoir.

Difficile d’envisager une sortie de crise dans ces circonstances. A moins que l’armée intervienne comme l’y enjoint l’ancien ambassadeur de Tunisie auprès de l’UNESCO sous Ben-Ali, Mezri Haddad, qui avait démissionné de son poste avant le départ forcé du Président de l’époque. Ce Docteur en philosophie politique, diplômé en histoire et sociologie, exilé en France, avait prédit la tournure que prendraient les événements, récusant dès le départ le terme de « printemps arabe ». Le 26 juillet dans une interview accordée à « Algérie patriotique » il expliquait que la troïka au pouvoir « a exposé le pays au terrorisme et à l’insécurité, en transformant nos frontières en passoire et en libérant 25 000 criminels, dont une bonne partie de multirécidivistes qui ne jurent que par Al-Qaïda. Elle a ruiné l’économie d’un pays qui était prospère et qui était plus saine que l’économie grecque, chypriote, espagnole et portugaise, pour ne citer que ces pays dopés par l’Union européenne ». En appelant à nouveau à l’armée tunisienne car, dit-il, « celle-ci compte encore en son sein de hauts officiers qui ne laisseront pas les forces réactionnaires et antipatriotiques – et je ne parle pas uniquement des islamistes – détruire ce qui reste de la République. L’armée égyptienne a retrouvé son âme nassérienne, notre armée retrouvera son âme bourguibienne ». Le parallèle allant de soi, les Frères musulmans s’étant retrouvés au pouvoir en Égypte comme en Tunisie et le désenchantement n’ayant pas été long à venir dans un cas comme dans l’autre. Avec, néanmoins, une grande partie de la population qui soutient les islamistes sans faiblir, dans un cas comme dans l’autre...Et, de ce fait, l’Égypte connaît aujourd’hui une situation de blocage préoccupante...Quant à l’armée tunisienne, à ce jour, elle ne semble pas avoir entendu cet appel et le Président tunisien a porté plainte contre son camarade d’autrefois...

La majorité des forces politiques tunisiennes d’accord sur un point : le sionisme est à honnir

Au cœur de cette débâcle on trouve pourtant un point d’entente étonnant et pérenne entre ces partis violemment opposés. Les uns et les autres, en effet, étant d’accord pour honnir le sionisme et ce qu’ils nomment « l’entité sioniste », comme on le fait à Téhéran. On prendra la gauche d’abord en notant que les deux opposants assassinés appartenaient à des mouvements très engagés contre toute normalisation avec l’État hébreu. Chokri Belaid militant contre toute normalisation et l’ancien syndicaliste, musulman pratiquant, membre du Front Populaire, Mohammed Brahmi, militant au sein de l’Assemblée Nationale Constituante pour que soit inscrite dans la constitution en cours d’élaboration la criminalisation d’Israël...le site jadayylia.com rapporte dans le portrait qu’il dresse de lui que le Président de l’ANC, Mustapha Ben Jaafar, avait tenté de le persuader de supprimer cette mention... pour lui préférer une version plus "politiquement correcte
".

Toujours à gauche, l’union Générale Tunisienne du Travail, organisait par exemple en novembre 2012 une manifestation ouvertement antisioniste.... Un thème souvent repris lors de manifestations n’ayant pourtant rien à voir avec le Moyen-Orient mais assurer de faire recette et de rassembler...Des slogans antisionistes ont été scandés à l’issue de maint rassemblement, y compris estudiantin, venant pourtant comme un cheveu sur la soupe...

Criminaliser ou pas les liens avec Israël ? Bien sûr que non dit Ghannouchi aux États-Unis, bien sûr que si, disent Ennahda et le projet de constitution de mai 2013

En mai 2013, « les membres de la commission de coordination et d’élaboration de la Constitution ont décidé de soumettre les points de de litige relatifs à la loi de l’anti-sionisme dans la constitution au dialogue national inter-partis pour qu’il tranche sur le sujet...mis sur la table du dialogue après la discorde suscitée par ce dossier. des parties penchant pour la nécessité de condamner le racisme sous toutes ses formes et d’autres considérant l’anti-sionisme comme une obligation » rapportait Mosaïque FM.

Le résultat on le connaît : cette mention figurait bel et bien dans le projet de constitution rendu public fin mai 2013 alors que le 31 mai 2013 Rached Gannuchi, jurait ses grands dieux que ce projet serait irréprochable. C’était à Washington et il était l’invité de l’Institut Brookings, dont le vice-Président et Directeur du département pour la politique étrangère était Martin Indyk, qui, depuis a été nommé par le Département d’État envoyé spécial pour les négociations israélo-palestiniennes.

Or, ce projet, critiqué par différents experts, en ce qui concerne notamment les droits de l’homme, entendait « lutter contre toutes les formes de discrimination et de racisme, ennemis de l’humanité, et à leur tête le sionisme  ». Manière hypocrite de criminaliser en fin de compte les relations avec Israël. Ce qui était inscrit dans son préambule, ce qui rendait cette déclaration inamovible.

Les voltes-faces et les finasseries de Rachid Ghannouchi et d’Ennahda

D’ailleurs, en avril 2012 ce même Rachid Ghannouchi déclarait « « Il ne peut y avoir de normalisation avec Israël »... Et en juillet 2012, le congrès du parti Ennahda qui réélit Rachid Ghannouchi à sa tête, à une très large majorité de plus de 72 %, appelait « notamment à criminaliser « l’atteinte au sacré » et « la normalisation avec l’entité sioniste », lisait-on dans un gros titre.

Nouvelle volte-face d’Ennahda par la bouche de son porte-parole en novembre 2012. Bien que « condamnant les récents actes de violence contre la bande de Gaza et appelant « la communauté internationale à agir contre les violations perpétrées par Israël à l’encontre du peuple palestinien », il rappelait « la position de son parti « contre toute mention de la criminalisation de la normalisation avec Israël dans la future Constitution tunisienne ».... Ce qui n’apparaissait pas dans le projet de constitution de mai 2013, même si le mot « criminalisation » n’est pas écrit en toutes lettres, mais l’était en sous-entendu, car « le sionisme ennemi de l’humanité », fichtre...

En ce même mois de novembre 2012 Rachid Ghannouchi participait à une Conférence organisée pour le soutien des prisonniers palestiniens à Tunis et en présence de terroristes libérés comme Ahlam Al-Tamimi, qui avait participé à l’attentat sanglant de la pizzeria Sbarro à Jérusalem, rappelle MEMRI, ou le « ministre des Prisonniers » du Hamas. Conférence boycottée par l’Autorité palestinienne. Le dirigeant tunisien se déclarait alors « prêt à mourir en martyr aux portes de Jérusalem »... Les liens entre ce dernier et le Hamas sont d’ailleurs connus

Le projet de constitution révisé ne mentionne pas le sionisme, mais...et il pêche encore sur le plan des droits de l’homme au sens le plus large

Quant au projet révisé rendu public en juin 2013, compte tenu des nombreuses critiques faites à la mouture précédente, il l’édulcorait en commençant par son préambule. Effaçant la référence explicite au sionisme mais le faisant de manière voilée en se prononçant « pour le triomphe des victimes dans tout lieu, au droit des peuples de décider de leurs destins, pour les mouvements de libération justes, en premier lieu le mouvement de libération palestinien, la lutte contre toutes les formes de l’occupation et du racisme ; » Chacun ayant compris ce que signifiait cette référence...
L’accent étant toujours mis sur « l’identité arabo-musulmane » de la Tunisie et les valeurs de l’islam. Ce qui, note le traducteur du projet, n’était pas la revendication première du jeune homme s’étant immolé par le feu, Mohamed Bouazizi, ni de ceux qui le suivirent dans les premiers temps...Un groupe d’organisations des droits de l’homme formulait des critiques nombreuses portant, entre autres, sur un manque de clarté à une référence aux valeurs universelles des droits de l’homme, aux libertés fondamentales, aux droits économiques, sociaux et culturels, à la liberté de religion, de conscience, d’expression, d’accès à l’information, d’associations, etc., les restrictions existantes devant être effacées, aux principes de non-discrimination quelle qu’elle soit, aux principes d’égalité, y compris égalité hommes femmes dans tous les domaines, entre autres...

Les travaux de l’ANC ayant été suspendus et la situation étant bloquée, ce projet ne sera guère amendé ou revu pour l’heure et encore moins voté...

Faut-il criminaliser un Rachid Ghannouchi qui désigna l’Amérique comme ennemi de l’islam ou appela à la destruction d’Israël...

Pour mémoire, en novembre 2011 c’est un autre Institut américain, le Washington Institute for Near East Policy, qui avait reçu Rachid Ghannouchi. Quelques jours plus tard et pour répondre à des critiques apparemment faites contre cette invitation, l’Institut publiait l’enregistrement des 45 premières minutes de cette rencontre, les 25 minutes restantes n’ayant pas été enregistrées, la bande magnétique n’ayant pas été changée. Toutefois l’Institut précisait que leur invité avait alors affirmé qu’Ennahda s’oppose à ce que soit inclus « une interdiction de la normalisation avec Israël dans la constitution tunisienne ». Il avait également affirmé que, selon lui, « la loi islamique n’interdit pas la conversion des musulmans, vision que ne partage pas encore le Cheikh Qaradawi, son supérieur dans l’Association Internationale des Savants musulmans ». Mais c’est pourtant la vision de Qaradawi qui est la règle dans le monde musulman où il ne fait bon être ni sioniste, ni apostat...

Ce qui dérange ici c’est que ce même Institut publiait en 1994 un article de Martin Kramer dans lequel un portait édifiant de Rachid Ghannouchi était dressé : passant [ déjà ] aux yeux de certains comme « un islamiste modéré...accessible au dialogue » depuis Khartoum il qualifiait « l’Amérique d’ennemi de l’islam ».. et tonnait : « nous devons mener une guerre incessante contre les Américains jusqu’à ce qu’ils quittent la terre d’islam ou nous brûlerons et détruirons leurs intérêts dans le monde islamique tout entier... », appelant au boycott des biens, bateaux et flottes aériennes américains ...Il défendait alors l’Irak de Sadam Hussein... mais peut-être cet Institut et les observateurs estiment-ils qu’en une vingtaine d’années un homme, fut-il Frère musulman, peut s’amender...

Mais en mai 2011, comme le rappelle l’Investigative Project on Terrorism, Rachid Ghannouchi prônait la destruction d’Israël dans une interview publiée sur un site qatari, déclarant : « la libération de la Palestine de l’occupation israélienne est le plus grand défi de l’Oumma [ la nation musulmane] et l’Oumma ne peut avoir d’existence avec une telle occupation ». En 2009 il avait fait l’éloge des mères de shahids * martyrs , lire terroristes, etc..

Rachid Ghannouchi en agent d’un complot américano-israélo-qatari..

Pourtant ce personnage a reçu un grand nombre de prix décernés par des organismes prestigieux, ne voyant, apparemment, que sa « modération » supposée. Que ne voient pas aujourd’hui, une grande partie des Tunisiens...ou qui lui est reprochée dès qu’il atténue sa diabolisation d’Israël...certains allant même jusqu’à le taxer de sionisme, insulte suprême, ou de tenant de « l’islamo-sionisme » par les tenants de la théorie absurde de ce qui serait un vaste complot américano-israélo-qatari pour mettre le monde musulman à feu et à sang...



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