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La visite des imams

Shmuel Trigano

Sur le premier plan, la visite enfreint avec audace un tabou idéologique et politique répandu dans le monde arabo-musulman : le négationnisme de la Shoah qui s’inscrit dans la doctrine du complot juif mondial au profit du sionisme.

Sur le deuxième plan, une question de fond se pose : en quoi « reconnaître » la Shoah ou compatir à sa mémoire constituerait un acte de conciliation, de « reconnaissance » promouvant la fraternité judéo-arabe en France, un acte militant contre l’antisémitisme présent dans le monde arabo-musulman ? Est-ce que la Shoah constitue le problème central de l’hostilité du monde arabo-musulman envers les Juifs ?

Cette question a un « double fond ». Le geste des imams, après tout, se détermine par rapport à une donnée de la réalité, c’est à dire à ce qu’ils entendent des Juifs, de leurs représentants, de l’opinion publique, de l’Etat (Valls le représentait) qui ont donné à penser que c’était là le nœud du problème. Or ce qui est en souffrance dans le rapport islamo-juif, ce n’est pas la Shoah mais la légitimité de l’Etat d’Israël, la reconnaissance de l’historicité et de la liberté d’un peuple juif et du judaïsme. C’est aussi le contentieux qui résulte de l’antisémitisme dont les Juifs ont souffert pendant des siècles sous la loi de l’islam. Un million de Juifs ont été chassés du monde arabe au XX° siècle. Le fait que 600 000 d’entre eux aient trouvé refuge en Israël prend tout son sens sous le jour de la guerre d’extermination permanente que le monde arabe livre à Israël..

Mais tout cela est l’objet d’une occultation générale. On peut même craindre que mettre la reconnaissance sous le signe de la Shoah ne fasse qu’approfondir encore plus la haine des « banlieues » car cela revient à poser les Juifs comme victimes absolues alors que le monde arabe, le monde post-colonial se sont engagés dans une concurrence victimaire avec eux, au point même de faire de l’Etat d’Israël l’incarnation du bourreau nazi ou, pour l’extrême gauche, de voir dans le sacré de la Shoah le paravent du « crime colonial ».

Les imams n’ont pas franchi ce seuil. Ils sont restés dans leur rôle au Mémorial : ils ont prié, exalté l’islam, « religion de paix », et la cérémonie a fini par un dîner d’apparat en l’honneur de l’anniversaire du prophète de l’islam – au prix d’une confusion des genres lourde de sens sur le plan symbolique.

Mais les Juifs étaient-ils à leur place ? Leur présence attestait ipso facto que la pomme de discorde judéo-arabe est la Shoah.

Quant à l’Etat, était-il à sa place ? La politique qui est la sienne depuis 20 ans, instrumentalise les religions pour obtenir la sécurité et la paix civile, alors que cette tâche doit être son privilège. Dans cet événement, on décrypte surtout le fait que la mémoire de la Shoah est devenue un sacré civil et laïque, intégré dans le sacré républicain. Le reconnaître, ce serait faire preuve de civilité et de bonne compagnie. De ce point de vue, la démarche des imams est davantage destinée à l’opinion française et à l’Etat qu’aux Juifs et surtout aux Juifs avec lesquels le monde musulman a un contentieux.

Dans cette gestion symbolique de la Shoah de surcroît, la victime considérée est tenue pour « humaine » et « universelle », anonyme, de sorte que le Juif réel s’y voit escamoté au point que, lorsqu’il s’affirme, il apparaisse comme un bourreau nazi.

Nous avons là un des principaux ressorts du nouvel antisémitisme et une des causes pour lesquelles il n’est pas reconnu pour ce qu’il est, un fait politique, mais abordé restrictivement comme un racisme d’extrême droite ou une inimitié « ethnico-religieuse », une « tension intercommunautaire » face auquel on ne pourrait répondre que par la compassion victimaire ou des cérémonies de pacification commuautaire.


  • A partir d’une chronique sur Actualité juive du 14 février 2013 et Radio J, le vendredi 15 février 2013.


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