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Raymond Aron, Israël et les juifs

Par Shmuel Noah Eisenstadt - Le Figaro

Raymond Aron a affirmé ses idées avec force et conviction et a proposé une analyse lucide de la situation politique, comme il l’avait fait précédemment lors de la crise algérienne. Aron était conscient de la dilection qui le liait à Israël et soulignait que l’éventualité de sa destruction lui serait insupportable. Néanmoins, il dénonça certains aspects des politiques menées par les gouvernements israéliens et exprima des critiques quant à la façon dont cette société se percevait elle-même.

Son analyse sur la question algérienne révélait une évolution qui devait marquer l’histoire contemporaine de la France. De la même manière son rapport de profond respect à l’égard d’Israël signalait un bouleversement de l’expérience historique juive à l’âge moderne. Ce tournant s’est manifesté à la suite de la Shoah et de la création de l’État d’Israël. Il affecta la conscience que les communautés juives avaient d’elles-mêmes. Il marqua enfin un infléchissement des tentatives strictement religieuses de définition du judaïsme. Ce dernier cessait d’être cantonné à la sphère privée. Une attention soutenue était désormais portée aux « attachements primordiaux ».

En outre, la composante politique de l’identité juive devenait primordiale, ainsi que les relations entre les différentes communautés juives du monde et de chacune d’elles avec l’Etat d’Israël. C’est justement cette composante-là de la conscience collective juive qui s’exprima dans la polémique d’Aron contre de Gaulle.

Nombre de juifs cherchaient en Israël des représentations des différentes dimensions de l’existence juive et des thèmes de la civilisation juive à laquelle ils aspiraient, non seulement dans les domaines politique, militaire et identitaire, mais également au niveau de la justice sociale et de la vie religieuses... Ces demandes adressées à Israël - dans leur diversité contradictoire - étaient souvent utopiques, mais attestaient toutes du fait que l’Etat d’Israël était devenu le point focal de toutes ces orientations. De manière significative, les grandes controverses sur le sionisme, sur la viabilité de la vision sioniste et sur la légitimité de la présence juive en Israël, se sont presque entièrement éteintes alors. De nouveaux débats se firent jour, spécialement à partir du début des années 70, centrés sur la question de savoir jusqu’à quel point Israël était fidèle à ses idéaux. Les expériences de la communauté juive d’Israël, majoritaire dans cet Etat, s’opposaient à celles des minorités juives vivant à l’étranger. Ces dernières acceptaient difficilement qu’Israël soit devenu un Etat « normal » ou, à tout le moins, un Etat qui, en de nombreuses circonstances, devait se comporter comme un Etat normal et défendre ses droits.

Dans de nombreuses communautés juives s’affirma le besoin de chercher de nouvelles voies pour la vie juive et pour une existence collective des juifs dans chacun des pays où ils vivaient ; des voies qui s’écartaient des politiques antérieures d’assimilation et reconnaissaient la place particulière de l’Etat d’Israël, tout en refusant qu’il soit tenu pour la seule expression légitime de la vie juive collective et assumant la critique de certains aspects de son fonctionnement et de ses politiques.

La position assumée par Raymond Aron sur Israël et sur la question juive, à l’image de ses engagements sur d’autres sujets - l’Europe, les relations internationales -, s’est révélée pertinente et imprégnée d’une vision historique sans comparaison. Elle témoigne de son regard lucide sur les complexités du monde moderne ainsi que de la nécessité de s’exprimer sur les questions que soulèvent toutes leurs difficultés.


  • Sociologue, professeur émérite à l’Université hébraïque de Jérusalem et membre de l’Académie israélienne des Sciences et Humanités, auteur de Le Retour des Juifs dans l’histoire (Complexe). (Traduction Doreen Bodin.)


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