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Glucksmann : L’homme qui veut regarder le mal

Entretien avec Roger-Pol Droit - Le Point

C’est un penseur très singulier. Par son style : ses livres, une vingtaine depuis « Le discours de la guerre » (1967), éclairent par les textes classiques les questions les plus inquiétantes de l’actualité, du goulag au sida, de la Tchétchénie au terrorisme. Ses essais philosophiques sont en même temps interventions politiques et cris d’alarme.

Singulier, et même solitaire, André Glucksmann l’est aussi par ses prises de position, souvent à contre-courant. Il dénonçait le goulag, à la suite de Soljenitsyne, dès 1975, dans « La cuisinière et le mangeur d’hommes », en un temps où le marxisme était encore, pour beaucoup d’intellectuels, une doctrine sacralisée.

Aujourd’hui, il fait partie de ceux qui considèrent que le 11 Septembre a changé la donne de la politique mondiale. C’est pourquoi Glucksmann critique les pacifistes et soutient la politique de George Bush, position pour le moins difficile à tenir dans la France telle qu’elle est.

La clé de son attitude ? Une volonté de regarder le mal. Continuer à s’émouvoir des dangers, persister à traquer l’inhumain, voilà ce qui le fait courir. Il sait que le meilleur des mondes produit des monceaux de cadavres. Et que la paix à tout prix se paie toujours trop cher.

Dans son dernier livre, « Le discours de la haine », qui paraît aujourd’hui (Plon, 236 pages, 18 e), André Glucksmann met en lumière la force de destruction qui explose à présent de façon planétaire. Il s’explique ici sur sa trajectoire et sur ses intentions.

Le Point Votre parcours peut étonner. Après Mai 68, vous étiez proche des maoïstes. Après le 11 Septembre, vous soutenez les Etats-Unis au point d’être partisan de la guerre contre l’Irak. Entre ces deux types d’engagement, y a-t-il à vos yeux continuité ? Rupture ? Les deux ?

André Glucksmann Cet après-68 dont vous parlez, je l’ai vécu avec Sartre, Foucault, Godard, Astruc et des étudiants qui s’autoproclamaient révolutionnaires, anarchisants et sans parti. Ce n’était pas le surréalisme au service de la révolution, mais la révolution au service d’un activisme très surréaliste. L’aventure a buté sur la question du terrorisme. Fallait-il céder à la tentation, comme Baader en Allemagne et les Brigades rouges en Italie ? Glorifier, avec Jean Genet, l’assassinat des athlètes israéliens aux Jeux olympiques de Munich ? Un débat féroce fit exploser cette ultime « avant-garde » et sépara des amis. Foucault, comme moi, rejetait le terrorisme, Deleuze inclinait à s’en solidariser. J’écrivis « La cuisinière... », où j’attaquais les fondements idéologiques et philosophiques de la terreur communiste, texte suivi, sur le même registre, par « Les maîtres penseurs ». Foucault écrivit sur ce livre le plus élogieux de tous les comptes rendus. Deleuze tempêta contre la « nouvelle philosophie ». Ma rupture date d’un tiers de siècle, ma guerre contre le terrorisme pratique et théorique dure depuis trente ans.

Donc, vous n’avez pas changé ! Même en soutenant la guerre en Irak ?

Le Baas de Saddam Hussein fut fasciste puis stalinien. Comment ne pas fêter le renversement d’un tyran qui gaze sa population, torture, affame, etc. ? J’appelle terrorisme l’agression perpétrée par des gens en armes contre des civils désarmés. Il me paraît obscène de baptiser « résistants » les salauds qui font exploser des voitures pour tuer un maximum de passants, femmes et enfants compris. Ma mère et mes soeurs, dans la Résistance française, n’auraient jamais imaginé que l’exécution d’otages fût une méthode de résistance. A l’époque, c’étaient les nazis qui procédaient ainsi.

En soutenant l’intervention en Irak, je me suis retrouvé d’accord avec la plupart des dissidents, Vaclav Havel et ceux que nous allions voir en Pologne sous Jaruzelski. La grande fracture d’il y a trente ans partage toujours l’opinion européenne.

A cette différence près que l’antiaméricanisme, entre-temps, s’est intensifié. Vous en venez, dans votre dernier livre, à considérer les Etats-Unis comme l’un des principaux objets de haine de notre époque.

L’antiaméricanisme devient une idéologie, la seule planétairement dominante. Au temps de ma jeunesse folle, nous nous opposions à la guerre du Vietnam, mais nous admirions sans réticence les films, la poésie, la musique, la littérature d’outre-Atlantique. L’idée en vogue qu’il existe « deux visions du monde », que la culture européenne est d’une autre étoffe, et supérieure à l’américaine, nous eût fait rigoler. Implorer les fanatiques et les despotes de nous épargner en vertu de l’exception culturelle européenne ou diplomatique gauloise ne me paraît guère honorable. La fièvre unanimiste antiaméricaine, la sainte union opposition/majorité qui court de l’ultragauche trotskiste à l’extrême droite lepéniste mérite qu’on s’étonne.

La haine de l’Amérique est une haine de soi, aveugle et suicidaire. C’est une idéologie antioccidentale sécrétée par l’Occident lui-même, comme d’autres avant elle. L’esprit nihiliste de destruction et d’autodestruction a souvent soufflé d’Europe aux XIXe et XXe siècles.

Aujourd’hui, on veut croire que l’hégémonie états-unienne est l’obstacle numéro un à la paix. L’Amérique serait Dieu, l’hyperpuissance qui peut tout, mais un mauvais dieu impérialiste. C’est se tromper doublement. Les Etats-Unis, 1/ n’ont pas la toute-puissance, 2/ ne sont ni cause ni origine de toutes les haines qui ensanglantent la planète. La guerre froide ne fut froide que pour les démocraties prospères. Jamais il n’y eut sur les autres continents, en trois décennies, autant de bouleversements. Nous habitons une planète dévastée, où les structures traditionnelles ont sauté, où les jeunes gens se retrouvent avec des armes et sans repères, dans un état de guerre permanent et finalement dans un état de haine extrême. Nous sommes sortis de la guerre froide sans sortir de la guerre. Les hommes restent capables, une fois l’empire soviétique disparu, des pires ignominies.

Comme celles du commando de Beslan. Le massacre de ces centaines d’enfants n’est-il pas le signe que le combat des Tchétchènes a basculé dans le terrorisme ?

Je pense que non. Beslan est la plus folle prise d’otages de l’Histoire. Elle répugne aux Tchétchènes comme à nous. A cause de l’inhumanité du commando s’attaquant aux enfants. A cause des forces spéciales russes qui prétendent les libérer en tirant dans le tas. A cause du silence mondial, aucun gouvernement démocratique n’osant exprimer la moindre remontrance à Poutine.

N’oublions jamais que l’horreur terroriste peut écoeurer les populations au nom desquelles on l’exerce.

Il faut que les Occidentaux fassent pression sur Poutine - ce ne sont pas les moyens qui manquent ! - pour qu’il négocie avec les indépendantistes qui refusent le choix de la haine.

Vous insistez sur le fait que la haine est un mouvement absolu, sans limite, qui s’autoalimente...

Je réagis d’abord contre un poncif : la haine serait causée de l’extérieur par la misère, l’oppression, l’humiliation... Comme si tous ceux qui vivent dans la détresse se laissaient ravager par la haine. Quel mépris pour les pauvres ! Quelle insulte pour les humbles ! Non, il n’y a aucune mécanique inexorable, aucun lien de cause à effet entre un désastre économique ou social et le terrorisme. Le terroriste moderne, souvent instruit et aisé, est responsable. Sa décision lui appartient. Le terroriste n’est pas un mannequin manipulé par des circonstances matérielles. C’est un assassin qui jouit de tuer.

Dans ce livre comme dans la plupart de vos ouvrages, pour analyser notre actualité, vous faites largement appel aux classiques, qu’ils soient grecs (Sophocle, Euripide), romains (Sénèque) ou modernes (Montaigne, Shakespeare, La Fontaine, Dostoïevski). Pour quelle raison ?

La littérature, dans ce qu’elle a de grand, est une science du mal. Elle produit un savoir de ce qui ne va pas, elle casse l’omerta sur les risques et les périls. Montaigne, Shakespeare ou Racine développent cette science du mal, comme Tchekhov et Dostoïevski, Beckett et Ionesco. Un grand écrivain est prophète de malheur, il dévoile ce qui va mal, ce qui fait mal, ce qui est mal, ce qu’on escamote pour dormir tranquille. Quand le poète veille, il scrute les fleurs du mal.

Ce rappel du danger, cette mémoire vivante de l’inhumain et de son retour toujours possible, ce n’est pas seulement la littérature, c’est aussi, selon vous, l’existence présente des juifs.

Le juif a connu le pire : Auschwitz. Qu’il le veuille ou non, il en demeure le souvenir vivant. Tantôt on demande aux juifs d’attester qu’Auschwitz est une histoire ancienne, classée, et ils doivent alors se montrer plus pacifistes que les pacifistes. La chrétienté leur demandait de se convertir, la République d’être plus français que les Français. Tantôt on suggère qu’ils n’ont que ce qu’ils méritent : « Sharon = Hitler », et leur témoignage ne compte plus. Ils jouent les trouble-fête : jadis en refusant le Nouveau Testament, hier en remettant en question l’Europe des Etats-nations, aujourd’hui en gênant l’illusion d’une paix mondiale.

C’est pourquoi ils redeviennent objets de haine ?

Oui, à condition de bien préciser que, dans cette haine, ce n’est jamais le juif réel qui est visé, mais un juif fantasmé. Sartre remarque que l’antisémite se fait une idée a priori du juif.



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