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Le cheikh Yassine, faux martyr, vrai coupable

par Pascal Bruckner, Illios Yannakakis et Michèle Tribalat

Or, loin de conduire à un sursaut de conscience, cet événement a renforcé nos diplomates dans la conviction que cet acte de terrorisme dirigé contre un des piliers de la coalition américaine était la sanction inévitable d’une guerre injuste.

Double méprise de l’Europe, qui refuse d’y voir une nouvelle provocation aux démocraties, quelles qu’elles soient, et qui commet la même erreur que George W. Bush en liant le terrorisme à l’Irak. Ainsi, la victime est une fois de plus responsable de son sort : l’Occident forcément coupable et persuadé de l’être l’a bien mérité !

La mort d’un chef terroriste qui appelait au meurtre contre « les juifs », instrumentalisait un combat nationaliste par ailleurs légitime, poussait ses propres enfants à se suicider pour tuer d’autres enfants sans la moindre objection morale et détournait l’argent de la charité pour financer sa guerre totale s’est transformée, dans le discours officiel européen, en l’assassinat
« inacceptable et injustifié » (Jack Straw) d’un chef spirituel d’un mouvement qualifié de « politique » par certains. Miguel Angel Moratinos, le futur chef de la diplomatie espagnole, a ainsi déclaré qu’à ce rythme "il n’y aura plus
d’interlocuteur palestinien".

Le cheikh Yassine a-t-il jamais participé à une quelconque négociation, lui dont le mouvement appelle dans sa charte à la « destruction totale de l’entité sioniste » et non au simple retrait des territoires de 1967 ? Souhaite-t-on en Europe un Etat palestinien démocratique ou une Républiqueislamique du Jourdain à la mer ? On peut alors légitimement s’interroger sur le projet européen d’un Proche-Orient pacifié. Au paradis des « chefs spirituels », peut-on croire que le « vieillard paraplégique » va côtoyer le Mahatma Gandhi ou le révérend Martin
Luther King ? Il rejoint plutôt son étrange paradis, celui des chahid, ces
« faux martyrs » qu’il avait armés spirituellement...

Il est frappant et inquiétant de constater qu’en Europe la compassion victi-maire nourrie de culpabilité postcoloniale a conduit à un martyrologe nivelant qui confond, dans les mêmes pleurs sincères, les victimes et leurs assassins. Quelques exceptions sont toutefois à relever : les larmes se sèchent pour les victimes israéliennes, la soldatesque américaine ou ses « collaborateurs » irakiens...

Spinoza nous avait éclairés en son temps sur ce couple pervers : le remord et le ressentiment. Les islamistes ont su tirer un profit politique et culturel de la propension européenne à se culpabiliser. Persuadée d’avoir à expier une faute, l’Europe tend l’autre joue. Elle ne voit pas que ce ressentiment n’a nourri que de la haine pour un modèle de société - certes imparfait - où sont établies comme principes la liberté et l’égalité entre citoyens. Cette déclara-tion à mort contre son essence n’a pas été entendue, et on peut même craindre que, plus elle sera frappée, plus l’Europe sera convaincue que "c’est sa faute,
sa très grande faute".

C’est pourquoi elle devrait « s’attaquer aux racines du mal » que sont « l’injus-tice, le ressentiment et la frustration » (Dominique de Villepin), non pas combattre, mais « chercher à comprendre » l’ennemi, car « connaître l’autre est fondamental » et « l’usage de la force ne nous mène nulle part » (Mario Soares). Cet effort de chercher le rationnel dans la déraison criminelle continue d’habiter l’Europe malgré la leçon des totalitarismes qu’elle a portés en son sein.

Sur quels repères se fonde donc notre mémoire collective ? Qu’avons-nous retenu de l’histoire pour voir ériger aujourd’hui en acteurs politiques des criminels de guerre ? S’agit-il de préparer les opinions publiques pacifistes des démo-craties à un nouvel ordre bipolaire ? Le monde actuel,uni sous l’égide améri-caine, nous est-il à ce point insupportable que partager notre planète avec un nouveau totalitarisme serait préférable ? Après la doctrine Jdanov et la dis-suasion nucléaire,la charia revue et corrigée des djihadistes et la dissuasion du terrorisme aveugle ? Mais une « coexistence pacifique » est-elle envisageable avec les ennemis résolus de la vie ?

La force indépassable de notre modèle démocratique, c’est le pouvoir politique réel de son opinion publique.Les citoyens ont le pouvoir et le devoir de mener leurs représentants élus à prendre en compte un réel qui échappe parfois aux diplomaties. Et quand le terrorisme frappe, au lieu d’accuser nos dirigeants d’en être les « vrais responsables », il est urgent de s’unir pour éviter le pire : l’effondrement de notre modèle sous l’effet de violentes pressions internes et externes.


Pascal Bruckner est écrivain, Illios Iannakakis est politologue et Michèle Tribalat démographe.



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