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Lettre ouverte à ceux qui jugent de loin, dans leurs pays en paix

Professeur Francine Kaufmann - université Bar Ilan (Israël).

Oui je crois que la non-violence doit faire place à l’autodéfense quand notre existence personnelle et collective est en danger. Mais je crois aussi profondément que mon ennemi n’est pas un monde arabo-musulman anonyme et aisément diabolisé mais seulement ceux des intégristes qui refusent d’accepter ma présence comme Etat légitime sur la terre d’Israël et qui sont prêts à me rayer de la carte par tous les moyens. J’inclus notamment parmi eux le mouvement terroriste du ‘Hamas, même s’il a aujourd’hui pignon sur rue après avoir réussi à s’imposer dans les élections à Gaza à la suite d’un putsch et d’une véritable guerre civile engagée avec les représentants légitimement élus de l’Autorité palestinienne.

Mais ce qui me pousse à réagir aux messages reçus de pays lointains, c’est d’une part les réflexions de ceux qui m’ont écrit que toute parole aujourd’hui ne peut convaincre que les convaincus, qu’il est vain de tenter de faire entendre une autre voix dans les médias et dans l’opinion publique occidentale, que les opinions ont été arrêtées bien avant l’opération « ‘Hanoucca de plomb ». Ce découragement m’épouvante par ce qu’il révèle. Par ailleurs mon témoignage, même reçu par des correspondants-amis, ouverts a priori à toute souffrance et en principe non hostiles, a pu être interprété par certains comme un acte de propagande pro-israélienne, (peut-être de mauvaise foi ?). Ainsi donc ce que je vis, ce que je connais intimement par une fréquentation quotidienne de la réalité de cette région, peut-être jugé et facilement écarté d’un geste ennuyé de la main par mes amis d’au-delà des mers, convaincus qu’ils ont du conflit une vision plus juste et plus objective que la mienne. Dans leurs pays qui vivent en paix depuis tant d’années, devant leur écran de télévision qu’ils ont regardé entre deux achats de Noël et du Nouvel an et un séjour à la neige, ils se font une opinion arrêtée sur les « crimes perpétrés » par mon pays. Ils nous accusent d’avoir riposté à une « pluie de ferraille artisanale » en utilisant la force de frappe d’une armée moderne : pour eux un Goliath-Israël ivre de puissance est parti écraser un David-Gaza innocent et martyr, armé de ses seules roquettes… Ainsi cette collègue qui m’écrit : « Prends soin de toi et pourvu que la paix vienne de ton gouvernement qui peut y arriver, avec bcp de bonne volonté. Moi je ne peux pas comprendre qu’on n’arrive pas à une paix durable entre les deux entités qui se partagent le territoire, il y a eu déjà bcp trop de morts inutiles et de massacre traumatisant ».

D’autres m’ont exprimé à peu près la même impatience. Et je comprends trop bien qu’on ne puisse pas comprendre, qu’on n’ait pas le temps de chercher à comprendre (puis-je comprendre moi-même ce qui se passe « vraiment » dans toutes les régions du monde qui se trouvent sous les feux de l’actualité lors d’un événement dont le contexte m’échappe ?).

Pourtant je ne reprendrai pas ici les faits, les causes objectives, les sentiments subjectifs mais réels qui font la complexité de ce conflit. Vous n’auriez plus la patience de me lire. D’ailleurs vous risqueriez d’interpréter à nouveau mes arguments comme de la propagande israélienne.

Je me contenterai donc de vous proposer cette simple expérience à laquelle un habitant de Sederot nous a invités, quand la radio nationale a commencé à diffuser en temps réel les alertes au moment des chutes de roquettes sur des villes du sud dont le système d’alerte n’était pas encore opérationnel : Vous voulez mieux comprendre ce que nous vivons quotidiennement depuis huit longues années – a-t-il dit en substance aux Israéliens du Centre et du Nord – et bien faites honnêtement l’expérience suivante : dès que l’alerte est annoncée, précipitez-vous vers les abris (votre cave ?), ou dans votre « espace protégé » (chambre blindée ou cage d’escalier). Si vos enfants dorment profondément, que vous êtes au téléphone ou devant l’ordinateur, que vous êtes couvert de savon parce qu’en train de vous doucher, que vous faites frire un steak ou une omelette : laissez tout en plan et apprenez à vous mettre à l’abri en entrainant votre bébé, votre enfant handicapé ou votre vieux parent. Commencez par vous accorder d’abord 45 secondes (le délai accordé aux habitants d’Achdod), puis après un peu d’entrainement passez à 30 (le délai pour les habitants de Beer Shéva par exemple). Enfin tentez-vous de vous mettre hors de portée des roquettes et de leurs éclats en 15 secondes, comme le font les habitants de Sederot depuis huit ans, souvent plusieurs fois par jour.

Même exercice sur la route ou l’autoroute : essayez de vous rabattre sur le bas-côté de la chaussée (sans emboutir un véhicule qui fait de même). Une fois sorti du véhicule avec vos passagers et si vous ne trouvez pas d’abri protégé, là où vous êtes, jetez-vous à plat-ventre et, visage contre le sol, protégez votre crâne de vos bras croisés. Même exercice si vous êtes piéton et ne trouvez pas d’abri accessible en 15, 30 ou 45 secondes. Evitez alors, en traversant la rue, de vous jeter en courant sous les roues des véhicules qui accélèrent, au risque d’être écrasé comme ce petit garçon tué récemment en cherchant à se mettre à l’abri. Au bout de cinq minutes, vous pouvez commencer à sortir de la cage d’escalier ou de l’abri.

Ne riez pas ! N’ironisez pas en me disant que cela n’a rien à voir avec la mort que nous, Israéliens, avons semée à Gaza et que certains ont choisi d’appeler « agression génocidaire » : faites honnêtement l’expérience pendant un ou deux jours, en réglant par exemple votre réveil sur trois heures du matin ou deux heures de l’après-midi ou mieux en tournant l’aiguille de l’alarme à l’aveuglette (pour que la sonnerie soit moins prévisible). Inutile de reconstituer le bruit assourdissant de l’explosion puis les impacts d’éclats de verre, de bois, et surtout des pièces de métal acérées aux contours biscornus, destinées à produire le plus de blessures possibles quand elles sont projetées avec une force extrême sur les passants ou dans les appartements qu’ils dévastent. Nous les voyons après chaque impact brandies devant les caméras de nos télévisions par des Israéliens en colère. Elles sont difficiles à extraire du corps car elles déchiquètent les organes et les tissus : pardon de ces horribles détails ! Contentez-vous d’imaginer les cris stridents des enfants et des femmes, des vieillards épouvantés qui arrivent souvent ensuite en état de choc dans les dispensaires et dont 20% ne guériront jamais.

Et puis dites-vous, après un ou deux jours d’expérience, que cette réalité est celle que vivent au quotidien, depuis huit ans, le quart de million d’habitants de Sederot et des environs de la Bande de Gaza et depuis quelques mois le million d’Israéliens qui sont désormais à la portée des roquettes Grad, techniquement « améliorées ». Sachez qu’après avoir tiré depuis janvier 2001 près de12 000 obus de mortier et des roquettes Kassam de fabrication artisanale (aujourd’hui : version 4), les terroristes tirent actuellement des Katyouchas industrielles et « améliorées » livrées par l’Iran, les Grad, qui ont pour l’instant une portée de 40 à 42 kms. En cas de nouveaux « progrès » technologiques, ils menaceront demain les populations civiles de Tel Aviv et de Jérusalem mais aussi les villes égyptiennes. Si cette expérience-test réussit, le ‘Hamas et ses pairs (les autres mouvements islamistes répandus à travers le monde) ne pourront-ils pas reprendre ailleurs la même stratégie après avoir constaté que non seulement l’opinion internationale ne les condamne pas mais qu’elle manifeste en foule contre la victime civile des tirs aveugles ? On accuse la victime d’intention génocidaire parce qu’après les infractions puis la rupture unilatérale par le ‘Hamas de la dernière trêve, Israël a tenté de se défendre en imposant d’abord un blocus de rétorsion (espérant ainsi convaincre le ‘Hamas qu’il valait mieux cesser ses tirs) puis en envoyant son armée attaquer Gaza. La stratégie terroriste est cynique et imparable : elle place devant un choix impossible toute démocratie soucieuse des droits humains et dont les mains sont liées par le respect du droit de la guerre.

C’est cela la perversion de la pensée et de l’action terroristes : utiliser peu de militants et des moyens simples et relativement peu coûteux pour terroriser et démoraliser la population civile de son adversaire, désorganiser sa vie quotidienne, la contraindre à investir des sommes aussi importantes que possible pour se protéger, pour prévenir les attaques et réparer les dégâts matériels et psychologiques, paralyser son économie par des alertes fréquentes et imprévisibles… Contre l’armée adverse, mener une guerre de guérilla, pratiquer l’enlèvement et le harcèlement en évitant l’affrontement face à face, installer délibérément son quartier général et ses arsenaux dans les lieux sensibles et dans des immeubles d’habitation, au milieu de sa propre population civile appelée à mourir en martyr, multiplier les provocations puis, quand l’ennemi est acculé à se défendre, se présenter comme la victime innocente de sa proie. Vous qui, dans vos pays lointains vivez en paix et dans la sécurité, demandez-vous si demain, cela ne pourrait pas bien vous arriver.

J’arrête là. Non sans vous dire que la tradition juive ne préconise pas de ‘tendre l’autre joue’ quand on est frappé. Mais elle ne prône pas non plus la guerre sainte (ni croisade ni djihad). Les dix commandements interdisent d’assassiner (rètsa’h), non de tuer en état de légitime défense (harigua). Le Talmud affirme : « Si l’on vient pour te tuer, tue avant qu’on ne te tue ». Il prévoit l’objection de conscience et les exemptions uniquement dans une guerre considérée comme non nécessaire (mil’hémeth rechoute, « facultative »), non dans une guerre d’autodéfense (mil’hémeth ‘hova, « obligatoire »). Quant à la démesure de la réaction militaire face aux méthodes sadiques de la stratégie terroriste (je pense aussi à Guilad Shalit), je préfère en discuter en Israël où le débat agite de plus en plus notre société civile.

Je souhaite bien sûr le retour rapide à une paix (même illusoire). Mais je doute que la volonté du ‘Hamas de provoquer la destruction de l’Etat d’Israël ait été réduite par la guerre et je crains que la ruine et la mort semée par mon armée n’aient fait que renforcer la haine de la population de Gaza et d’ailleurs. Si seulement vous, qui vivez au loin, pouviez prendre conscience des enjeux véritables et ne pas prendre parti sans savoir….


Voir par exemple :"


Professeur Francine Kaufmann - Département de traduction, d’interprétation et de traductologie de l’université Bar Ilan (Israël).



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