La détresse de Béchar

Par Michaël Béhé à Beyrouth © Metula News Agency

jeudi 8 janvier 2004

A Beyrouth, tout le monde comprend que si les leaders des Etats arabes ou musulmans les plus belliqueux, Iran, Libye, Syrie, sont en train de retourner leurs vestes, ça n’est ni de gaîté de cœur, ni parce qu’il s’agit d’un choix qu’ils auraient volontairement embrassé.


Comme on vous l’avait dit à la Ména - c’est un refrain qui devient presque litanique - notamment dans l’article « La guerre de Syrie n’aura pas lieu » de Stéphane Juffa, la campagne d’Irak a modifié le paysage stratégique de toute la région, au point que les régimes de l’Axe du mal vacillent, même s’ils ne sont pas sous le coup d’une menace militaire américaine immédiate.

L’occupant de notre pays, Béchar el-Assad, se trouvant privé des ressources que lui procurait la contrebande d’armes et de pétrole de Saddam Hussein, est exsangue. Après l’adoption des dispositions légales par le Congrès américain, contresignées par le Président Bush, contre la dictature syrienne et contre le régime de ses collabos au Liban, il suffirait d’un dernier tour de vis de la Maison Blanche, pour que le garrot n’étrangle tout à fait le pouvoir alaouite.

La Syrie n’a plus rien. Plus d’armée digne de ce nom, il suffit pour s’en convaincre de regarder l’allure de vagabonds des poilus de Assad, éparpillés dans la campagne libanaise, le contenu misérable de leurs gamelles et l’état chaotique de leurs véhicules. La Syrie n’a pas d’industrie digne de ce nom et n’en a jamais eue. Les quelques installations sidérurgiques et pétrolières, situées entre la capitale et la mer, tournent à peine et assurent avec difficulté, et à perte, les besoins domestiques de la dynastie assadienne. A les voir, on croirait reconnaître les desseins de Tintin au pays des Soviets.

Même le pillage systématique des richesses du Liban ne suffit plus à assurer l’essentiel alimentaire de notre voisin tyrannique. De plus, Assad doit faire face au coût exorbitant de l’entretien de ses forces de sécurité surdimensionnées, tout autant que l’est son industrie militaire. Tant qu’existait le parti baathiste frère de Bagdad, tant qu’existait la continuité géographique jusqu’à l’Iran, il restait au moins une hypothétique option militaire théorique en vue d’éradiquer Israël. Mais maintenant, tout ce build up ne sert strictement plus à rien, à part à assurer la sécurité du régime, quoique, à cet effet, il ne faille pas autant d’avions démodés, de tanks gloutons en pétrole et de soldats dont il faut payer la solde chaque mois.

L’opticien de Bagdad, devenu héritier d’un empire despotique, par un concours de circonstances, du fait de l’accident de son frère aîné, sait de surplus que les Israéliens n’attendent qu’une provocation pour lui régler son compte, avec la bénédiction de George W. Bush, décidément de plus en plus souriant. Alors, ce serait une véritable boucherie, durant laquelle les El-Assad perdaient leur trône en quelques heures d’une bagarre par trop déséquilibrée. De plus, s’il les Israéliens lui laissaient le temps d’utiliser ses quelques missiles à ogives non conventionnelles, que Béchar agite comme autant d’épouvantails à moineaux, ce qui semble hautement improbable, il attirerait sur les siens une fin de règne cataclysmique. Les gars de la Hél Avir le lui ont fait comprendre, après que ses supplétifs du Hezbollah aient assassiné un soldat juif sous les fenêtres de la Ména, à Em’tulla. En plus de raser un camp d’entraînement terroriste dans la proche banlieue de Damas, ils ont survolé son palais à de nombreuses reprises, sans que son armée n’ait même trouvé les ressources d’esquisser la moindre rébellion.

Depuis, la situation à la frontière israélo-libanaise a retrouvé un calme olympien, et c’est ce qui définit le mieux l’attitude des Assad : Ils ont toujours eu le sens des réalités et très peu celui de l’intrépidité. Ils savent compter. Dans ce nouvel ordre des choses, il ne faut donc guère s’étonner du voyage de Béchar el-Assad chez ses voisins turcs. La Syrie a besoin d’air pour respirer et le pragmatisme assadien, leur sens de la survie, lui a facilement fait oublier les termes humiliants de l’ultimatum qu’Ankara avait présenté à son père. Oublié aussi, que la Turquie n’a jamais entretenu de relations aussi conviviales avec Jérusalem, que depuis l’arrivée au pouvoir des musulmans modérés. Les projets sécuritaires entre Israël et la Turquie n’ont jamais été aussi nombreux et l’on croise moult instructeurs en uniforme de Tsahal en se promenant sur les aéroports d’Anatolie. D’ailleurs, le gouvernement turc avait posé sa seule condition à la visite de l’apprenti dictateur : Interdiction formelle de critiquer les liens privilégiés entre l’Etat ottoman et l’Etat hébreu. Interdiction même de les évoquer.

Ca n’est plus pour gêner le Syrien, presque au contraire. C’est en peu comme si son périple turc constituait la moitié de la distance du voyage de Jérusalem, car, pour durer, il lui faut maintenant amadouer son autre ennemi de toujours, le petit frère du grand Satan. L’affaire est claire, le revirement stratégique contraint est aveuglant, au point de déboussoler Ariel Sharon. Ses analystes militaires ont pourtant informé le bulldozer juif : Les Syriens sont sérieux dans leur désir de reprendre le dialogue, et dans les conditions que précise le ministre israélien de la défense, Shaul Mofaz : « Mon estimation est que les voix qui proviennent de Syrie sont avant tout un appel de détresse ! ». C’est vraisemblable, même que les mêmes analystes militaires ont remarqué que les officiels syriens, dans leurs récentes interventions, n’exigeaient plus le retrait israélien du Golan jusqu’aux lignes du 4 juin 1967. De quoi faire éternuer Hafez dans son cercueil, non ?

L’état major de l’armée israélienne se prononce unanimement pour engager une discussion sérieuse avec l’Héritier de la république syrienne. Ils sont d’avis que, peu importent les circonstances, les ouvertures de ce genre ne sont pas légions et que, dans la vision stratégique globale d’Israël au Moyen-Orient, leur pays ne peut pas se payer le luxe de ne pas enjamber ce genre de portes ouvertes. Sharon et Mofaz prennent leur temps et font monter les enchères, surtout qu’ils détestent avoir à négocier sur deux fronts à la fois (la Syrie et la Palestine, Ndlr.). C’est ce que le Premier ministre israélien a d’ailleurs expliqué en clair, avant-hier, aux journalistes qui l’assaillaient de questions : « Nous considérons les propositions syriennes mais il doit être entendu que cette nation n’a pas les moyens de gérer deux processus de ce genre simultanément ».

Pour nous, au Liban, bien sûr, nous avons tout intérêt à ce que les Israéliens ne se précipitent pas à sortir Béchar de son isolement. Plus longtemps la Syrie suffoquera-t-elle, plus vite elle déguerpira de chez nous. Et si le Damascène se montrait étonnement large dans ses concessions sur le Golan, la pression pour qu’il quitte le pays aux cèdres se verrait atténuer d’autant. Pour nous, il s’agit carrément d’une question d’indépendance ou d’occupation mais que pouvons-nous y faire, personne ne se soucie de notre opinion, et ce gouvernement de baudruches profiteuses n’est écouté de personne.

Le Moyen-Orient change. Très vite, on verra peut-être un ambassadeur de Kadhafi s’installer à Tel Aviv. Qui l’aurait cru ? Si cela arrive, ce sera le signe définitif qu’Israël fait partie de cette région et qu’il y aura la paix. La paix, sans Syriens chez nous, profiterait au Liban, parce qu’en acceptant le particularisme israélien, le monde arabe accepterait automatiquement le libanais. C’est encore dur à reconnaître publiquement pour beaucoup de mes concitoyens mais, qu’on le veuille ou non, dans cette région ingrate au cœur de l’Orient, la survivance d’un particularisme est tributaire de la survivance des autres.


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