Le professeur Menahem Milson au sujet du roman saoudien « Les filles de Riyad »

MEMRI

jeudi 31 mai 2007

Dans une interview diffusťe le 14 avril 2007 dans un programme en arabe de la tťlťvision israťlienne, le professeur Menahem Milson (1) a ťvoquť le roman Banat Al-Riyad (« Les filles de Riyad ») du romancier saoudien Dr Rajaa Al-Sanie, qui dťcrit la vie de quatre jeunes femmes de Riyad. Ce roman consiste en une sťrie de courriels envoyťs anonymement par l’une des jeunes femmes.


Banat Al-Riyad, publi√© en 2005, a fait l’objet d’une vive pol√©mique dans le monde arabe, notamment en Arabie Saoudite et dans les pays du Golfe, certains louant son audace et sa qualit√© litt√©raire, d’autres l’accusant d’√™tre un ouvrage provocateur. Voici quelques extraits de l’interview : (2)

Interviewer Nazih Khayr : "Un auteur inconnu, Rajaar Al-Sanie - devenu c√©l√®bre - a publi√© son roman Banat Al-Riyad., provoquant une temp√™te de critiques, bien que certains aussi appuient sa d√©marche. Cela ressemble √† une bataille entre [gens] √©clair√©s et obscurantistes.

Professeur Milson : Il n’est pas exag√©r√© d’affirmer que la parution de ce roman est un √©v√©nement important dans l’histoire de la culture et de la soci√©t√© arabes. Il me semble probable qu’√† l’avenir, ce roman sera consid√©r√© comme un tournant historique en termes de r√©forme sociale dans la r√©gion, notamment en ce qui concerne les droits de la femme. en Arabie saoudite et dans les pays du Golfe en particulier.

C’est un bon roman, captivant et bien √©crit.

Interviewer : Certains disent que le secret du succ√®s de ce roman ne r√©side pas dans sa valeur artistique, mais dans le fait que l’auteur a os√© aborder des sujets consid√©r√©s comme tabou dans la soci√©t√© saoudienne.

Professeur Milson : On juge un ouvrage litt√©raire sur la base de plusieurs crit√®res : litt√©raire, mais aussi sociaux et moraux. Permettez-moi de prendre en exemple la litt√©rature [d’un autre pays et] d’une autre culture. Chacun conna√ģt le c√©l√®bre roman am√©ricain du XIX√®me si√®cle, La case de l’oncle Tom. Cet ouvrage n’est certes pas consid√©r√© comme un chef-d’ouvre de la litt√©rature anglo-am√©ricaine ; il n’en a pas moins jou√© un r√īle majeur dans la r√©forme sociale. Publi√© en 1852, c’est-√†-dire neuf ans avant la guerre de s√©cession, il a influenc√© l’opinion publique, ouvrant ainsi la voie √† l’abolition de l’esclavage par Abraham Lincoln. Celui-ci dira par la suite que c’est cette petite dame [Harriet Beecher Stowe] qui a commenc√© la grande guerre.

Ainsi, [Banat Al-Riyad] est un bon roman, captivant, dot√© en outre d’une grande signification sociale, ce qui n’enl√®ve rien √† sa valeur litt√©raire.

Le titre du roman est emprunté à une chanson populaire. Cet emprunt revêt un aspect humoristique, ce qui est parfaitement acceptable et approprié.

[Comme vous avez dit], certains s’en sont pris au titre « Les filles de Riyad », affirmant que c’est une g√©n√©ralisation, vu qu’ [Al-Sanie] ne d√©crit pas [vraiment] toutes les filles de Riyad. C’est [une critique] ridicule. Veut-on qu’elle donne comme titre au roman « L’√©tude d’un secteur parmi les filles de Riyad » ?

Certains se demandent quel est le secret du succ√®s de ce roman. Ils r√©pondent que le public est all√© acheter le livre parce qu’il a √©t√© √©crit par une jeune femme - miracle d’entre les miracles ! - ou parce que la photo de l’auteure a √©t√© publi√©e. et d’autres raisons de ce type. Ce sont des trivialit√©s. qui prouvent seulement que les personnes √† l’origine de telles explications n’ont pas de respect pour les lecteurs.

Pourquoi ne pas donner les v√©ritables raisons, qui sont toute simples ? Les gens ont achet√© ce livre parce qu’il est captivant, parce qu’ils peuvent s’identifier √† ses personnages et parce qu’il traite. d’un probl√®me important. Il aborde ce probl√®me sensible avec honn√™tet√©, sinc√©rit√© et s√©rieux. Nous devons respecter le go√Ľt des lecteurs.

Le s√©rieux de la r√©flexion de cet ouvrage est indiscutable du fait que, dans ce roman, qui fait plus de 300 pages, il ne se trouve pas une seule sc√®ne qui pourrait √™tre qualifi√©e de provocante. L’ouvrage demeure tr√®s en retrait de ce qui est consid√©r√© comme sexuellement provoquant. Par exemple, il ne fait aucune mention de traits physiques [√† connotation sexuelle]. Naturellement, l’auteure parle d’amour √©met des r√©flexions sur les relations entre hommes et femmes. C’est normal. Ce sont des sujets qui occupent l’esprit des jeunes gens. Mais elle √©vite toute provocation. Elle traite [le sujet] avec beaucoup de dignit√© et d’humour √©galement.

Le roman a une unit√©. Il y a en effet quatre filles dans l’histoire, ce qui fait quatre intrigues, une par fille. Mais ces quatre intrigues s’entrem√™lent. La narratrice, l’auteure des emails, apporte une coh√©rence d’ensemble. Voil√† pour l’histoire. Mais il y a une autre unit√© plus importante : l’unit√© d’id√©e. Chacun des personnages cherche la stabilit√© dans sa vie, tout en pr√©servant sa dignit√© humaine et ses droits humains. Ces aspects apportent de la coh√©rence au roman, tout en alimentant l’int√©r√™t du lecteur.

S’agissant du langage, certains critiquent chez Rajaa Al-Sanie l’utilisation du dialectale parl√© ou, pour √™tre plus pr√©cis, d’un certain nombre de dialectes. Mais cela n’est pas un d√©faut. La plupart des romanciers arabes se servent du dialectale dans leurs dialogues. Il en a toujours √©t√© ainsi dans les romans arabes, depuis Zaynab, le roman de Muhammad Hussein Haykal √©crit au d√©but du 20√®me si√®cle. Il est vrai qu’une minorit√© d’auteurs ont pr√©f√©r√© √©viter le recours au dialecte, comme Naguib Mahfouz ou Taha Hussein. Mais la plupart des √©crivains ne cherchent pas √† l’√©viter : Fathi Ghanim et Gamal Al-Ghitani en Egypte, Hanna Mina en Syrie, et beaucoup d’autres encore. C’est pr√©cis√©ment la voie suivie par notre auteure, qui m√™le arabe litt√©raire et divers dialectes parl√©s, tels que le dialecte de Riyad et celui du Kowe√Įt - ce qu’elle fait avec habilet√© et esprit.

[En ce qui concerne la critique selon laquelle Rajaa Al-Sanie ne parle que de la classe privil√©gi√©e], un romancier d√©crit g√©n√©ralement le milieu qu’il conna√ģt et n’est pas tenu de d√©crire tous les probl√®mes √©conomiques et sociaux. Certains avaient reproch√© √† Naguib Mahfouz de ne pas d√©crire la vie des Felaheen. Mahfouz a r√©pondu : j’ai grandi au Caire et je d√©cris le Caire, surtout la classe moyenne. Cette critique [adress√©e √† Rajaa Al-Sanie] est injuste. Al-Sanie ne parle pas du probl√®me des relations chiites-sunnites, vu que celui-ci n’a rien √† voir avec la crise que traverse la protagoniste.

Nous devons distinguer entre l’auteure, Rajaa Al-Sanie, et la narratrice, qui est l’un des personnages du roman. Dr Al-Sanie souligne √† juste titre cette distinction. Le comportement et les id√©es d√©crits dans ce roman sont ceux des personnages. Le lecteur fait la connaissance des personnages de l’histoire, pas de l’auteure, sauf indirectement, √† travers les personnages. L’auteure n’est pas tenue de se d√©voiler ou de nous d√©voiler sa vie priv√©e. Elle nous pr√©sente les personnages du roman, un monde fictif. Ce n’est pas une autobiographie ou un journal intime. C’est un travail d’imagination et de fiction.

Quant à la prétendue influence du roman de [Françoise] Sagan Bonjour Tristesse, elle est inexistante. Ce sont deux romans totalement différents.

Il y a un dernier point que je voudrais soulever au sujet de l’√©crivain. Nous entendons souvent dire au sujet de jeunes √©crivains qu’ils sont des talents prometteurs. C’est l√† une √©valuation quelque peu ambigu√ę car, d’une part, on fait l’√©loge du jeune √©crivain et on lui prodigue des encouragements, mais de l’autre, on exprime des r√©serves, se gardant de porter un jugement h√Ętif. S’agissant du Dr Al-Sanie, la situation est compl√®tement diff√©rente : elle nous a d√©j√† offert une oeuvre litt√©raire importante et de grande valeur. C’est pourquoi nous devrions la consid√©rer comme un auteur ayant d√©j√† r√©pondu aux attentes [des lecteurs], et qui n’en demeure pas moins un talent prometteur.


(1) Menahem Milson, Professeur de litt√©rature arabe √† l’universit√© h√©bra√Įque de J√©rusalem et directeur du MEMRI, est l’auteur de nombreuses recherches sur la litt√©rature arabe, dont un ouvrage intitul√© Naguib Mahfouz, le romancier philosophe du Caire (Najib Mahfuz : The Novelist-Philospher of Cairo (New York : St Martin’s Press, 1997).
(2) Premi√®re cha√ģne de t√©l√©vision isra√©lienne, le 14 avril 2007


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