Pourquoi Genève ne marchera pas

Par Luc Rosenzweig © Metula News Agency

lundi 8 décembre 2003

L’accord dit de Genève, signé en grande pompe médiatique le 1er décembre est sans doute le document le plus subtil jamais élaboré dans le contexte du conflit israélo-arabe.


Son souci du détail, son parti pris de ne faire l’impasse sur aucune des questions épineuses, y compris celle du droit au retour des réfugiés palestiniens, sa prise en compte des fondamentaux symboliques des deux peuples, tout cela en fait la Rolls des traités susceptibles de mettre fin à ce conflit séculaire.

Et pourtant, point n’est besoin d’être prophète pour prédire que cette précieuse machine à produire de la paix risque fort de finir ses jours au cimetière des traités morts nés, avec pour seul mérite historique d’avoir contribué aux soins palliatifs d’une gauche juive et israélienne en plein désarroi moral et idéologique.

Ce n’est pas le caractère « privé » de cette initiative qui peut en empêcher au premier chef son éventuelle mise en œuvre. Il n’est pas interdit de penser que l’électorat israélien, fatigué de suivre Ariel Sharon au bout des impasses où il conduit son peuple, n’investisse un jours prochain Yossi Beilin et ses amis de leur confiance, ni que l’effacement physique ou politique de Yasser Arafat ne laisse place à une nouvelle génération de dirigeants palestiniens, lassés de faire jouer à leur peuple le rôle de martyr éternel de la cause arabe.

Mais quand bien même la conjonction des astres permettrait-elle qu’apparaissent simultanément à Jérusalem et à Ramallah des gouvernements animés de « l’esprit de Genève », rien ne permet d’affirmer que l’accord Beilin-Rabbo puisse être appliqué, et encore moins que son éventuelle application sur le terrain soit le prélude à une paix durable, sinon perpétuelle.

Il lui manque en effet l’essentiel : l’harmonisation des arrières pensées, qui est, si l’on en croit Talleyrand, bien plus déterminante que celle des pensées dans l’élaboration d’un traité qui tienne la route.

L’ « indicible » israélien, c’est l’idée que la perpétuation d’un conflit dit de « basse intensité » entre l’Etat juif et les Palestiniens, pour autant qu’il ne se traduise pas par une insécurité quotidienne dans les rues de Tel Aviv ou de Haïfa, est parfaitement gérable à moyen terme, en attendant que la crise qui ravage le monde arabo-musulman débouche sur une situation nouvelle, dont le remodelage irakien constitue la première étape. Sans faire de bruit, contrairement à son habitude, le ministre des finances Benyamin Netannyahou est en train de démontrer qu’une économie moderne peut supporter sans trop de dommages une situation d’affrontement chronique avec l’adversaire palestinien. Cette perspective donne tout son sens politico stratégique à la barrière de sécurité, une idée de la gauche israélienne qu’Ariel Sharon a fait sienne. La création ou non d’un Etat palestinien, au delà de cette barrière, n’est alors plus l’affaire d’Israël. Qu’ils se débrouillent ! Même des ultra faucons comme le vice-premier ministre Ehud Olmert se sont convertis à la vision de David Ben Gourion, selon laquelle un Etat juif et démocratique sur une partie réduite de la Palestine biblique est préférable à un « Grand Israël » où les Juifs seraient en minorités, contraint d’opprimer les Palestiniens. Mais à la différence de Yossi Beilin, les pessimistes-réalistes actuellement au pouvoir à Jérusalem ne croient pas à la paix par le partage, et n’envisagent la séparation d’avec la Cisjordanie et de Gaza que dans une logique purement sécuritaire.

Du coté palestinien, le non-dit le plus massif est le refus général du partage quel qu’il soit, modèle Genève, Camp David ou autre. Dans ce refus, les jusqu’au-boutistes du Hamas et du Djihad islamique rejoignent les Palestiniens dits modérés, notamment les élites vivant à l’étranger. Les premiers restent dans le registre de l’imprécation millénariste : à l’image des Croisés, les Juifs seront expulsés du Dar-al-islam, aujourd’hui, demain ou dans cent ans. Leur refus du partage est explicite, religieusement motivé, exclusif de tout compromis.

A l’inverse, ce même refus de la part des élites modernistes palestiniennes ne peut se proclamer pour ce qu’il est en réalité : une profonde méfiance envers le type d’Etat qui pourrait surgir dans une Palestine libérée de l’occupation israélienne. La préfiguration qu’en représente l’Autorité palestinienne, modèle Arafat, n’est pas de nature à les rassurer, bien au contraire ! Ce secteur de l’opinion palestinienne est de plus en plus séduit par la perspective de « L’Etat binational » du Jourdain à la Méditerranée, rejoignant en cela les conclusions du défunt Edward Saïd. Ils trouvent des alliés médiatiquement efficaces dans l’extrême gauche israélienne anti-sionistes, du style Michel Warshawski ou Eyal Sivan, dont les belles âmes occidentales font leurs délices. La « minorisation » des Juifs dans cet espace étant démographiquement assurée à moyen terme, et un statut économique et politique comparable à celui des Arabes israéliens, apparaissant comme infiniment préférable à celui dont jouissent les citoyens ou sujets des pays voisins, pourquoi passer par la douloureuse étape du partage ?

L’initiative de Genève vient donc trop tard, ou trop tôt pour avoir la moindre chance de faire bouger les lignes au Proche-orient. Trop tard, car le processus d’Oslo a révélé toutes les impasses de la « raison partageuse » dans le traitement de ce conflit, trop tôt parce que le principal obstacle à la paix dans cette région, la crise économique, politique et morale du monde arabo-musulman n’a pas encore fait surgir les révolutions nécessaires.


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