Scènes de western rapportées par Le Monde

par David Ruzié, professeur émérite des universités, spécialiste de droit international

mardi 12 décembre 2006

Le grand quotidien du soir tend à se surpasser.
Il y a quelques jours, il faisait, presque, l’apologie du terrorisme en Irak en consacrant une page entière aux méfaits d’un sniper.


Cette fois, c’est dans le numéro daté du 12 décembre, que Le Monde consacre un « reportage », d’une pleine page, à la « Cisjordanie : la peur au compteur » (p. 22).

Sous une photo anodine, couvrant un tiers de page, montrant un garde-frontière contrôlant un taxi palestinien, à un check-point situé à l’est de Jérusalem, l’envoyé spécial Benjamin Barthe entend décrire, selon le sous-titre : check-points à répétition, routes barrées à l’improviste, chemins de contournement périlleux ».

Il est censé montrer que « les chauffeurs de taxi palestiniens connaissent tout du bouclage de la Cisjordanie et de ses dangers ».

Jusqu’à présent, rien de surprenant.

Mais il n’en est plus de même lorsque ce « journaliste » entend décrire « un trajet d’environ une demi-heure que les chauffeurs parcourent la peur au ventre, car tous connaissent les méthodes musclées des soldats qui se tiennent souvent là en embuscade » (souligné par nous).

Et l’envoyé spécial de relater l’ « amère expérience » d’un taximan qui, un jour du mois d’août dernier, transportait une dizaine d’habitants de Jénine en direction de Ramallah, lieu de leur travail.

(Comme chacun sait les terroristes palestiniens ne se déplacent pourtant qu’à pied et que, jamais, un taxi palestinien n’en a véhiculé).

Or, voilà qu’à un moment donné, des soldats « le mettent en joue » et l’obligent à piler en lui reprochant d’avoir emprunté une route interdite.

Jusque là, toujours rien que de plus normal.

Mais, tout bascule : sans attendre sa réponse, un soldat lui « assène un coup de crosse dans le visage » et les autres soldats font descendre les passagers et les forcent à s’allonger ventre à terre.

Et là on nage en plein délire : l’un des soldats « fait une série d’allers-retours, en leur marchant sur le dos  » (souligné par nous).

Passons sur la description de la fouille des objets se trouvant dans le véhicule qui entraîne « au moindre signe de protestation des passagers » qu’on « les leur jette à la figure ».

Et vient le summum, digne de l’épisode de Guillaume Tell.

Au bout d’une demi-heure de ce « traitement », un soldat israélien « s’empare d’une tomate dans un cageot posé dans le coffre et la pose sur la tête du chauffeur de taxi, fait deux mètres en arrière et épaule son fusil : « Je vais te dégommer ». « Il a commencé à compter... » et le Palestinien de poursuivre : « A trois, je me suis effondré par terre......J’étais persuadé qu’il allait me tirer dans la tête. Finalement, il n’a pas tiré, mais lui et les autres soldats ont recommencé à me frapper, à coups de poing, de pied et de crosse ».

(Là, le journaliste en rajoute, car si le malheureux est à terre on voit mal que l’on s’acharne sur lui à coups de poing et de crosse, les pieds suffiraient...).

Mais, selon le « journaliste » qui reprend à son compte ce récit : « Le calvaire dure encore une dizaine de minutes avant que les soldats n’ordonnent à leurs victimes de décamper ».

Alors qu’il redémarre « le corps couvert d’ecchymoses » (c’est tout ?), le chauffeur de taxi voit dans son rétroviseur que les soldats israéliens ont déjà arrêté un nouveau taxi.

Mesure inutile, puisque nous l’avons dit, les terroristes vont à pied.....

Et c’est à ce moment que l’on découvre que non seulement - on le savait déjà - Benjamin Barthe n’a pas assisté à ces scènes, mais que de plus il n’a pas recueilli, directement le témoignage en question.

« Ce témoignage a été initialement recueilli et vérifié
par l’association israélienne de défense des droits de l’homme B’Tselem » (souligné par nous) et « il a été répété au Monde sur un parking de taxis de Naplouse » (répété quand et par qui ?).

Ce « témoignage » ressemble étrangement à celui du père du petit Mohammed Al Dura qui, alors qu’il aurait été grièvement blessé, cependant que son fils était tué, était, toutefois, en mesure de raconter la scène qu’il avait vécue, très rapidement après les faits, avant de se rétracter quelque temps après, sans avoir, sans doute, été retrouvé par Antenne 2.

Ce n’est pas ce genre de « reportage » qui honore la presse française.

Rappelons nous les scènes manifestes de manipulation de la vérité pourtant complaisamment rapportées par les TV françaises, durant l’été dernier.

Mais terminons par ce lapsus tout à fait révélateur de Benjamin Barthe qui nous indique que B’Tselem « a récolté une demi-douzaine de témoignages du même acabit
 » (pourquoi ce terme péjoratif ?).


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