Palestiniens/ Une culture de violence

Michel Gurfinkiel

lundi 23 octobre 2006

« La violence, comme un démon, s’est emparée de nous... Elle nous a fait perdre la raison... » Les étranges aveux du porte-parole du Hamas, le Dr Ghazi Hamad.


Quand les islamistes parlent d’un démon ou d’un cancer qui dévore le Moyen-Orient, ils font habituellement allusion à l’Etat d’Israël, au sionisme ou aux juifs. Mais la semaine dernière, le Dr Ghazi Hamad, le porte-parole officiel du Hamas, a retourné cette métaphore contre la « culture de violence » qui, selon lui, « corrompt » le monde arabe en général et la société palestinienne en particulier.

Dans un éditorial publié par l’hebdomadaire Al-Ayam, il demande en effet, ou se demande, à propos des affrontements entre son mouvement et le Fatah de Mahmoud Abbas : « Sommes-nous vraiment une société violente ? Sommes-nous en proie à une maladie chronique de violence qui détruit notre tranquillité d’esprit et notre sûreté matérielle ? Sommes-nous enfermés dans la prison de notre propre violence ? Notre peuple a-t-il fini par croire que la violence est la solution de tous les problèmes, et qu’on peut tout arranger avec des balles, des obus, un pamphlet incendiaire, des paroles atroces ? ». Ces quelques mots se suffiraient à eux-mêmes. Ils constituent, pour un lecteur arabe d’aujourd’hui, l’équivalent d’une révolution copernicienne, où le Soleil, au lieu de tourner autour de la Terre, serait désormais placé au centre de l’univers. Mais Hamad va plus loin, car si la langue arabe est splendide, elle n’incline pas, comme l’hébreu ou le français, à la brièveté : « La culture de violence », s’interroge-t-il, « est-elle désormais si profondément enracinée dans nos corps et nos esprits que nous ne pouvons lui échapper ni dans notre sommeil, ni quand nous sommes éveillés ? Je le crains, nous avons tellement capitulé devant la violence qu’elle est a pris le contrôle de notre vie tout entière : elle règne, toute puissante, sur nos foyers et nos voisinages, sur nos familles et nos organisations, et même sur nos universités. Il n’est pas de lieu qui ne lui échappe ».

Voici la métaphore du démon : « La violence s’est emparée de tout », note Hamad, « comme un démon s’empare d’une personne. Elle nous a fait perdre la raison... Nos fêtes nous paraissent désormais insipides tant que nous n’avons pas tiré des dizaines de coups de feu en l’air... Et à nos enterrements, il est désormais banal que nos héros tirent à nouveau des centaines de balles... »

Plus radicale encore, voici la métaphore du cancer, associée, ce qui est une autre surprise, à un désir de paix et de normalité : « Nous aspirons à guérir de cette maladie, de ce cancer, qui a corrompu nos esprits, paralysé nos cœurs, crevé nos yeux. Nous voulons voir le moment où la paix et l’amitié l’emporteront à nouveau... Le moment où les petits enfants ne trembleront plus en entendant les fusillades ».

De deux choses l’une. Ou bien Ghazi Hamad ne se préoccupe que de la violence entre Palestiniens. Ou bien il condamne également la violence anti-israélienne, qui serait, en fait, la cause directe, le terreau nourricier, des violences interpalestiniennes.

Je crois que la seconde interprétation est la bonne. Hamad va en effet trop loin dans ses dénonciations. Le monde arabe et islamique a toujours su qu’il était en proie aux querelles et à la violence. Mais il a toujours refusé d’en assumer la responsabilité : ces déchirements, selon le discours officiel, ne seraient pas sui generis mais résulteraient de complots incessants et obscurs ourdis par les non-Arabes et les non-musulmans, les juifs et les chrétiens, Israël et l’Amérique. Une attitude qui, soit dit en passant, est reprise avec une belle candeur ou une belle inconscience par nombre de journalistes ou hommes politiques occidentaux quand ils attribuent tous les maux dont souffrent la société palestinienne à l’ « occupation » israélienne, au blocus des Territoires, et aux « humiliations » de toutes sortes infligées par Tsahal...Or tout le propos de Hamad consiste à refuser ce transfert sur l’autre et, au contraire, d’intérioriser la faute.

Ce qui nous conduit à d’autres questions. Hamad parle-t-il au nom de son organisation ou en son nom personnel ? Son éditorial révèle-t-il l’état réel de l’opinion publique palestinienne, ou encore un divorce croissant entre ces opinions et les appareils politicomilitaires palestiniens, tant Fatah que Hamas ? Y a-t-il au sein du monde arabe et islamique un courant qui refuse le suicide collectif prôné par les sunnites d’Al-Qaida et les chiites iraniens ? Ce courant est-il en train de monter en puissance, y compris dans les milieux jusqu’ici touchés par l’islamisme radical ?

Il se peut, bien entendu, que je me trompe. Ou encore que Hamad, après un baroud d’honneur tout à fait sincère, retombe dans les discours convenus et le djihadiquement correct. Mais ce qu’il a dit restera. Comme un aveu. Comme un témoignage irrécusable. Comme la preuve par neuf du danger qui menace Israël et l’Occident. Et comme la justification absolue de leurs guerres d’autodéfense.


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