Vous avez dit « humilié » ?

David Ruzié, professeur émérite des universités, spécialiste de droit international

jeudi 16 mars 2006

Le Monde a titré son éditorial du 16 mars 2006 : « Abbas humilié ».
Ce n’est certes pas la première fois que ce quotidien tend à rendre Israël responsable de tout ce qui va mal au Moyen Orient.


Mais, une fois encore, il ne suffit pas d’affirmer, encore faut-il prouver.

Or, le contenu de l’éditorial est contredit par des informations, publiées en page 4, malgré le titre non moins engagé : « Le raid israélien de Jéricho accroît la tension à Gaza et en Cisjordanie ».

Car, rappelons que l’éditorial est sensé exprimer « la position du Monde ou sa réaction à propos d’un événement marquant », « qu’il fait préalablement l’objet d’une discussion entre son auteur et la direction de la rédaction » et qu’ « il n’hésite pas à porter la plume dans la plaie » (Le style du Monde , 2002, p. 59).

Au passage, relevons la remarque fielleuse et particulièrement désobligeante sur la personne de l’actuel Premier ministre israélien, qui « a dû trouver judicieux d’enjoliver un médiocre parcours militaire par un coup de force ».

Mais, on ne manquera surtout pas de s’étonner de la « modestie » de l’auteur anonyme de l’éditorial qui n’hésite pas, en grand stratège militaire, à considérer que l’issue de ce « coup de force » « ne faisait guère de doute ».....

Car là, on est, au contraire, en droit de douter de l’assurance que pouvait avoir l’armée israélienne de la réussite totale - car c’en fut effectivement une - de l’opération qui a, effectivement, permis de « récupérer » sains et saufs les détenus et ce, sans, apparemment, de dégâts collatéraux.

Que n’eût-on pas dit et écrit si, par malheur, l’un ou l’autre, voire tous les détenus recherchés, avaient été tués au cours des combats ?

Mais, revenons aux éléments fournis par Le Monde , lui-même, quelques pages plus loin, quant à l’humiliation subie par Mahmoud Abbas.

En effet, on apprend que le ministre britannique des affaires étrangères et le département d’Etat américain ont invoqué des « raisons de sécurité » pour justifier la décision de retirer leurs observateurs de la prison de Jéricho et que Jack Straw a précisé avoir « tenté d’alerter à de nombreuses reprises l’Autorité palestinienne sur ce point ».

On pouvait d’autant plus s’attendre à une tentative de « militants » ou d’activistes » pour libérer les détenus en question que le journal rappelle - ce qui avait, d’ailleurs, été également évoqué devant le Conseil de sécurité (v. notre point de vue d’hier) - que Mahmoud Abbas avait évoquée le 7 mars dernier la libération d’Ahmed Saadat.

De plus, on apprend quelle était la condition que le président de l’Autorité palestinienne entendait, pour sa part, mettre à cette libération : non pas, évidemment, l’engagement de renoncer à de nouvelles actions terroristes, mais simplement d’obtenir... « une lettre du bureau politique du FPLP le déchargeant de toute responsabilité ».

Mahmoud Abbas ne voulait, sans doute pas, être rendu responsable d’une « élimination ciblée » qui aurait pu intervenir à la suite de cette libération.

Quant à la date choisie par Israël pour empêcher que le commanditaire et les exécutants de l’assassinat d’un ministre israélien restent impunis (alors que des poursuites étaient toujours en cours devant une juridiction palestinienne), Le Monde indique lui-même que le gouvernement israélien craignait la libération d’Ahmad Saadat, « commanditaire présumé » du ministre israélien Reham Zeevi ne soit libéré par le futur gouvernement palestinien.

Le titre d’un autre article, publié sur la même page : « Le retrait des Américains et des Britanniques a donné le feu vert à Tsahal » ne manque pas de saveur, si on le confronte aux déclarations faites par les responsables de ces deux pays...

On constate d’ailleurs une certaine convergence entre les récits des correspondants du Monde, Stéphanie Le Bars et Gilles Paris, et une dépêche de l’AFP (rapportée par Proche-Orient.info) et diffusée le même jour.

Car, sous le titre « Abbas rejette toute responsabilité dans l’opération de Jéricho », nous apprenons que Mahmoud Abbas admet que « les Américains et les Britanniques nous ont dit il y a une semaine
qu’ils allaient partir » (souligné par nous).

Et, avec une grande candeur, le président de l’AP poursuit : « Quand nous leur avons demandé pourquoi, ils ont répondu : Nous ne savons pas » (mais nous, nous ajouterons : « Mais lui, le savait »)........

Toujours aussi naïvement, il leur aurait, alors, « suggéré d’emmener les six prisonniers à Ramallah et de les protéger mais ils ne nous ont pas répondu ».....

Pourquoi Ramallah et pas Bécon-les-Bruyères ou Trifoullis-les-Oies ?

Il est vrai que ces deux localités ne relèvent pas de l’Autorité palestinienne (qui, en l’occurrence n’a d’autorité que le nom).

On ne s’étonnera pas davantage d’apprendre que pour le leader (sic) palestinien « toute l’opération a été coordonnée entre les observateurs internationaux et Israël ».

Pas plus surprenante est, d’ailleurs, la qualification de « crime odieux » attribuée à l’opération qui, rappelons-le, avait pour but d’empêcher la remise en liberté, à très court terme, du commanditaire et des exécutants - que nous ne qualifierons plus de présumés, puisqu’ils auraient déjà été jugés en 1ère instance - de l’assassinat d’un ministre israélien.

Nous nous permettrons de terminer en soulignant le fait que, contrairement à ce que l’on aurait pu penser, à en juger par la mise à sac d’un centre culturel britannique, la prise en otage de deux journalistes français n’était pas un acte d’hostilité à l’égard de la France.

Selon les déclarations faites par les intéressés, lors de leur libération, leurs ravisseurs, qui les ont bien traités, voulaient seulement faire pression sur la France pour qu’elle intervienne en vue d’obtenir la libération d’Ahmad Saadat.

D’ici que la France propose de l’accueillir à Bécon-les-Bruyères ou Trifoullis-les-Oies, comme, jadis, Giscard d’Estaing, accordant l’asile à Khomeiny, à Neauphle le Château....


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