Youssouf Fofana, le montrer ou pas ?

Daniel Psenny - Le Monde

samedi 4 mars 2006

Pendant le week-end des 25 et 26 février, dans les locaux de la police judiciaire d’Abidjan, en Côte d’Ivoire, où il était en garde à vue après son arrestation, Youssouf Fofana, le « cerveau des barbares » de Bagneux, responsable présumé de l’enlèvement et de la mort d’Ilan Halimi, a été interviewé, photographié et filmé en compagnie d’une jeune femme.


Samedi 25 février, l'Agence France Presse (AFP) a été la première à diffuser sur son site une photo du suspect, menotté et faisant le V de la victoire, un léger sourire aux lèvres, en compagnie de son amie (dont le visage avait été flouté). Selon Paola Messana, directrice de la photo de l'agence, cette photo a été achetée 700 euros à un policier par le correspondant de l'AFP sur place.

Après consultation de trois avocats parisiens, spécialistes du droit de la presse, la direction de l'AFP a toutefois décidé de supprimer la diffusion de la photo. Sur le site Internet de l'agence, les deux photos mises en ligne ont été barrées d'une croix rouge, avec la mention "mandatory kill" (suppression obligatoire).

Selon Mme Messana, en diffusant ce cliché, l'agence aurait pu être accusée de "corruption de fonctionnaire" et "d'atteinte à la vie privée" de Youssouf Fofana. Mais surtout, "il n'y avait pas une nécessité impérieuse de diffuser cette photo très provocatrice", précise-t-elle. Paris Match n'a pas eu ces scrupules, qui publie cette semaine une série de photos, de bien moindre qualité, du suspect de Bagneux, dans le même commissariat, et non floutées.

Mais ce sont les images de i-télé qui ont provoqué la polémique. La chaîne d'information de Canal+, lundi 27 février, a diffusé en boucle une interview d'une minute trente du suspect, réalisée vendredi 24 par le correspondant de la chaîne à Abidjan. Selon Bernard Zékri, directeur de la rédaction de i-télé, cet entretien, d'une durée réelle de huit minutes, a été réalisé dans des conditions conformes aux règles du journalisme. "Aucun argent n'a été versé à qui que ce soit et personne sur place n'a été payé", affirme M. Zékri qui dément formellement qu'une somme de 15 000 euros ait été versée à un tiers pour récupérer l'entretien, comme l'a écrit Le Parisien du 1er mars, citant une source de l'ambassade de France à Abidjan.

"Avant l'interview, le journaliste m'a téléphoné et nous nous sommes mis au point sur les questions à poser. Je lui ai proposé une pige de 2 000 euros pour la réalisation de cet entretien. C'est tout", dit M. Zékri. Selon lui, les rushes de l'interview - que la direction de i-télé a refusé de montrer au Monde - prouvent que c'est bien la voix du reporter qui pose les questions. "C'est un journaliste local qui a de bons contacts avec les institutions, et je lui fais entièrement confiance", dit-il.

Pourquoi la direction de i-télé a-t-elle envoyé, samedi 25 février, un journaliste à Abidjan récupérer la cassette, alors qu'une équipe du magazine de Canal+ "90 minutes", déjà sur place, pouvait rapatrier les images à moindres frais ? "J'ignorais qu'une équipe de Canal+ était à Abidjan. Je ne l'ai appris que samedi matin", explique M. Zékri.

Un autre journaliste, pigiste de France 2, a également pu réaliser une courte interview de Youssouf Fofana. Mais, contrairement à i-télé, la direction de l'information de France 2 a refusé de la diffuser. "Il y a des scoops que l'on ne doit pas passer, estime Arlette Chabot, directrice de l'information de la chaîne publique. D'une part, les images n'étaient pas de bonne qualité, et surtout, les paroles de Fofana étaient provocatrices et auraient pu heurter la famille et les proches d'Ilan Halimi."


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