Pour que le meurtre d’Ilan Halimi ne soit pas considéré comme une fatalité, transformons l’éducation en Europe ! !

lundi 27 février 2006

Les stéréotypes ont la vie dure : Ilan Halimi est mort, après trois semaines de tortures, sauvagement assassiné parce qu’il n’était pas considéré comme un homme digne de ce nom par ses bourreaux.


Au XXI ème siècle, 50 ans après la Shoah, des Européens continuent de penser que les Juifs ne sont intéressés que par une seule chose : l’argent. Ce stéréotype criminogène, né à cause de l’éviction des Juifs de toutes les carrières autres que celles de la finance et de l’usure aux alentours du premier millénaire européen, a la vie dure. Il s’alimente de la haine multimillénaire des Chrétiens envers Judas, de la Contribution à la question juive de Marx (1843) qui affirmait : « L’argent est le dieu jaloux d’Israël devant qui nul autre dieu ne doit subsister », de l’antisémitisme d’extrême-droite, de l’exploitation de ce concentré explosif par l’islamisme et enfin du désir de désigner des boucs- émissaires aux difficultés dont on se sent soi-même assiégé.

La démarche courageuse de Jules Isaac :

Pourtant la survie des stéréotypes antisémites n’est pas une fatalité. Un homme courageux, un professeur d’histoire dont les manuels ont instruit des générations d’écoliers et de collégiens, dont la femme et la fille sont mortes, victimes de la barbarie nazie, Jules Isaac, s’est levé pour dire au pape Jean XXIII une vérité que la catholicité n’a jamais plus voulu refouler depuis lors : l’anti-judaïsme « chrétien » a été la matrice de tous les anti-judaïsmes postérieurs, antisémitisme inclus. Ce qu’analyse avec finesse le Père Jean Dujardin : « Le caractère négatif de la pensée chrétienne à l’égard des Juifs a servi le combat de l’humanisme athée contre les Juifs et a donc fait le lien, au niveau même de la pensée avec l’antisémitisme moderne. » (L’Eglise catholique et le peuple juif. Un autre regard, Paris, Calmann-Lévy, 2003, p.163). Sans le § 4 de l’encyclique Nostra Aetate (Notre époque) : « De la religion juive » élaborée par le Concile de Vatican II (1963 - 1965) et qui décidait de supprimer les dogmes du « peuple déicide » et de la catholicité = « verus Israël », jamais cette vérité n’aurait pu sortir de la bouche d’un théologien catholique de renom. Cela mais aussi les Amitiés judéo-chrétiennes (fondées dès 1948 par Jules Isaac et Edmond Fleg avec des Justes des nations chrétiens comme le Père Chaillet et le Pasteur Le Pury) , et d’autres groupes d’amitié inter-religeuses comme la Fraternité d’Abraham , continuent d’œuvrer pour combattre la survivance de l’enseignement du mépris et de la haine à l’endroit des Juifs : aujourd’hui aucun chrétien ne peut plus se dire ouvertement à la fois tel et antisémite ; la papauté a reconnu l’Etat d’Israël et la nécessité pour la chrétienté d’accorder à la judaïcité une vocation spirituelle toujours actuelle et à l’écoute de laquelle la chrétienté doit se mettre pour se comprendre elle-même. Et ce résultat a été obtenu par la confiance en la vérité d’un intellectuel juif alors âgé de plus de 80 ans , affectueusement appelé « l’octogénaire en mission » par le cardinal Bea, ce proche du pape qui avait déclaré : « le peuple juif ne peut être dit « déicide » dès lors qu’il n’a pas reconnu la divinité de Jésus ».

Prolonger l’oeuvre de Jules Isaac : notre responsabilité de citoyens de la République :

L’Eglise catholique se réforme peu à peu elle-même : on regrette qu’elle n’enseigne pas systématiquement à tous les niveaux « l’enseignement de l’estime » envers les Juifs appelé de ses vœux par le Grand Rabbin Kaplan.

Mais elle n’est pas seule en lice pour ce travail de salubrité publique : en Europe d’autres courants que le christianisme (même si c’est en lien direct ou indirect avec lui) ont propagé les germes de mort que constituent les stéréotypes antisémites : la Renaissance avec le Shylock de Shakespeare (pour ne citer que lui) ; Luther et ses Propos de Table ; les Lumières avec les tirades anti-juives haineuses de Voltaire dans son Dictionnaire (bien peu, dans ce cas) philosophique (cf. Pr. Arthur Hertzberg, Les origines de l’antisémitisme moderne, Presses de la Renaissance, 2004) ; l’anti-judaïsme chrétien a aussi alimenté l’anti-judaïsme musulman qui revient aujourd’hui en Europe se combiner avec l’antisémitisme laïque de l’extrême-gauche, hérité de Marx et de Proudhon.

Nettoyer l’Europe des miasmes d’un anti-judaïsme multi-séculaire est une tâche plus qu’urgente : la formule de conclusion du congrès international de Seelisberg (Suisse) réuni en 1947 pour transformer le regard de la chrétienté sur les Juifs et le judaïsme s’énonçait en forme de projet : « Introduire et développer dans l’enseignement scolaire et extra-scolaire à tous les degrés, une étude plus objective et plus approfondie de l’histoire biblique et post-biblique du peuple juif ainsi que du problème juif. Promouvoir en particulier la diffusion de ces connaissances par des publications adaptées aux différents milieux chrétiens ; veiller à rectifier dans les publications chrétiennes, surtout dans les manuels d’enseignement tout ce qui s’opposerait aux principes énoncés plus haut. » . Il convient de relancer ce projet et de le transposer à l’enseignement laïque, d’autant qu’il comporte depuis 2001, un enseignement laïque du fait religieux. Malheureusement, en son état actuel (2006), l’enseignement du fait religieux en France ne traite nullement des Juifs et de leur apport à la Civilisation humaine mais seulement des Hébreux comme « transition » (sic) au christianisme (en 6ème), en sautant ensuite, pour ce qui est de la connaissance du peuple juif, directement à la Shoah (en 3ème et en terminale). Le judaïsme peut donc rester l’angle mort de l’Histoire des religions ; contrairement au christianisme, il n’est jamais abordé sous l’angle de son évolution (quid du passage des Hébreux aux Juifs, par exemple ?), ni associé à la notion de Civilisation comme le sont le christianisme et l’Islam. L’événement tragique de la mort d’Ilan doit nous ouvrir les yeux : le silence sur les Juifs et le judaïsme n’équivaut pas à une meilleure intégration de ceux-ci ; il laisse la voie ouverte à tous les phantasmes, à toute l’eau sale des préjugés immémoriaux jamais combattus de front. Une Ecole qui se dit laïque et républicaine peut-elle admettre de continuer ainsi sans broncher ?

Le flambeau allumé par Jules Isaac et porté au cœur de la chrétienté pour en éclairer les zones d’ombre persistantes doit être relevé et porté avec détermination au cœur de la laïcité, pour lui donner toute sa signification fraternelle. L’histoire du judaïsme et de l’antisémitisme ne doit plus être réservée à quelques étudiants hébraïsants de l’Institut National des Langues Orientales ; c’est dans chaque école, devant les enfants de toutes origines sociales et religieuses que les enseignants doivent expliquer, documents historiques à l’appui, que le temps de l’enseignement du mépris et de l’indifférence envers les Juifs et le judaïsme est bien révolu. Parce que la civilisation occidentale doit à celui-ci l’idée d’une justice sociale universelle, d’une séparation entre pouvoir divin et pouvoirs temporels, d’une histoire ouverte à la liberté humaine et à ses créations . Prophétisme juif, discussion talmudique, cosmopolitisme culturel, sionisme (salué par Martin Luther King comme droit inaliénable du peuple juif) doivent enfin être reconnus comme apports positif du peuple juif à l’humanité entière. Pour la France, se mettre au travail pour initier cette réforme serait le premier pas vers la reconquête de son rayonnement international européen et extra-européen, car après quelques grincements de dents (hélas prévisibles), son goût de la vérité lui vaudrait l’universelle estime.

Assumons donc jusqu’ai bout notre responsabilité d’hommes et de femmes conscient(e)s et civilisés en signant et faisant signer la pétition qui suit, à l’adresse : lamm.nadia neuf.fr (en indiquant vos nom, prénom, profession, ville et en disant : « je soutiens la Proposition de rénovation de l’Education civique pour une Europe démocratique » .

PROPOSITION DE RENOVATION DE L’EDUCATION CIVIQUE POUR UNE EUROPE DEMOCRATIQUE

1° - Des constats préoccupants :

Notre pays, comme d’autres en Europe, connaît, depuis quelques années, une recrudescence d’actes racistes, sexistes et antisémites (cf. Les Territoires perdus de la république, éd. Mille et une nuits, 2002, le Rapport annuel 2003 de la Commission Nationale consultative des Droits de l’Homme ou encore les données de l’Observatoire du Monde juif.) Cet état de fait est en contradiction avec l’héritage républicain de la France et l’héritage humaniste de l’Europe. Il marque une régression telle qu’un haut dignitaire de l’Eglise catholique s’en est ému récemment :

« On ne peut pas le nier, il y a un retour de l’antisémitisme dans notre vieille Europe où il s’était développé au fil des siècles. Ne pas le reconnaître, ne pas l’appeler par son nom est une manière inconsciente de l’accepter. Ses contours sont vagues et ne se réduisent pas au conflit israélo-palestinien : bien que l’antisémitisme ait été fermement condamné par l’Eglise lors du Concile de Vatican II, les mentalités collectives qui s’en nourrissent sont trop lentes à changer. » (Cardinal Roger Etchegaray, à la Stampa, cité le 21/12/03 sur le site Internet de la LICRA.)

2° - Agir de manière responsable :

A l’heure où l’on discute de l’intégration à l’Europe des peuples de l’est et de la Turquie et de la teneur de sa Constitution, nous demandons au Président de l’Union européenne et aux différents gouvernements de l’Europe de re-considérer les missions, les contenus et les démarches de l’Education civique en Europe.
Le rôle des Etats, en effet, n’est pas seulement de réprimer les violences racistes sexistes ou antisémites dans la société et à l’Ecole ; il est avant tout de chercher à les prévenir. L’Education civique a un rôle majeur à jouer ici : elle ne doit pas se borner à décrire les institutions sociales et politiques nationales et internationales dans leur nature et leur fonctionnement. Elle doit en outre armer les élèves contre les préjugés précisément liés à la xénophobie, au mépris des femmes ou encore à la haine des Juifs (peuple et religion).

Pour cela, elle doit faire appel à l’Histoire sociale et politique, à la Philosophie, à l’Histoire des religions dans une démarche résolument interdisciplinaire. Elle doit aussi s’appuyer sur la Psychologie du développement des élèves et la Psychanalyse de la culture, car ces sujets, longtemps méconnus, relèvent d’une complexité qu’il ne s’agit pas d’évacuer au profit d’un quelconque retournement spectaculaire (mais qui ne résoudrait rien, bien au contraire) de la xénophobie en « amour » des étrangers , du sexisme en féminisme à tous crins ou de l’antisémitisme en philosémitisme.

C’est ainsi qu’elle pourra procéder à la déconstruction (genèse et conséquences) des stéréotypes les plus fréquents qui empoisonnent le vivre-ensemble à l’Ecole et dans la société, conduire les élèves à réaliser quelles sont les valeurs fondatrices de l’Europe et de la France et à apprécier le fait qu’il leur soit donné de vivre dans un cadre démocratique.

A l’issue de cet enseignement (fin du Collège), les élèves passeraient un examen spécial conduisant à la délivrance d’un Brevet de Citoyen évaluant d’une part le niveau des connaissances théoriques atteint, d’autre part la participation à des actions civiques (au Primaire et au Collège) que ce soit à l’intérieur de l’institution scolaire, dans les Conseils municipaux d’enfants ou au sein d’associations d’enfants placées sous la responsabilité des adultes (cf. La Convention internationale des Droits de l’Enfant ratifiée par l’ONU en 1989 et par la France en 1990).

Dans cette optique, les Instituts et Etablissements de Formation des Maîtres des Premier et Second Degrés du Public et du Privé devraient offrir à l’ensemble des Professeurs en formation initiale ou continuée des modules et des stages renforcés concernant les concepts et les démarches de l’Education civique .
Les éditions pédagogiques offriraient des outils adaptés (progressions balisées ; supports papier, audio et vidéo).

Nadia LAMM. Professeur de philosophie titulaire. IUFM de l’Académie de Rouen.


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