Cessons de déraisonner !

Albert CAPINO

jeudi 29 décembre 2005

Depuis les déclarations provocatrices d’Ahmadinejad, me parviennent de toutes parts de nombreux d’appels, dont le ton va de l’outragé au mystique.
Et si nous prenions un peu de recul en gardant la tête froide ?


Derrière leurs provocations, le président iranien et les acolytes qui partagent aujourd’hui son pouvoir ont un objectif bien précis. Y répondre sur un ton offusqué - comme le fait l’Union européenne sans agir pour autant - ou encore traiter Ahmadinejad d’antisémite ou de révisionniste, même si c’est sans doute vrai, ne résoud rien. Au contraire, cela apporte de l’eau à son moulin et isole la communauté juive des autres, alors que non seulement les Juifs, mais aussi les Chrétiens et les musulmans sont menacés. Aux yeux des islamistes radicaux, tous sont “coupables” d’ouverture, de modernisme et sont taxés d’être des“infidèles” ou des “corrompus”.

La révolution iranienne aura 25 ans en février 2006. C’est le temps qu’aura mis le régime à sa tête à éliminer successivement les élites et les opposants, en instaurant une terreur dictatoriale pesant particulièrement sur les jeunes, les femmes, les étudiants.

L’Iran de Khomeyni a développé pendant vingt ans un programme nucléaire secret et financé - à l’intérieur comme à l’extérieur - des milices islamistes destinées à prendre en tenaille toute velléité de liberté.

Ce serait toutefois une erreur de penser que nous n’avons d’autre choix que de capituler ou déclencher la troisième guerre mondiale.

Bien qu’il existe des similitudes dans les déclarations du tenant du pouvoir en Iran avec celles des dignitaires nazis, il y a tout de même trois points essentiels qui les différencie du contexte de la montée du nazisme en Allemagne :

l’Iran regorge de ressources : il est le 4è producteur mondial de pétrole.
il n’a pas besoin de prétendre à de “l’espace vital” : la superficie du pays est de 1.670.000 km2 et sa population est constituée de 45 millions de jeunes de moins de 35 ans, dont presque la moitié est au chômage et ne réussit pas à mener une vie normale sous cette dictature, en particulier les femmes.

Si la “bombe iranienne” peut être désamorcée, ce sera de l’intérieur.

Certes, si pendant encore plusieurs années la génération montante est éduquée par la propagande, il n’y aura bientôt plus de chances pour qu’en Iran, on puisse étudier, travailler, s’exprimer et surtout vivre libres. Mais pour cela, le soutien indéfectible à des vertus telles que le respect des droits de l’Homme est insuffisant. On a vu ses limites quand il s’agit de faire plier une dictature. Une telle négociation ne peut pas se faire en position de faiblesse. Si elle veut mettre Ahmadinejad en difficulté, la Communauté internationale devra peser de tout son poids sur ceux dont dépendent les richesses à l’intérieur même de l’Iran.

Je ne peux qu’abonder dans le sens de l’analyse de Meir Javedanfar, spécialiste du Moyen-Orient, qui a été publiée la semaine dernière au Canada par le TORONTO STAR.

Meir Javedanfar a une qualité unique qui lui permet d’observer ce qui se passe réellement en Iran. Né et élevé à Téhéran, Javedanfar a la particularité d’être également Juif et, plus récemment, est devenu Israélien.

Il se trouve ainsi dans la position de celui qui voit son propre pays menacé par son pays d’origine.

“Le racisme du président iranien touche peut-être à l’obsession, mais il a un objectif bien spécifique, et son raisonnement est bien plus sophistiqué que ce que pensent de nombreuses personnes” déclarait Javedanfar au Toronto Star.

3 points essentiels à retenir :

1- En se dressant sur ses ergots, Ahmadinejad cherche à améliorer la faiblesse de sa position en Iran. Nombreux sont ceux en effet à ne pas lui faire confiance, malgré la majorité confortable qui l’a conduit au pouvoir. Il ne faut pas perdre de vue qu’un vote dans le contexte d’une dictature établie depuis plus de vingt ans, ne peut avoir la même valeur que dans un pays libre. De plus, il a bénéficié de l’appui des ultras religieux, dont il a forcé le soutien par l’intermédiaire du “guide suprême”, l’Ayatollah Khamenei.

2- En se servant d’Israël comme bouc émissaire pour blâmer l’Europe d’avoir été à l’origine de sa création, il voudrait neutraliser la capacité européenne de négocier sur les aspiration iraniennes à devenir une puissance nucléaire. Il tente ainsi d’exacerber le sentiment de culpabilité de l’Europe en suggérant, d’une certaine manière, qu’elle chercherait à racheter ses pêchés en se vendant à “l’entité sioniste”.

3- Il veut prendre le rôle de leader du rassemblement pan-islamiste et cherche pour cela une tribune. Tout est bon dans ce but : rassemblements devant les représentants du tiers-monde, conférence islamique en Arabie saoudite, discours devant les mouvements radicaux, dont le Hamas et le Hezbollah qui, naturellement, ne le perçoivent pas de la même oreille que le monde occidental...

À la différence d’autres analystes, Javedanfar, qui possède une culture iranienne, n’a pas une perception entravée par les interférences qui brouillent le jugement de ses collègues.

Il en est notamment une qu’il souhaite souhaite dissiper : le mythe selon lequel les Iraniens haïraient Israël avec la même passion que leur président.

“La majorité des Iraniens sont tolérants et ont l’esprit ouvert. Le système éducatif révolutionaire dans lequel j’ai été élevé ne comprend qu’une minorité ayant une attitude antisémite. Personne ne prétend vouloir éliminer ou déporter les Juifs”.

Javedanfar a conservé des liens d’amitié solides en Iran et, grâce aux moyens de communication par Internet, a la possibilité de s’entretenir directement depuis Tel Aviv avec Téhéran. Ses nombreux amis, musulmans pratiquants, sont tous choqués par les excès d’Ahmadinejad et affirment que ses outrances ne sont pas partagées par l’Iranien moyen.

Il est naturel que les Juifs et les Israéliens aient une sensibilité à fleur de peau dès qu’il s’agit de l’Holocauste, mais Javedanfar doute que les Européens réagissent au-delà de l’embarras que leur a causé les récentes déclarations du président iranien.

Par son attitude, Ahmadinejad a commencé à fermer la porte à la diplomatie. Mais Israël n’agira pas militairement, tant que la menace nucléaire ne sera pas concrète. Ce ne sont pas des discours qui peuvent déclencher une telle action, mais la proximité de la réalisation d’une bombe. Si ce délai est de plusieurs années, ce n’est pas demain qu’Israël enverra ses avions.

Parmi les énormes problèmes qui préoccupent essentiellement l’Iran aujourd’hui, Israël ne figure nulle part. Ce sont la corruption, le chômage, la criminalité et la drogue.

Par ailleurs, il apparaît peu vraisemblable, si le Conseil de Sécurité de l’ONU devait décider de sanctions à l’encontre de l’Iran, qu’il puisse compter sur la Russie et la Chine, tous deux grands consommateurs de pétrole iranien.

Le meilleur moyen - sinon le seul - de stopper Ahmadinejad dans sa course, est de convaincre les modérés iraniens aux commandes des postes-clefs économiques, et dont la puissance dépend du commerce du pétrole, qu’ils sont susceptibles d’être touchés par des sanctions prises par les autres membres du Conseil de Sécurité et l’Union Européenne.

L’Iranien moyen ne va pas risquer de se faire abattre en pleine rue pour défier le gouvernement. En revanche, ceux qui ont le plus à perdre sont ceux qui dirigent des conglomérats de plusieurs milliards de dollars et qui ne demandent qu’à travailler avec le monde extérieur : Américains et Européens. Eux seuls sont en mesure d’établir une confrontation avec le pouvoir en place et de le faire plier.

La meilleure chance de stopper l’Iran dans sa course au nucléaire n’est pas de diaboliser Ahmadinejad, mais de l’isoler, en l’amenant face à ceux qui ont le plus à perdre à l’intérieur même de l’Iran.

Ce sont également eux les plus capables d’atteindre une solution diplomatique. C’est vis à vis d’eux que la Communauté internationale peut et doit agir, en faisant bien comprendre à Ahmadinejad par le puissant levier qu’est l’économie iranienne, que s’il venait à dépasser certaines limites, des milliards de dollars seraient perdus... Et lui avec.


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