D’abord le constat de l’échec d’une conception J-4

Par Viviane Miles © Metula News Agency

jeudi 11 août 2005

Israël est à quelques jours d’accomplir un acte qui va modifier de façon irréversible le tracé d’une portion de sa frontière. En prenant la décision de se retirer de territoires occupés en 1967, le gouvernement d’Ariel Sharon fait un pas significatif en direction d’une entente avec les voisins d’Israël.


Mûrement réfléchi - et avalisé par les instances démocratiques du pays -, le retrait de la bande de Gaza et de quatre implantations de Samarie, programmé dès le 15 août prochain, est d’abord le résultat d’un constat d’échec de la stratégie de peuplement initiée au lendemain et dans le sillon d’euphorie de la guerre des Six Jours. En effet, malgré les efforts de ces trente-cinq dernières années, mis en chantier par les gouvernements travaillistes, faut-il le rappeler, et les aides offertes à l’installation dans les implantations, moins de 8’000 juifs seulement ont choisi de vivre à Gaza, cernés par quelques 1,3 millions de Palestiniens. Lorsque le premier ministre a parlé pour la première fois du désengagement, il y a un peu plus d’un an, les principaux arguments qu’il avait avancés étaient effectivement la difficulté et le non-sens pour vingt mille soldats de Tsahal d’assurer la sécurité d’une infime minorité de la population juive d’Israël sans espoir de développement harmonieux, et l’immense coût, totalement disproportionné, qui incombait à l’Etat pour cette protection.

Il est toutefois grotesque d’imaginer, comme se plaît à le prétendre la propagande islamiste, que le retrait israélien serait une réponse de lâcheté face à la terreur de ses extrémistes. On peut au contraire y discerner une preuve de maturité et de réalisme étrangère aux menaces de l’ennemi autant qu’aux pressions internationales. Et c’est sans doute pour cela, parce qu’elle ne colle pas avec la caricature d’Israël à laquelle on nous a habitués de force, que la décision unilatérale est si mal comprise par le public français désinformé.

Arik Sharon l’a répété à maintes occasions, la décision de se retirer des territoires a été l’une des plus difficiles, si ce n’est la plus pénible à prendre de toute sa carrière. Parce qu’aucune solution n’est satisfaisante pour tout le monde. Parce qu’il y a forcément des gens honnêtes et industrieux qui en subissent les conséquences. Au-delà des considérations de logique intérieure, qui priment largement sur tous les autres considérants, l’espoir de l’ouverture du dialogue de paix avec un gouvernement palestinien raisonnable - le premier à se prononcer sans ambiguïté pour la solution des deux Etats pour deux peuples - était également à ce prix. Ceci dit même si le retrait de Gaza n’offre strictement aucune garantie de réussite du processus de coexistence à moyen ou long terme. Ce qui est sûr, à contrario, c’est que le maintien d’une hyper minorité juive - représentant la moitié de la proportion de la minorité juive dans la population parisienne - dans le territoire le plus dense de la planète constituait un facteur pérenne de l’impossibilité de faire la paix. Après le repli, le succès ou l’échec de la Carte Routière, la vélocité du cheminement, dépendront surtout de la détermination et de la capacité du leadership palestinien à combattre la terreur.

A l’évidence les obstacles sont nombreux sur le chemin de la paix. De part et d’autre de la ligne verte. Les habitants, qu’ils soient palestiniens ou israéliens, aspirent pour la plupart d’entre eux - les sondages l’ont démontré - à vivre dans la sérénité et la sécurité, mais il ne faut pour autant pas se voiler la face : il y a des deux côtés des extrémistes qui ne peuvent concevoir l’existence d’un voisin aux origines et croyances différentes, et dont l’unique finalité est de maintenir entre les deux peuples un état de guerre illimité, en espérant qu’un jour les tribulations du monde permettront à leur camp d’éradiquer ceux qu’ils considèrent comme des intrus. Chez les gens sensés, les divergences de vue trouvent une chance de s’aplanir dans la négociation ; chez les fanatiques, le seul langage est la négation de l’autre. Côté palestinien, cela se traduit par la tentation récurrente de destruction globale de l’adversaire, tentation qui supplante les démarches nécessaires à la création d’un Etat viable hinc et nunc. C’est ce qu’Arafat a pratiqué tout au long de son existence : n’avoir de cesse de parler de la création d’un pays pour les Palestiniens tout en faisant ce qu’il fallait pour qu’il ne voie pas le jour - une attitude qui relevait autant de la pathologie psychiatrique que de la stratégie politique ; et c’est ce que ses héritiers « spirituels » tentent de poursuivre aujourd’hui, bien que le succès de leur objectif soit de plus en plus aléatoire. Les groupes terroristes islamistes mettent à profit cette période de transition pour intensifier leurs actions criminelles, ils se frottent ainsi aux forces de l’ordre palestiniennes, les obligeant pour assurer la survie de l’AP à concevoir leur anéantissement.

En Israël, dans le même temps, depuis que le projet a été accepté, le gouvernement a focalisé son action sur la formation et la préparation des soldats, des réservistes et des policiers appelés à exécuter le processus du désengagement ; et il a mis en œuvre des moyens d’envergure pour faciliter la réinstallation des familles évacuées des implantations, proposant non seulement des aides financières mais également des cellules d’aide psychologique à celles et ceux qui laissent définitivement derrière eux leurs foyers.

Et les adeptes les plus excités du courant national-religieux, fervents du Grand Israël, provoquent les forces de l’ordre israéliennes, rivalisant de fanatisme avec leurs pendants islamistes, et refusant de céder le moindre pouce carré du pays biblique dont ils ont eux-mêmes défini les limites. Reste qu’à la différence de l’entité palestinienne, qui jusqu’à récemment vivotait sous la coupe d’un despote, et dans laquelle les groupes terroristes rivaux défient aujourd’hui encore la loi du gouvernement Abbas, l’Etat hébreu est une nation démocratique où les décisions sont prises par la majorité issue des consultations électorales. Israël, où la cohésion sociale a toujours prévalu depuis sa création, mais qui connaît de terribles soubresauts qui ne présagent rien de bon. Les troubles actuels provoqués par l’extrême droite opposée au désengagement, fait peser la menace d’une guerre civile susceptible de faire trembler les fondements mêmes du pays. C’est que certains rabbins et chefs spirituels incitent depuis des mois les jeunes soldats à la désobéissance, arguant de la prévalence de la loi religieuse sur celle de l’Etat, et prônent la défense coûte que coûte de la terre. Le danger est d’autant plus présent que le glissement vers la violence et le terrorisme aveugle n’est hélas plus l’apanage des extrémistes palestiniens, comme l’a prouvé l’assassinat-collectif de civils perpétré par un terroriste juif religieux dans un bus près de Shfaram il y a quelques jours.

La révolte des bannières orange - couleur symbolisant les opposants au retrait - est doublement contre-productive, dans la mesure où d’une part elle creuse un fossé de plus en plus profond entre les différentes composantes de la société israélienne, et d’autre part elle risque d’affaiblir grandement la position de Tsahal, qui, occupée à mater les bravades des oranges, laisserait de ce fait le champ libre aux terroristes pour attaquer une population rendue plus vulnérable. Un tel cas de figure est évidement inconcevable pour Sharon et serait immédiatement et violemment réprimé.

Vu de l’étranger, le bourbier semble prendre des dimensions fantastiques. Il s’agit cependant de replacer les choses dans leurs justes proportions, et de se représenter que le désengagement des 17 implantations de la bande de Gaza et des quatre villages de peuplement du nord de la Samarie touche moins de 0,2 % de la population, et que près de la moitié des personnes concernées par une relocation s’est déjà déclarée prête à partir. Selon un rapport du chef d’état-major, le général Dan Haloutz, 70 % d’entre eux quitteront leur domicile sans heurts, plus responsables que certains des milliers de manifestants venus leur apporter leur soutien.

Pour que le désengagement ne dégénère pas en traumatisme national durable, il faudra que les efforts déployés pour la réinstallation des quelque 8.000 personnes leur assurent véritablement un nouveau départ dans la vie, dans des structures adaptées. Le gouvernement de Jérusalem fait de son mieux. Un nombre important de logements et autres infrastructures sociales et éducatives sont en construction, et les communes disposées à accueillir tous ces gens ont reçu des aides substantielles.

Aujourd’hui donc, rien ne semble en mesure de faire échec au retrait qui s’amorce, pas même la démission du ministre des finances, Benyamin Netannyahou. Un coup dur pour le premier ministre, mais il en faut plus pour ébranler ce roc. Sharon, chef de guerre en temps de guerre, mais aussi homme de paix en des temps d’espoir, comme l’a souligné avec le courage d’aller à contre-courant le rédacteur en chef de l’Express Denis Jeambar dans ses derniers éditoriaux.


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