Montréal et le « Fabigate »

Hélène Keller-Lind

mercredi 28 novembre 2012, par Desinfos

Est-ce la fin de ce que certains ont qualifié de « Fabigate » à Montréal ? Fabi, du nom de cet animateur radio montréalais très apprécié qui, non seulement a laissé une auditrice se disant arabe tenir des propos antisémites d’une grande violence, mais a également donné dans la surenchère au cours de son émission Fabi la Nuit sur Radio 98,5fm. COGECO Diffusion, propriétaire de la radio, a sanctionné l’animateur. Celui-ci a fait ce qu’il appelle des excuses. Le Centre Consultatif des Relations Juives et Israéliennes se dit satisfait. Nombre d’animateurs et autres Montréalais sont bien moins prêts à passer l’éponge. Et, bien entendu, antisémitisme et antisionisme s’entremêlent ici comme ailleurs.


Quatre minutes de ligne ouverte insupportables

Ces quatre minutes d’un antisémitisme virulent sont insupportables. Dans la nuit du 21 novembre une femme – apparemment immigrée et très certainement pas québecoise de souche comme l’indique son accent – se prétendant « aller très très mal » à cause du sort de « ses frères et sœurs à Gaza », en réalité crache sa haine des Israéliens, qualifiés de « chiens » - animal méprisé en terre d’islam - et des Juifs, qualifiant « l’Holocauste – terme employé en Amérique du Nord pour Shoah – , massacre des Juifs » de « la plus belle chose qui puisse arriver pour l’histoire ». Antisionisme et antisémitisme se mêlent sans surprise et cette « Maria » importe le conflit proche-oriental ici. On notera que ce qui se passe en Syrie la laisse sans nul doute indifférente puisqu’elle réserve sa haine au seul Israël et aux Juifs...Histoire connue.

L’animateur, Jacques Fabi, pourtant vieux routier de la ligne ouverte, non seulement ne lui coupe pas la parole ni ne rejette ses propos, mais l’encourage, faisant de la surenchère, regrettant de ne pouvoir en dire autant que l’auditrice qui, elle, dit-il, peut se réfugier derrière son anonymat. Et, selon lui, « s’exprime à bon escient ». Il déplore ne pouvoir se lâcher à ce point, ce qui, selon lui, va à l’encontre de la sacro-sainte liberté d’opinion nord-américaine. Pourtant l’animateur ne se prive pas totalement du plaisir d’attaquer les Juifs, avec qui « il faut prendre des gants blancs » évoquant la population juive de Montréal et « leur façon de vivre qui des fois nous interpelle un peu », qui est « emmerdante ». Le ton de l’échange est auto-satisfait et fielleux à souhait, confits dans une même haine les deux protagonistes sont sur une même longueur d’onde...

Le clip de ces quatre minutes qualifiées à juste titre de « répugnantes » par l’éditeur québecois Daniel Laprès, Éditions Accent Grave, un non-Juif, qui s’est insurgé de ces propos dès qu’il les a entendus et y a réagi avec vigueur, avaient été mises en ligne par RadioEgo – un agrégateur de clips audio – et non pas la radio qui emploie cet animateur comme cela avait été dit ici à tort – puis effacées, devant le tollé provoqué sans nul doute. Toutefois on le trouve encore ici Son écoute est à la fois ahurissante et insupportable...

Un blogueur résume tout, des animateurs et auditeurs, un éditeur, condamnent sans appel

S’il y a eu des voix pour soutenir l’animateur, au nom de la liberté d’expression ou des années de métier de cet aîné, il faut souligner que sa conduite a été largement condamnée au Québec. Ainsi, un jeune blogueur de la ville de Québec, Phil Bélanger, alias « le brouilleur d’ondes », ne mâche pas ses mots dans cette affaire et, évoquant les 35 années de radio de Jacques Fabi, titre son billet ainsi : « triste fin de carrière... ». Soulignant que les propos tenus « sont criminels au Canada. C’est inciter au génocide, glorifier le meurtre de millions d’innocents, et propager de la pure haine raciale en concentré ».

Pour illustrer ce billet, Philippe Béranger publie une photo ainsi légendée : « À l’origine de ces manifestations d’antisémitisme chez nous, le droit à l’auto-défense d’Israël » En effet, cette poussée de haine constatée sur les ondes accompagnait des manifestations dites de soutien à Gaza, mais de fait, de haine anti-israélienne qui ont été organisées à Montréal par des associations ayant cette haine pour raison d’être, avec l’appui d’élus connus pour ce type de prises de position. Des slogans simplistes avaient alors été entendus, pure propagande, désinformation caractérisée et caractéristique de ceux qui, en réalité, se soucient du sort des Palestiniens et d’une paix véritable comme d’une guigne et sont habités par un antisionisme primaire souvent très proche de l’antisémitisme. Aucune analyse, aucune nuance de leur part, aucun débat possible avec eux, aucune réelle volonté de paix dans la région, la destruction d’Israël étant au cœur de leur credo

Des animateurs radio tout aussi connus que Fabri au Québec ont condamné eux aussi sans réserve le comportement et les propos antisémites et anti-israéliens de leur confrère comme ils l’ont fait sur les ondes de Radio X, donnant la parole à des auditeurs, tous des non-juifs qui exprimaient clairement leur désapprobation et le rejet de cet antisémitisme abject

Ne mâchant pas non plus leurs mots, l’éditeur Daniel Laprès et Paco, spécialiste du reportage photo et filmé, ont dit ce qu’ils pensaient de Jacques Fabi au cours de l’émission radiophonique « En direct de nulle part », diffusée dans tout le Québec. Ce qu’ils font en démontant mot par mot les quatre minutes scandaleuses. Il s’agissait pour eux, non seulement de dénoncer Jacques Fabi et son auditrice, mais aussi de ne pas laisser taxer le Québec et tous les Québecois d’antisémitisme et de salir ainsi la réputation des habitants de la Belle Province . Même s’il y a, certes, des antisémites partout. Même si l’opinion des gens se forge sur ce qui leur est asséné et une grande partie des médias, ici comme ailleurs, donnent une vision unilatérale de la situation avec une Opération Pilier de Défense qui aurait été décidée ex nihilo pour frapper des Gazaouis vivant en toute innocence, comme si les centaines de roquettes et missiles tirés contre le sud d’Israël n’existaient pas, comme si le légitime défense n’existait pas. Vision simpliste entretenue par les professionnels de la désinformation ici comme partout ailleurs.

Daniel Laprès combat d’ailleurs l’antisémitisme depuis longtemps. Comme, par exemple, celui qui est inhérent à la campagne BDS menée à Montréal par un groupe anti-israélien très actif qui déploie tous les samedis une grande banderole dénonçant un soi-disant « apartheid » israélien devant un petit magasin de chaussures israéliennes. « Mentez, mentez », disait Goebbels, « il en restera toujours quelque chose ». Daniel Laprès rassemble autour de lui un groupe de Montréalais « pur laine » décidés à combattre l’antisémitisme au Québec et a publié « Les faces cachées d’Amir Khadir » de Pierre K.Malouf qui montre les zones d’ombre de ce député du Parti du Québec Solidaire, partie prenante de cette campagne BDS. Parmi elles sa grande proximité avec des antisémites avérés, justement.

Des condamnations, certes, mais matinées d’antisionisme...

Dans le quotidien à grand tirage La Presse on trouve nombre de condamnations de Fabi. Comme celle de la chroniqueuse Rima Elkouri, se décrivant comme « Montréalaise d’origine arabe », qui précise qu’elle a honte de cette auditrice se disant d’origine arabe également. Pourtant, on est quelque peu perplexe lorsqu’on lit sous sa plume : « Imaginez un instant si une auditrice avait dit que l’extermination des Québécois, coupables d’avoir arraché leurs terres aux autochtones, serait la plus belle chose qui puisse arriver. L’animateur aurait-il trouvé que la dame s’exprime « à bon escient » ? ». Avec ce parallèle la chroniqueuse veut-elle dire que les Israéliens ont « arraché leurs terres » aux Palestiniens ? Ce qui, selon elle, et on est soulagé de le lire, ne justifierait pourtant pas qu’on les massacre... On notera l’anachronisme, puisque l’auditrice antisémite en question parlait de la Shoah et l’équivalence ainsi faite, involontairement par la journaliste, entre antisionisme et antisémitisme.

Un autre journaliste de La Presse, Marc Cassivi, écrit « Ceux qui défendent Jacques Fabi défendent à mon sens l’indéfendable. Non, il n’a pas « seulement » laissé dire des énormités à une auditrice. Il a beau se défendre de ne pas avoir cautionné ses propos inacceptables, la simple manière dont il a réagi fait aussi peser sur lui des soupçons d’antisémitisme ». Il a parfaitement raison.

Mais, et nous y revoilà, Marc Cassivi poursuit ainsi : « Tous les Juifs, tous les Israéliens, ne partagent pas la même opinion des politiques israéliennes en matière de colonisation ou de stratégie militaire. Comme tous les Canadiens ne sont pas d’accord avec les politiques du gouvernement Harper. Qu’un régime d’apartheid soit toléré en Palestine par la communauté internationale, au mépris de multiples résolutions de l’ONU, ne justifie pas que l’on banalise l’horreur, la tache sur notre conscience collective que fut la Shoah. Ni que l’on fasse de parallèle grossier entre cette tragédie et la « façon de vivre » de la communauté juive montréalaise ».

Le journaliste accuse donc ici Israël de conduire une politique d’apartheid. Ignore-t-il le sens de ce mot ? Car comment comparer ce qui n’est pas comparable ? Quoi qu’il en soit, il ajoute allégrement de l’eau au moulin antisioniste, tout en se présentant comme quelqu’un de bien car condamnant l’antisémitisme....

Cinq jours d’indécision pour une sanction qui satisfait le Centre consultatif des relations juives et israéliennes, porte-parole de la communauté juive canadienne

Dans la foulée de l’émission scélérate de Jacques Fabi, il y a eu flottement pendant quelques jours, semble-t-il, de la part de COGECO Diffusion, propriétaire de Radio 98,5 FM. On parlait d’une suspension probable d’une semaine. Puis COGECO Diffusion a annoncé un mois de suspension, sans solde.

Le CERJI, Centre consultatif des relations juives et israéliennes, « porte-parole officiel des quelques 400 000 juifs canadiens », ayant déposé plainte auprès du propriétaire de COGECO Diffusion, a exprimé sa satisfaction à l’annonce de cette décision. David Ouelette, directeur associé du CERJI ajoute qu’il « prend également note des excuses faites à la communauté juive par Monsieur Fabi ».On voit la nuance et on y reviendra.

Dans son communiqué, le CERJI rapporte aussi les propos du « vice-président du Centre, Luciano G. Del Negro », pour qui « les commentaires de M. Fabi et son manquement à agir violent le code d’éthique de l’Association canadienne des radiodiffuseurs et vont à l’encontre des valeurs de tous les Québécois ». Il ajoute : « Nous sommes satisfaits de la promptitude avec laquelle le Directeur de la station de radio, Réal Germain, a réagi à nos inquiétudes en nous appelant immédiatement la semaine dernière, afin d’assurer notre communauté et tous les Québécois que ce type de comportement ne resterait pas impuni. COGECO Diffusion est fidèle à sa parole en prenant les premières mesures nécessaires pour réparer cette situation et assurer que le code d’éthique est respecté ».

Lâcheté : en guise d’excuses l’animateur se défausse sur l’auditrice
Quant aux excuses de Jacques Fabi, écrites dans un courrier envoyé par l’animateur cinq jours plus tard, le 26 novembre, au CERJ et adressées à « la communauté juive, aux employés du 98.5 fm, à COGECO Diffusion » et à ses auditeurs, la manière dont elles sont formulées ne satisfera sans doute pas grand monde. Contre toute évidence, il écrit, en effet, : « certains ont pensé que je cautionnais ces propos [ antisémites tenus par l’auditrice ], c’est faux. Je n’ai pas voulu encourager cela et j’ai été négligent. Jamais je n’ai minimisé cette épouvantable tragédie qu’a été l’Holocauste ». Plutôt que de nier l’évidence il ferait sans doute bien de se réécouter. Qui pense-t-il tromper ainsi ?

Une communauté juive diffamée au mépris des réalités
Comme ferait bien également de le réécouter aussi cette autre journaliste de La Presse, Gabrielle Duchaine, pour qui « l’animateur de radio Jacques Fabi perd son micro durant un mois pour avoir laissé une auditrice célébrer la Shoah durant son émission diffusée la nuit sur les ondes du 98,5 FM ». Elle gomme donc la part très active prise par Jacques Fabi dans cette charge antisémite Réaction corporatiste ? Ou serait-elle d’accord pour trouver « emmerdante » la communauté juive de Montréal, pourtant très diverse, à commencer par la division entre Anglophones ashkenazes et Francophones séfarades, qui perdure, même si elle s’estompe aujourd’hui. Ou entre ultra-orthodoxes, religieux et laïcs ?

Une communauté au service de la population montréalaise dans son ensemble comme avec le très réputé Hôpital Juif de Montréal – créé en 1934 parce que les étudiants de médecine juifs ne trouvaient alors pas de poste dans les hôpitaux de la ville mais qui accueillait et accueille tous les patients quels qu’ils soient – ou la Bibliothèque publique juive, institution remarquable qui dessert avec la même efficacité et le même souci de la culture à la fois une population juive et non-juive . Mais de cela, au vu de leurs déclarations, les Jacques Fabi & Co. n’ont cure.

On attend la décision du Conseil canadien des normes de la radiotélévision, mais qu’en est-il du droit ?

L’affaire, nommée le Fabigate, n’est pas close car les commentaires et analyses continuent à aller bon train et le CERJI « a également déposé une plainte auprès du Conseil canadien des normes de la radiotélévision insistant sur le fait qu’il est important que ce comportement soit officiellement condamné par l’autorité compétente en la matière ». Reste donc à connaître la décision de cet organisme indépendant non gouvernemental créé par l’Association canadienne des radiodiffuseurs.
Se pose une autre question : cette incitation à la haine raciale et à l’antisémitisme, avec apologie du génocide, ne tomberait-elle pas sous le coup de la loi de ce côté de l’Atlantique ou la liberté d’expression a quand même ses limites... ? Il semble que cet épisode relèverait bien du délit criminel et contreviendrait à la Charte des droits et libertés de la personne du Québec. Les choses vont-elles donc en rester là ? Ne pas sévir à la hauteur du délit, s’il est constitué, laisserait sans doute la porte ouverte à d’autres débordements éventuels. Avec, probablement comme cette fois et comme déclencheur, de nouvelles poussées anti-israéliennes au Proche-Orient.


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