Voici le courrier que j’ai adressé à Libération suite à l’article« Israël, Palestine à mots ouverts » Par Nancy HUSTON paru le 21 mars.

mercredi 23 mars 2005


Madame,

Je tiens à réagir à certaines observations de« femme objective car à identité faible » que vous faites ;

« Hormis quelques journalistes, aucun des Israéliens que j’ai rencontrés n’avait mis les pieds dans les Territoires palestiniens, pour la bonne raison qu’ils n’en ont pas le droit. Ils n’ont donc pas vu ce que j’ai vu ? ?Même avec la télévision, l’Internet et la meilleure volonté du monde, ils ne peuvent se rendre compte de la réalité (désastreuse, désespérante) de la situation »

Tout d’abord , il conviendrait de dire si vous parlez d’interdiction pour les israéliens de rentrer dans les territoires palestiniens, que cette interdiction date de la seconde intifada. Par ailleurs, vous semblez ne jamais avoir lu le journal Haaretz, dont la correspondante, l’israélienne Amira Hass , vit dans les territoires palestiniens et rend régulièrement compte de la situation. Je vous reproche de ne pas vous être informée avant de prétendre certaines choses.

«  ?ils étaient rentrés à la maison pour le week-end. Leurs uniformes marron traînaient sur le dossier des chaises dans sa cuisine, mon amie les a mis dans la machine à laver, puis accrochés sur la corde à linge, et j’ai été émue par ces gestes aimants d’une mère qui craint pour la vie de ses enfants. (En l’occurrence, c’est une famille aux opinions libérales ; mais, bien sûr, si ces garçons avaient refusé d’endosser l’uniforme, on les aurait mis en prison.) »

Tout d’abord, merci de nous rassurer en nous disant que vous ne fréquentez, parmi les israéliens que des personnes « libérales et bonnes ». Certains objecteurs sont emprisonnés mais c’est l’exception plutôt que la règle. (ce qui ne signifie pas que ce soit bien- mais il vous aurait suffi de dire « auraient risqué la prison ».)

« Plus insupportable, plus humiliant encore, tout de même, fut l’interrogatoire auquel m’ont soumise, à l’aéroport, les agents de la sécurité israélienne, simplement parce que mon passeport portait le tampon de Gaza. « Qu’êtes-vous allée faire à Gaza ? Avec qui avez-vous parlé ? Pourquoi êtes-vous venue en Israël ? Quels sont les noms des gens que vous avez rencontrés ici ? Sur quel sujet portaient vos conférences à l’université ? » etc. Et puis la fouille détaillée de mes valises et de ma personne, les jambes longuement caressées par le détecteur à métaux, l’examen minutieux de mes chaussures, de ma veste, de mon ordinateur, de mon téléphone portable... »

Vous avez failli être violée, si je comprends bien le récit du détecteur de métal qui vous caressait les jambes. D’ailleurs vous êtes sortie humiliée de cette expérience ! Avez-vous pris la peine d’observer ce qui se passait autour de vous ? Que les autres passagers, avec ou sans tampon, « subissaient » des humiliations et interrogatoires semblables ? Avez-vous déjà pris l’avion dans des aéroports sensibles ces dernières années ? N’avez-vous jamais remarqué qu’il y avait des examens minutieux de chaussures, ordinateurs etc ?? Ne saviez-vous pas que depuis les détournements d’avion dont les israéliens furent victimes il y a quelques 30-40 ans, l’interrogatoire était systématique sur les vols El Al et dans l’aéroport israélien ? Dois-je me sentir à présent humiliée par les policiers français qui à l’entrée de certaines manifestations me passent au détecteur de métal ? Et que doivent ressentir les fidèles juifs en France qui sont obligés de se soumettre à cette humiliation à chaque fois qu’ils souhaitent entrer dans une synagogue ?

« ce qu’on a fait aux parents des immigrés juifs (omniprésence du souvenir de la Shoah) ; ce qu’on a fait aux parents des réfugiés arabes (1948, 1967 : c’était hier). » Petit oubli dans cette énumération : « ce qu’on a fait aux juifs des pays arabes ( 1960-1970 : c’est aujourd’hui ?.) » Auriez-vous pu dire .Mais il faudrait peut-être alors expliquer ou vous informer vous même, car autant en France on aime, comme vous, citer en parallèle la Shoah (extermination d’un peuple , de six millions d’être humains dont 1 million d’enfants) et les réfugiés arabes suite à une guerre déclarée et perdue par eux en 1948. ( 400 000- 700 000personnes qui ont perdu leur chez-eux ) . Rares sont ceux qui évoquent les 500 000 ? 800 000 personnes de religion juive dans les pays arabes qui ont perdu leur chez eux, suite à la décolonisation française et à l’établissement d’Israel à des milliers de kilomètres de chez eux.

« Si les gouvernements étrangers veulent vraiment faire évoluer dans un sens positif la situation au Moyen-Orient, ils peuvent faire plus et mieux que d’entrer dans les jeux diplomatiques, tenir de grands discours, vendre des armes.... Ils peuvent oeuvrer pour la circulation des histoires entre les deux peuples. En ce moment, cette circulation manque cruellement. Il faut accorder des subventions pour que soient traduits en arabe non seulement les grands romans israéliens mais toute la grande littérature du monde. (Depuis quelques années, les statistiques sur la traduction vers la langue arabe sont affligeantes.) »

Oui, je suis plutôt d’accord avec vous. Mais contrairement à ce que vous laissez sous entendre, ce n’est pas le manque de moyens financiers qui empêche la traduction vers l’arabe de la grande littérature du monde. L’Arabie Saoudite, le Qatar, les Emirats Arabes Unis, le Kuweit etc. ne sont pas des pays pauvres. Pourquoi des gouvernements étrangers devraient-ils s’immiscer dans la politique culturelle de leurs amis syriens, jordaniens, palestiniens ou algériens ? Quant aux fonds versés par l’Union Européenne à l’Autorité Palestinienne ces dernières années pour, entre autres, l’éducation, vous êtes vous informée de l’emploi qui en a été fait ? Ne croyez-vous pas qu’il pourrait y avoir autre chose qu’un déficit financier derrière cette absence d’ouverture à la grande littérature étrangère ? Et si oui, comment y remédier ?

Dans l’attente de votre réaction

Valérie de Gainville


Le courrier des lecteurs

Mots-clés

Accueil