Un état absolument stable

Par Sami El Soudi © Metula News Agency

dimanche 7 novembre 2004

A la Moukata de Ramallah, on tient Yasser Arafat pour mort depuis mercredi à 09h 30 du matin.


Les déclarations effectuées depuis cette date par les petits Pygmalion de l’ex dictateur, « démocratiquement » élu par les citoyens palestiniens, ressemblent d’ailleurs aux divagations auxquelles il nous avait habitué. A les entendre, Leïla Shahid par exemple, on pourrait croire que le raïs s’apprêterait à faire son retour dans notre équipe nationale de football.

Il ne s’agit pas d’une remarque cruelle de ma part mais de la constatation d’une attitude politique qui nous a déjà plongé dans le camp des affabulateurs vicieux et qui nous prive de toute crédibilité au plan international, pour ce que les chancelleries pensent des « dirigeants » palestiniens et de la valeur de ce qu’ils affirment. Et pour ne pas dévier des directives rhétoriques du « Vieux », ils convient de mettre toujours tout ce qui nous arrive sur le compte de ces salauds d’Israéliens. C’est Abou-Rodeinah qui s’y colle, le valet de chambre de Ramallah, qui n’est pas très sûr de retrouver ses appartements lorsqu’il rentrera de Paris. Il fait répéter le message selon lequel : « Les médecins français ne savent pas de quoi souffre le patient de Clamart ? » Il était déjà le seul dirigeant mondial à être mort d’une grippe intestinale au XXIième siècle, suivant le diagnostic du docteur Leïla Shahid ; désormais, les Nabil Cha’at, Saëb Erekat et même le revenant Farouk Kaddoumi, sont invités à se demander à haute voix devant les caméras acquises à leur hallucination « s’il s’agit d’un empoisonnement ou d’un virus ? »

Le médecin général des armées françaises, Christian Estripeau, doit être étonné des origines des cancers du système digestif chez les Palestiniens. C’est qu’il est à des lieues de pouvoir comprendre, que lorsque l’un de ces clones clownesques parle publiquement d’empoisonnement, il brandit le spectre d’un empoisonnement d’Arafat… par les Israéliens, dans la plus pure tradition de la Commedia dell’Arte, qui nous a servi, sous Abou Ammar, de succédané à toute forme de politique étrangère construite et intelligente. Pauvre docteur Estripeau, tout de même, que la raison d’Etat chiraquienne oblige à se ridiculiser devant les téléspectateurs du monde entier. Encore a-t-il trouvé la formule ironique « de l’état de santé qui n’a pas évolué », qu’il joue laconiquement sur tous les accords de la gamme. C’est vrai que l’état de santé d’un mort dans un bon réfrigérateur constitue la situation la plus stable et la moins sujette à empirer de toutes les pathologies médicales.

Certes, le roi Chirac force les meilleurs médecins de son armée à donner le change à nos comiques troupiers, jusqu’à omettre de produire un communiqué ce samedi. Du jamais vu pour l’hôte de marque d’un grand hôpital qui se trouverait dans un état « critique ». A nouveau, le premier des Français n’hésite pas à ridiculiser sa démocratie afin de servir les intérêts absconds qui l’animent et des centaines de bons médecins et de bons journalistes sont ainsi contraints à participer à un jeu de rôles qui les déshonore. Mais enfin, c’est là le problème des Français, pas l’un des nôtres et nous avons assez à faire à nous mêler de nos oignons.

Dans le voisinage de l’hôpital, on souffle en coulisses que la raison du retardement de l’annonce officielle du décès d’Arafat aurait pour finalité de permettre à l’Autorité Palestinienne et à Israël de prendre les mesures sécuritaires nécessaires afin de parer à tout débordement. C’est absolument faux, bien sûr. Les Territoires n’ont pas été aussi calmes depuis longtemps et les 100’000 fidèles qui se sont rendus l’autre jour sur l’Esplanade des Mosquées-Mont du Temple (voyez qu’on peut respecter tout le monde sans léser personne Ndlr.) à l’occasion du Ramadan n’ont été à l’origine d’aucun incident.

Il y a deux vraies raisons à la réfrigération prolongée du leader de la cause palestinienne : La première, très prosaïque, vient de ce que l’on se bat à couteaux tirés pour mettre la main, avant l’annonce de son décès, sur l’héritage colossal qu’il a volé à son peuple. A Ramallah, dans l’entourage du tandem Abbas-Qoreï, on articule le chiffre étourdissant de un milliard quatre cents millions de dollars. De quoi assurer le minimum vital de tous les pauvres palestiniens durant plusieurs années. Et dans la Moukata délaissée par ses anciens locataires, on entend aussi récupérer le magot et le transférer aux services du trésor de l’Autorité. Côté Souha, on considère bien entendu que cet argent est de l’argent privé appartenant à la famille du vieil autocrate. Et pour corser le tout, il y aurait des Européens qui se proposeraient de veiller sur les fonds jusqu’à ce que les choses s’éclaircissent.

L’autre vraie cause de retard de l’annonce du décès tient à un problème de type logistique : On n’a aucune idée de ce qu’il faut faire du corps et de qui doit décider de ce qu’il faut en faire. Il s’agit d’une question ardue, puisque Israël ne permettra pas qu’on l’enterre « ni à Jérusalem ni à Abou Dis » (le grand faubourg palestinien de la ville sainte), suivant l’expression du ministre hébreu de la Justice Joseph Lapid, d’après laquelle : « A Jérusalem on enterre les rois juifs, pas les terroristes ! »

Devant le refus obstiné de l’ennemi sioniste, on considère deux alternatives : Enterrer Arafat à Ramallah ou à Gaza - au risque de servir de preuve symbolique de la non réalisation des objectifs de vie du défunt, qui voulait être enseveli comme un saint au pied des mosquées d’Al Qudds - ou l’inhumer « temporairement » à Paris, en attendant de libérer Jérusalem. Si la première solution est défaitiste, la seconde est politiquement gênante pour la France, qui a fait savoir « qu’il ne fallait pas trop y compter ». Pourtant, devant tant d’indécision, conscient qu’on ne pourrait pas reclure indéfiniment notre mort-vivant à l’hôpital de Percy en remplacement de la Moukata, le Président Chirac pourrait bien être amené, ces prochains jours, à prendre une décision unilatérale et à l’imposer aux Palestiniens.

On compatit à la complexité de l’embrouille, tout en se demandant ce que la France est venue chercher dans ce bourbier oriental ? D’autant que, contrairement aux délires d’Abou Rodeinah quant à l’incapacité de la médecine française à fixer les causes du trépas d’Abou Ammar, les très bons docteurs palestiniens et palestiniens de Jordanie avaient fixé leur diagnostic précis, rigoureux et invariable il y a un an déjà. Même que voici une semaine, ils avaient déterminé que le petit raïs « n’en avait plus que pour quelques jours » et qu’ils avaient demandé assez fort : « Pourquoi lui faire subir le supplice de ce voyage inutile, à la place de le laisser s’éteindre dignement au milieu de son peuple ? »

Ils n’ont pas été entendus et je ne saurais expliquer exactement pourquoi. Un coup d’Abou-Rodeinah et de Cha’ath, avec le soutien de Souha et engendrant le soulagement d’Abou Ala et Abou Mazen, d’être laissés à la tâche monumentale de construire la Palestine, à l’écart de ce mourant décidément très encombrant.

Parce que, et c’est là tout ce qui m’intéresse, ici on se rend compte de l’étendue des dégâts qu’IL avait causés. Et le plus grand, certes, c’est que la Palestine dont il parlait avait plus les caractéristiques de la cité des Sims que celles d’un Etat en construction. Encore que ce jeu virtuel pour enfants détient l’avantage sur l’architecture d’Arafat d’être logique et conséquent. Au lendemain du départ du Vieux, ceux qui restent s’aperçoivent qu’il exprimait les orientations d’un système qui n’existe pas. Qu’il n’a construit qu’un gigantesque bluff, avec le sang et la misère de nos enfants. Il ne laisse aucune institution en état de fonctionner, aucun appareil ressemblant un tant soit peu à celui d’un Etat. Il nous laisse, au contraire, avec les mouvements terroristes qu’il a instrumentés et qui exigent désormais de faire partie du gouvernement sous la menace de leurs armes. Avec d’innombrables et ambitieux caciques. Avec notre argent, disséminé dans une cinquantaine d’établissements bancaires en dehors de Palestine.

C’est comme s’il avait adopté la célèbre devise de Louis XV : « Après moi le déluge ! » ayant mis tout en place, durant des années, pour rendre sa succession impraticable. Oui, sauf que, entre les cratères issus de ses destructions, les deux meilleurs gestionnaires qu’ait connus la cause palestinienne ont pris le pouvoir sans coup férir. Qu’Abbas et Qoreï - enfin doté de réels pouvoirs - s’entendent bien. Qu’ils se partagent efficacement les tâches. Sauf qu’ils ne participent pas à la mascarade de Clamart et qu’ils jouissent de la confiance des adversaires israéliens, des Américains, des Egyptiens et des Jordaniens. Sauf qu’ils sont authentiquement en faveur de la solution des deux Etats pour deux peuples, la seule à pouvoir garantir aux habitants de la région une esquisse d’avenir paisible. Sauf, et c’est là l’essentiel, le plus grand des legs qu’il aura fait à la Palestine : IL est enfin parti !


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