Un journaliste progressiste palestinien : la réforme dans le monde arabe nécessite que les vrais intellectuels s’expriment haut et fort

MEMRI

vendredi 27 août 2004

Dans un article du quotidien londonien en langue arabe Al-Hayat, le journaliste palestinien Daoud Kuttab critique les réactions négatives du monde arabe au plan de réforme des Etats-Unis et invitent « les véritables intellectuels arabes » à s’exprimer en faveur de la réforme, indépendamment « du fait qu’elle vienne de l’intérieur ou qu’elle soit une conséquence de pression venant de l’extérieur ». Il s’oppose également à conditionner des réformes à une résolution du problème palestinien et souligne que sont nombreux, parmi ceux qui ont remis en cause la crédibilité des Etats-Unis, à avoir leurs propres problèmes de crédibilité. Voici des extraits de cet article :


Un silence sinistre s’est abattu sur les opposants politiques, autant à l’intérieur du monde arabe qu’en exil

La réforme n’est pas un sujet nouveau dans le monde arabe. Elle a été réclamée par les démocrates et les militants arabes des droits de l’homme depuis des années. La plupart de ceux qui luttent pour la démocratie ont été muselés, détenus, torturés ou ont disparu ou été tués par des dictateurs arabes et y compris par certains dirigeants qui étaient perçus aux yeux du monde occidental comme des modérés.

Visitez une grande capitale européenne aujourd’hui et vous y trouverez une foule de penseurs, d’intellectuels, de journalistes, de militants luttant pour les droits de l’homme et de scientifiques arabes qui ont choisi l’exil plutôt que de continuer à vivre sous la tyrannie de leurs régimes. De nombreux médias arabes indépendants ont prospéré dans des villes comme Paris ou Londres et beaucoup d’ONG arabes régionales ont établi leur siège en dehors de la région. Les chaînes de télévision satellite et l’Internet ont été un don du ciel pour de nombreux opposants aux régimes autoritaires (…)

Avec un tel mouvement démocratique arabe, un observateur objectif s’attendrait à ce que les intellectuels et les activistes des droits de l’homme arabes adhèrent aux appels récents lancés par le gouvernement américain de faire pression sur les régimes arabes pour qu’ils réforment leur gouvernement. Mais un silence sinistre s’est abattu sur les opposants politiques, autant à l’intérieur du monde arabe qu’en exil. En réalité, une offensive globale et singulièrement écrasante a été formulée contre le nouveau plan de réforme des Etats-Unis. Ces attaques qui ont été publiées dans les tribunes des plus grands journaux arabes et discutés lors de débats sur les chaînes de télévision satellite ont porté presque exclusivement sur trois questions. Ces attaques remettent en cause la crédibilité de Washington et exposent leurs craintes principales vis-à-vis des vrais objectifs du gouvernement américain en général et de l’administration Bush en particulier. Les critiques ont aussi attaqué les Américains pour leurs velléités autoritaires, sans consulter les gouvernements ou les indépendants arabes avant d’offrir leurs formules pour protéger le monde arabe contre lui-même. Pour finir, presque toutes les attaques ont appelé les Etats-Unis à résoudre le problème palestinien, au lieu de porter l’attention sur le problème du besoin de réforme.

Il y a une grande part de vérité dans les critiques qui viennent d’être mentionnées. Les Etats-Unis, l’Europe et tout autre partie intéressée par la réforme du monde arabe doit regarder de plus près et sérieusement les questions posées en réaction au plan des Etats-Unis. Il semble que c’est déjà le cas ; le secrétaire d’état américain a été cité, disant que les Etats-Unis ne sont pas en train d’essayer d’imposer leur plan et il est clair qu’une vague de consultation est en train d’avoir lieu directement et indirectement avec le monde arabe.

Les détracteurs ont leurs propres problèmes de crédibilité

Mais alors que la critique est correcte au premier abord, je me trouve confronté à deux problèmes. Beaucoup de ceux qui l’ont exprimé et la plupart des médias qui ont affiché ces opinions ont leurs propres problèmes de crédibilité vis-à-vis de la démocratie et des droits de l’homme. A la chute du régime de Saddam Hussein, des documents ont révélé un vaste système de paiement distribué à des journalistes, commentateurs et intellectuels arabes de grande renommée. L’indépendance des médias dans le monde arabe laisse vraiment à désirer. Je pense qu’un grand nombre de ces articles publiés dans ces journaux représente [l’opinion] de nombreux régimes autoritaires. Je ne suis pas en train de dire que ces articles sont commandités ou payés par les régimes, mais que beaucoup de dirigeants arabes semblent très satisfaits de leur contenu et ont dû les encourager en privé. Beaucoup de ces régimes n’oseraient pas s’opposer publiquement aux Etats-Unis sur toute idée qu’ils présentent. Ceci est un cas exceptionnel dans lequel ils peuvent paraître en faveur de la liberté d’expression tout en permettant à des intellectuels en apparence indépendants d’être leurs représentants en s’opposant aux appels des Etats-Unis pour la réforme.

« Il n’y a aucun besoin de lier la réforme, disons, au Maroc ou à Oman, avec la résolution du conflit Israélo-Palestinien »

« J’ai également un problème avec ceux qui veulent lier la réforme dans le monde arabe avec une résolution du problème palestinien. Depuis beaucoup trop longtemps, les régimes arabes se sont accaparés le problème palestinien pour détourner l’attention de leurs propres incompétences et difficultés internes. La cause palestinienne gagnerait, et non souffrirait, de vraies réformes dans le monde arabe. Si de telles réformes se produisaient réellement, et il y a une vraie interrogation sur le fait qu’elles se produisent, les gouvernements arabes devront être beaucoup plus sensibles aux demandes de leurs peuples. Et le monde arabe aujourd’hui demande à leurs gouvernements qu’ils soutiennent la Palestine dans les actions et non uniquement dans les mots. En outre, le problème palestinien n’est pas un vrai obstacle quand il s’agit de réforme dans de nombreux pays arabes qui ne sont pas directement voisins de la Palestine. Il n’y a aucun besoin de lier la réforme, disons, au Maroc ou à Oman, avec la résolution du conflit Israélo-Palestinien. »

« Si les intellectuels ne peuvent pas ou ne veulent pas diagnostiquer correctement notre problème (…) les problèmes dans le monde arabe ne feront qu’empirer »

« Pour être honnête, ce qui me dérange dans l’appel à la réforme des Etats-Unis et les réactions [qui ont suivi], c’est le silence manifesté par les véritables intellectuels arabes concernant la substance, et le besoin, de réforme, plutôt que sur les parties qui sont à l’origine [de l’appel à la réforme]. Il est vrai que dans d’aussi terribles moments comme celui que traverse actuellement la nation arabe, il peut sembler à certains que le silence est un très bon remède. Mais permettez-moi de ne pas partager cette opinion. Puisque les démocrates arabes n’ont pas réussi à atteindre leurs buts par leurs propres efforts, il me semble qu’il n’y a aucun mal à soutenir toute idée en accord avec la leur, indépendamment du messager. Si les vrais intellectuels sont incapables de faire cette distinction, ils permettent aux intellectuels vendus et aux porte-parole arabes déguisés de tenir toute la discussion. Avec n’importe quelle maladie, la guérison commence avec le diagnostic approprié (…) [Par conséquent], la réforme désirée n’aura pas lieu, indépendamment du fait qu’elle vienne de l’intérieur ou qu’elle soit une conséquence de pressions venant de l’extérieur »


[1] Al-Hayat (Londres), le 11avril 2004. Cet article fait partie d’une série d’opinions sur « L’Initiative pour le Grand Moyen-Orient » de l’Amérique, publié en association avec le Common Ground News Service (CGNews).


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