Les gens n’ont plus confiance en l’avenir…

Yigal Palmor, diplomate israélien

mardi 19 novembre 2002

Question : Yigal Palmor, vous avez été Conseiller à l’information à l’ambassade d’Israël en France pendant cinq années et vous venez de quitter cet été votre poste. Vous vous retrouvez en Israël et êtes à l’heure actuelle Directeur Adjoint du Département des Organisations multilatérales européennes au Ministère des Affaires étrangères, à Jérusalem. Quel regard portez-vous sur votre pays, depuis votre retour ?


Réponse :

Je suis revenu régulièrement en Israël pendant ces cinq années, pour le travail et pour visiter ma famille. Je ne retrouve donc pas une terre inconnue. Mais venir en visiteur, même averti, est une chose, et revenir habiter le pays définitivement en est une autre. On a beau tout savoir sur ce qui se passe, le vivre au quotidien procure d’autres sensations, une autre perception, une sensibilité différente.

Ce n’est pas le pays que j’ai quitté il y a cinq ans : ce n’est pas seulement une question de crise économique. C’est surtout une crise de confiance généralisée : les gens n’ont plus confiance en l’avenir, en leurs dirigeants, en la bonne foi des voisins palestiniens, en la bonne foi des pays qui prétendent vouloir apporter leur aide… Les gens - je généralise, bien entendu - sont revenus de tout sans être arrivés à rien… Ils sentent que la paix était toute proche, puis s’est évaporée d’un coup. Et on s’est retrouvé avec une guerre qu’on n’a pas demandée… Et les condamnations des Européens et de certaines associations internationales n’arrangent rien. La peur ? On ne peut pas dire qu’elle écrase le quotidien. Une fois dépassé un certain niveau de l’horreur, on prend des précautions mais on devient blasé. On sort, on fréquente les restos, les cinés, les boîtes, mais c’est vrai que le cœur n’y est pas toujours. On dit que les gens sont devenus plus extrémistes : je dirais plutôt qu’ils sont devenus fatalistes. Un élan s’est brisé.

Question : Durant ces années, n’avez-vous pas ressenti une grande différence de traitement entre les années 1996-2000 et le début de la seconde Intifada ? Comment avez-vous perçu ces deux périodes et leurs éventuelles répercussions à un niveau diplomatique ? Vous me disiez que vous aviez l’impression que l’Ambassade d’Israël était comme une forteresse isolée, tout comme l’Etat Israël qui était vu - selon vous - comme la part maudite de l’Occident. Précisez votre pensée.

Réponse :

Il est vrai qu’Israël n’a jamais bénéficié d’une clémence particulière de la part des faiseurs d’opinion, même lorsque nous vivions un âge appelé à devenir mythique. Que l’on se rappelle la manière dont Rabin et Pérès, par exemple, avaient été interpellés par une certaine presse, par certains commentateurs, quand ceux ci estimaient que le processus n’avançait pas suffisamment vite, ou trop vite, ou alors pas exactement comme ils l’imaginaient… Nous n’avions pas été épargnés non plus sous Netanyahu, que l’on se plaisait à comparer dans la presse à Saddam et à Milosevic, excusez du peu…

Mais il est vrai également qu’il y avait une certaine retenue, une certaine courtoisie dans le ton, voire parfois un véritable enthousiasme, avec Barak notamment. Mais une fois l’Intifada déclenchée, et surtout avec l’arrivée de Sharon au pouvoir, après des mois de négociation infructueuse sur fond de violence orchestrée par Arafat, tous les freins ont lâché. Nous avons alors été témoins d’une surenchère obsessionnelle, parfois pathologique, de la dénonciation de tout ce qu’Israël pouvait faire, de tout ce qu’Israël pouvait être.

On ne se contentait pas de critiquer des faits vérifiés, on ne s’embarrassait pas des nuances et des complexités contradictoires d’une situation, on faisait fi de faits contredisant les idées reçues, on laissait dire n’importe quoi et son contraire. Les invectives les plus inadmissibles devenaient tolérables, sous prétexte que l’on s’opposait à « Sharon » - l’icône, pas l’individu, dont personne ou presque ne connaît vraiment le parcours ou les idées - à « l’occupation », que l’on assimilait avec désinvolture au Nazisme, au « sionisme » - dont on ignore tout mais que l’on rime nonchalamment avec « racisme »…Pourquoi pas, puisque c’est dans l’air du temps, et ça vous donne l’air d’être cool et humanitaire sans coûter l’effort d’un début de pensée…

Et c’est ainsi que l’on a eu Durban. Ou le gotha des droits de l’homme du monde a fait front uni avec les organisations les plus rétrogrades, les plus réactionnaires, les plus racistes. Au nom de la réprobation d’Israël, cause unificatrice s’il en est une.

Il est tellement facile de s’en prendre à Israël : ça ne coûte rien et ça fait plaisir à tant de monde ! Ca apporte des voix à l’Onu (Israël n’en a qu’une, et encore…) ou au sommet de la Francophonie, et vous êtes au moins assurés d’une chose, c’est que les Israéliens ne vous caillassent pas, eux. Tout au plus rouspètent-ils dans leur langue que personne ne se donne la peine de connaître.

Oui, je crois qu’Israël est le petit pays qui dérange. Et que parfois, au-delà du bien et du mal de ses actions, il provoque des réactions irrationnelles, qui font remonter à la surface la part de l’ombre des hommes. En payant le prix fort. Pour tous.

Question : Vos interlocuteurs ont été nombreux et vous avez sillonné la France du Nord au Sud. Vous avez été également un lecteur attentif de nos quotidiens et hebdomadaires. Que pensez-vous de la manière dont Israël est perçu dans la presse française ? Que disiez-vous aux journalistes que vous rencontriez ?

Réponse :

Je disais à tous mes interlocuteurs, journalistes ou pas, qu’il fallait connaître une situation dans tous ses détails avant d’en parler et de s’en faire une opinion. Qu’il fallait comprendre ce qui a précédé, et le contexte d’une évolution, avant de juger. Et que de toute manière il était présomptueux de se poser en juge ou en donneur de leçon, et qu’il valait mieux faire un effort pour penser et évaluer, s’approcher de la réalité au-delà des images rapides à la télé et les titres incisifs de la presse.

Je disais également qu’il fallait libérer sa pensée de la mythologie a deux sous, selon laquelle Israël n’était qu’un puissant bras armé américain face à une misérable poignée de démunis… Et que toute critique de la critique a notre égard ne revenait pas à une accusation d’antisémitisme. « N’a-t-on plus le droit de critiquer Israël ? », nous répétait-on, parfois avec une fausse candeur a faire pâlir Tartuffe. Ce a quoi je réponds : « N’a-t-on plus le droit de critiquer les critiques ? ». Il faut comprendre que la critique est légitime en elle-même, fut-elle infondée, erronée ou simplement bête. Il faut exposer ses tares et dénoncer son biais, mais aussi l’accepter lorsqu’elle vise juste. Sommes-nous immunisés contre l’erreur ? Je n’ai jamais prétendu que les Israéliens étaient infaillibles. Mais je n’ai pas accepté la disproportion, le déséquilibre, la surmédicalisation, les jugements à l’emporte-pièce, l’ignorance arrogante et l’hystérie qui caractérisent certaines prises de positions dans certains milieux.

Et puis, il faut l’admettre, il y a eu des propos antisémites dans cette foule. Lorsqu’on rejette l’attitude du « tout-antisemite », comme je viens de le faire, on a le droit de montrer calmement du doigt la bête là où elle se pointe : attribuer aux Israéliens des « péchés originels », les présenter par une multitude de tours de passe-passe rhétoriques comme les nouveaux crucificateurs, comme assoiffés de sang d’enfant ou comme tirant les ficelles occultes des grandes conspirations internationales, n’est ce pas là faire usage des thèmes de prédilection de l’antisémitisme classique ? Et le fait que certains juifs se complaisent, eux aussi, à véhiculer ces idées n’y change absolument rien. « Tu quoques » s’était déjà exclamé un grand personnage, mais il est vrai qu’il n’était pas juif… A la même époque approximativement, le roi hasmonéen de Judée, Alexandre Yanai avait dit, sur son lit de mort, à sa femme : « Ne crains ni les Pharisiens ni les Saducéens, crains seulement les hypocrites, qui font comme Zimri (un vilain notoire) et veulent être récompensés comme Pinhas (un juste exemplaire) ».

Questions : Quels ont été selon vous les groupes les plus hostiles à Israël ? Comment faisiez-vous pour les contrer, que leur disiez-vous et que leur diriez-vous maintenant ? Que pensez-vous de la France ? Comment décrieriez-vous ce pays ? L’aimez-vous ?

Réponse :

Je crois qu’il est inutile de rappeler que la France est en train de subir de profonds changements : l’économie mondialisée, l’omniprésence des médias, la dimension européenne grandissante dans le quotidien, l’ébranlement de la vieille géopolitique et avec elle des vieilles idées et des vieux clivages politiques, la réapparition de la religion, l’immigration - tout cela fait que les temps changent, et nous changeons avec eux…

La France, pour moi, est un pays riche d’une histoire et d’une culture exceptionnelles, et en même temps un pays en devenir, qui est en train de se réinventer.

C’est aussi un pays qui méconnaît passionnément le mien… Un pays duquel il nous est aisé de nous éprendre et encore plus aisé de ne pas nous y faire comprendre. On a souvent décrit les relations franco-israéliennes en faisant allusion à la chanson de Gainsbourg, « je t’aime moi non plus ». Je m’en remets, pour ma part, à Apollinaire, dont je trouve particulièrement adéquats les mots subtils et douloureux :

" L’anémone et l’ancolie
Ont poussé dans le jardin
Où dort la mélancolie
Entre l’amour et le dédain. "

Question : Vous étiez en poste ces deux dernières années. Or, durant cette période les Juifs de France ont été secoués, des agressions antisémites ont été commises. Que comprenez-vous de cette situation ?

Réponse :

Sur l’antisémitisme, j’ai dit plus haut ce que je pensais. Je crois que l’ensemble des Français devrait rester très vigilant, et se dire la vérité au risque de se déplaire. La vérité n’est ni forcement flatteuse ni nécessairement plaisante, mais elle a la vertu d’être vraie. C’est en tant que telle qu’il faut l’assumer.

L’antisémitisme - tout comme le racisme et la xénophobie en général - est un problème qui concerne la société toute entière et pas seulement une communauté ou une « composante de la nation »… Si on feint de croire qu’il ne s’agit que de soucis relatifs aux intérêts particuliers d’un petit groupe, on brise l’éthique citoyenne et on ouvre la voie aux extrémistes de tout bord.

Ceci dit, il ne faut pas se focaliser sur un problème et n’avoir recours qu’à lui pour tout argument. Il fait partie d’une situation plus large : des phénomènes semblables sont signalés ailleurs qu’en France, parfois d’une ampleur plus grave ; et il n’est pas sans lien avec une certaine problématique sociale, en rapport direct avec la situation au Proche-Orient et la manière dont elle est représentée par les médias.

Question : Pour terminer, que diriez-vous aux Juifs de France ?

Réponse :

Je suis mal placé pour donner des conseils, pour moraliser ou pour lancer des appels. D’ailleurs, j’apprécie moyennement qu’on me le fasse à moi, en tant qu’Israélien… Mais j’aimerais quand même exprimer mes sentiments : j’aimerais qu’on ne soit pas indifférent, qu’on éprouve de l’empathie à notre égard, que l’on tente de s’approcher de nous pour nous comprendre.

Soutien inconditionnel ? Je ne sais pas ce que cela veut dire. Si cela signifie être plus Israélien que les Israéliens, ça ne sert à rien. Si cela se traduit par un jusqu’auboutisme puriste, c’est proprement ridicule. Mais l’amitié inconditionnelle, en revanche, sera cordialement appréciée. Une amitié franche, par laquelle on peut tout se dire, y compris « tu fais des bêtises », mais sur un air des « copains d’abord ». Car pour moi, la condition juive - en Israël comme en diaspora - n’est ni forcement flatteuse ni nécessairement plaisante, mais elle à la vertu de me permettre d’être moi-même. Et c’est ainsi, je crois, qu’il faut l’assumer.

Propos recueillis par Marc Knobel

Observatoire des médias


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