Réactions et contre-réactions dans les médias arabes aux mauvais traitements d’Abou Ghraib

MEMRI

mardi 25 mai 2004

Les révélations concernant les mauvais traitements infligés aux prisonniers irakiens par des soldats américains à Abou Ghraib, en Irak, ont suscité diverses réactions dans les médias arabes. La plupart ont durement condamné ces actes, accusant les pays de la coalition d’hypocrisie et comparant ces mauvais traitements aux atrocités nazies.


Suites à ces réactions ont toutefois paru dans la presse arabe un certain nombre de contre-réactions, dont certaines accusent les médias arabes d’user de deux poids, deux mesures, de couvrir abondamment les mauvaises actions des soldats américains tout en ne disant mot de la torture pourtant très répandue dans les prisons du monde arabe.

Voici des exemples de condamnations, suivies de critique de ces condamnations :


Condamnation des mauvais traitements d’Abou Ghraib

Le président égyptien Hosni Moubarak a déclaré, au cours d’une réunion devant un groupe d’enseignants, que ces mauvais traitements étaient « odieux et écœurants, contraires aux valeurs humaines et aux droits de l’Homme défendus par la communauté internationale. » (1)

Amr Moussa, secrétaire général de la Ligue Arabe, a publié un communiqué précisant : « Ce qui intensifie ce sentiment de chagrin et de choc est que ces actions immorales ont été perpétrées par des gens qui prétendent agir au nom de la liberté et de la dignité humaine. » (2)

Le ministre syrien des Affaires à l’étranger, Buthayna Shaaban, également porte-parole de l’ancien ministre des Affaires étrangères, publie un article dans le quotidien Al-Sharq Al-Awsat , édité en arabe à Londres, où elle explique : « Les images qu’un unique prisonnier a réussi à sortir de la prison d’Abou Ghraib ont suscité répulsion et condamnation partout dans le monde, en raison de l’étendue du mépris pour la dignité humaine et les droits de l’homme qu’ont manifesté ces forces qui prétendent avoir traversé l’océan pour sauver le peuple irakien des traitements inhumains [du régime de Saddam Hussein] et amener la liberté et la démocratie (…) C’est la conception hautaine des Arabes et des musulmans qu’ont les Américains, plus particulièrement depuis les événements du 11 septembre, et la campagne raciste menée contre l’islam et les musulmans en Europe (…) qui conduisent à de tels crimes (…) » (3)

Le gouvernement koweïtien a exprimé « chagrin et condamnation face aux mauvais traitements et aux tortures (…) dans les prisons en Irak, en particulier à Abou Ghraib ». Il a déclaré que ces actes sont « contre les règles, les lois internationales et les droits de l’Homme » et a invité « les commandants des forces de la coalition à punir les responsables de ces actes inhumains, à les appeler à comparaître devant une cour de justice et à assurer ainsi les droits du citoyen irakien, mettant fin à la répression ». (4)

Un éditorial d’ Al-Ahram , quotidien de gouvernement égyptien, commente : « Les images écœurantes - et choquantes - qui ont paru dans les médias à travers le monde, indiquent clairement que les déclarations américaines, qui prétendent que la guerre visait à libérer les Irakiens de la dictature du régime précédent, sont fausses… »

« Les condamnations et dénonciations des capitales occidentales, en particulier des Etats-Unis et de la Grande Bretagne, sont insuffisantes. De fermes mesures de dissuasion doivent être prises pour que cela ne se reproduise plus. Une cour internationale doit être créée immédiatement afin de punir les auteurs de crimes de guerre en Irak, sur l’exemple [de la cour qui a jugé les criminels de guerre] en ex-Yougoslavie et au Rwanda (…) » (5)


Assimilation des mauvais traitements aux atrocités nazies

Un éditorial du quotidien Saoudien Al-Riyadh assure : « Le comportement de l’Amérique et de la Grande-Bretagne ne diffère pas de celui pour lequel l’histoire a condamné Staline, les nazis, les Serbes et d’autres encore (…) Si ces pays ont une conscience humaine, [ils doivent] transférer la question à des tribunaux et des juges internationaux pour que la vérité émerge, comme dans les procès des criminels de guerre nazis. » (6)

Dans Al-Hayat Al-Jadida, quotidien de l’Autorité palestinienne , le député arabe israélien Azmi Bishara écrit : « Ce qui s’est produit dans la prison d’Abou Ghraib n’est pas l’exception, mais bien la règle (…) Ceux parmi nous qui ont vu des hommes nus [empilés] en pyramides se sont remémorés dans leurs âmes les images des corps dans les camps de la mort d’Auschwitz - non en faisant une comparaison scientifique précise, mais seulement du fait de ces êtres nus amoncelés en tas humains ». (7)

Zuheir Andreos, directeur de Kol Al-Arab , hebdomadaire arabe israélien , écrit dans un éditorial : « Saddam Hussein, ancien président irakien, sera jugé pour crimes de guerre. L’ancien président bosnien Milosevic est jugé à la Cour criminelle internationale. Pourquoi Bush n’est-il pas poursuivi pour crimes de guerre ? Les crimes contre l’humanité dont il est coupable sont terribles et il mérite de comparaître au banc des accusés (…) George Bush est un criminel de guerre. Lui et sa bande de la Maison Blanche [et] du ministère des Affaires étrangères et de la Défense sont les nouveaux nazis. Les crimes qu’ils ont commis sont peut-être plus répugnants que ceux des nazis au temps d’Hitler (…) » (8)

Le recours à deux poids, deux mesures dans les médias arabes

Ahmad Jarallah, rédacteur en chef du quotidien koweïtien Al-Siyassa, écrit dans un éditorial : « Le professeur Buthayna Shaaban, qui se dit révoltée par la torture des Irakiens, devrait être la dernière à exprimer son écœurement, parce que le genre de tortures infligées dans les prisons du régime, dont elle est fait partie et pour lequel elle oeuvre, sont innombrables. Aucune atrocité ne dépasse les souffrances et les tortures [infligées par le régime syrien], à l’exception de celles que l’ancien gouverneur de l’Allemagne de l’Est [Erich] Honecker [utilisait] contre ses rivaux politiques, et celle de [Nicolae] Ceausescu contre ses concitoyens en Roumanie (…) »

« Nous sommes allés trop loin dans nos discours sur le scandale des tortures d’Abou Ghraib (…) Nous avons essayé d’unir le monde contre les bourreaux d’Abou Ghraib. Nul n’a osé reconnaître que les Etats-Unis se sont comportés correctement en rendant public [ce] scandale et en ayant le courage de présenter leurs excuses. Ils auraient pu garder le silence ou tout nier - comme c’est la coutume dans certains régimes arabes qui torturent, assassinent, enterrent vivants les personnes, leur arrachent les ongles, les dissolvant dans des puits d’acide et se présentent ensuite au monde comme des enfants de chœur aux ailes d’anges, mentant et niant les faits. » (9)

’Un crime n’est pas un crime à moins d’avoir été commis par un étranger ’

Abd El-Rahman Al-Rachid, ancien rédacteur en chef du quotidien londonien en langue arabe Al-Sharq Al-Awsat , écrit : « Les noms de tous les voleurs du [programme] ’Pétrole contre Nourriture’, qui ont pris l’argent du pétrole alors que la nourriture n’a jamais été distribuée au peuple irakien, figurent [sur une liste] de bénéficiaires ; mais personne dans les médias arabes ne demande qu’ils soient punis ou ne fassent amende honorable. Leurs crimes sont de loin plus graves que les scandales de la prison d’Abou Ghraib, parce que pendant des années ils ont volé les médicaments destinés aux malades et aux hôpitaux en Irak pour les vendre en Jordanie et dans le Golfe. »

« Aujourd’hui, les enquêtes de l’ONU dévoilent le scandale des violations du contrat ’Pétrole contre nourriture’. Kofi Annan est au courant, se dit écœuré et promet de punir les malfaiteurs. Mais les médias arabes sont uniquement préoccupés par les scandales des Américains (…) »

« Un crime n’est pas un crime à moins d’avoir été commis par un étranger. La torture est [infligée] par les Arabes avec le consentement de la presse arabe, qui ne dit mot. Quand quelqu’un essaie d’aborder le sujet, il est accusé de ternir l’image des Arabes et d’agir pour le camp sioniste ! »

« Personne n’acquitte les Américains de ce qu’un groupe de geôliers a fait aux prisonniers irakiens. C’est un crime (…) Mais il est inconcevable que la corruption du régime irakien et les crimes de ses membres soient exposés aux yeux de tous ; nous avons devant nous la liste de ceux qui ont volé la nourriture et les médicaments : ils marchent la tête haute, parce qu’ils savent comment nous traitons les crimes (…) »

« Dix geôliers [américains] ont photographié 100 prisonniers [irakiens] nus. [Mais] nos criminels ont mangé la nourriture de millions de pauvres et pillé les médicaments de milliers de malades. Nos médias ont provoqué un tollé au sujet d’un soldat [américain] haineux qui a uriné sur un prisonnier [irakien]. [Or] les voleurs de nourriture et de médicaments ont uriné sur une nation entière, mais les médias [arabes] se moquent bien de leurs crimes ; ils en ont décoré certains et ont gardé le silence au sujet des autres. » (10)

L’article d’Al-Rachid a provoqué un vent de marée dans le monde arabe ; il a alors publié un autre article développant sa position : « L’intention de l’article [précédent] était de condamner la torture et également de dénoncer l’usage de deux poids, deux mesures par les médias arabes, lesquels ferment les yeux sur les centaines de prisons arabes et les actions de milliers de geôliers arabes commises depuis des années, se concentrant exclusivement sur le cas d’Abou Ghraib, parce que le geôlier est américain (…) »

« Ceci me rappelle une vision qui m’a choqué lors d’une visite à Tunis avec mon collègue M. Salleh Al-Qallab.(11) Nous avons visité la direction de l’Autorité palestinienne, qui à l’époque se trouvait là-bas. Dans le bureau d’un des fonctionnaires était assis un Palestinien, le visage triste. Il nous dit qu’il avait été récemment libéré d’une prison arabe, où il avait passé des années dans un des sous-sols sombres par lesquels passent les eaux d’égout. »

« L’homme s’est levé pour nous montrer son pied déformé. Il a raconté que [les geôliers] avaient l’habitude de serrer étroitement la chaîne, ce qui a fini par lui ronger la chair et lui briser l’os. Je lui ai demandé : ’Pourquoi ne les poursuivez-vous pas pour ce crime, et pourquoi ne l’avez-vous pas dénoncé aux médias ?’ Il a répondu : ’Nous ne voulons pas aggraver la situation’. » (12)

’Merci à la chaîne de télévision améÈricaine ABC ’

Le chroniqueur Ahmad Al-Rabbi écrit dans le quotidien en langue arabe Al-Sharq Al-Awsat :

« Depuis que les crimes de la prison d’Abou Ghraib ont été rendus publics, le sujet qui revient le plus dans les discussions au sein du monde arabe est celui des droits de l’Homme, et c’est une bonne chose. Les droits de l’Homme, la liberté et l’état des prisons ont pris le dessus dans toutes les conversations, après tant d’années où les Arabes ne parlaient que peu des valeurs de l’individu et de la gravité des tortures et des massacres. Les Arabes se sont habitués à ne pas s’attarder sur des choses qui ne les concernent pas. »

« En conséquence, des millions d’Arabes ne savent rien des fosses communes de l’Irak de Saddam, de l’état des prisons et des centres de détention dans leurs pays. Seulement rarement entendons-nous parler d’un groupe arabe exigeant la libération de prisonniers arrêtés pour avoir exprimé une opinion, ou d’une association qui souhaite visiter une prison [arabe]. En outre, c’est la première fois que les Arabes ont vu des caméras de télévision pénétrer l’intérieur des prisons. »

« Merci à la chaîne de télévision américaine ABC d’avoir révélé la torture des prisonniers à Abou Ghraib. Les chaînes de télévision arabes sont [trop] occupées par la bataille de Falloujah, les milices d’Al-Sadr, les cassettes de Ben Laden et d’Al-Zarqawi. »

« C’est la dictature du dirigeant arabe Saddam Hussein qui a érigé la prison d’Abou Ghraib, et c’est une chaîne de télévision américaine qui a dénoncé [ce qui se passe dans] cette prison. Si [ces secrets] avaient été rendus publics, nous aurions peut-être [aussi] été mis au courant des milliers de personnes torturées et tuées à Abou Ghraib au cours des 30 dernières, dont personne ne savait rien ni ne s’enquerrait. »

« Je me souviens qu’après la libération du Koweït [en 1991], les instruments de torture employés par l’armée de Saddam ont été rassemblés en un endroit donné et leurs images publiées. Nous avons tenté d’interpeller certains Arabes en criant : ’Regardez, [c’est] un crime grave !’ Mais personne n’a entendu. Il serait intéressant de savoir combien d’Abou Ghraib existent dans le monde arabe. [Il serait également] intéressant de connaître le nombre de personnes torturées et tuées secrètement, et le nombre de ceux qui ont quitté les prisons avec des marques de torture sur chaque partie du corps, préférant toutefois tenir leurs langues par crainte de mourir. » (13)

Le chroniqueur syrien Hayan Nayouf écrit dans le quotidien libéral en ligne Elaph  : « Après le scandale de la torture des prisonniers irakiens par des soldats américains et britanniques, les médias arabes ont mené l’affaire d’une manière ridicule, qui prouve bien que les médias et les intellectuels arabes possèdent tout sauf l’objectivité, la transparence et la capacité de révéler la réalité des faits. »Il n’y a personne qui ne condamne ces atteintes aux droits des prisonniers. Il existe des accords internationaux que les Américains et d’autres doivent honorer. Mais dans cet article, je veux parler des excuses du président américain et de la façon dont celles-ci ont été traitées par les médias et les intellectuels arabes.«  »Le président américain, président du pays le plus puissant au monde et le plus développé en termes de science, d’art, de culture et de démocratie, s’est excusé des actes des soldats américains, et tous les Américains se sont également excusés de cet agissement honteux. Ce à quoi les intellectuels arabes ont réagi au moyen de leurs médias moqueurs, idiots et illogiques, ridiculisant ces excuses.«  »La question qui se pose est de savoir si Saddam ou tout autre dirigeant arabe a [déjà] présenté des excuses. Saddam s’est-il excusé auprès des Irakiens pour avoir enterré un million d’hommes, expulsé des millions de personnes, assassiné des innocents dans ses prisons, pour ses crimes contre les pays voisins, pour avoir envahi le Koweït et assassiné les prisonniers koweïtiens ? «  »Assez de votre sottise, Arabes ! Des centaines de prisonniers koweïtiens ont été victimes des crimes de Saddam. Où étaient les chaînes satellites arabes et pourquoi aucun dirigeant irakien ne s’est-il excusé ? (…)«  »N’importe qui, en lisant les médias arabes, [peut-être pris] d’une attaque de folie. Sans la démocratie américaine et la découverte du scandale des tortures par les médias américains, les médias arabes auraient-ils jamais entendu parler [de cette affaire] ? [Les médias arabes] sont [en effet] occupés [à encourager] la [discorde] ethnique et l’incitation à la violence et au terrorisme !" (14)

(1) Al-Qods Al-Arabi (Londres), le 14 mai 2004.

(2) Al-Watan (Arabie Saoudite), le 2 mai 2004.

(3) Al-Sharq Al-Awsat (Londres), le 10 mai, 2004.

(4) Al-Sharq Al-Awsat (Londres), le 9 mai 2004.

(5) Al-Ahram (Egypte), le 2 mai 2004.

(6) Al-Riyadh (Arabie Saoudite), le 2 mai 2004.

(7) Al-Hayat Al-Jadida (Autorité palestinienne), le 7 mai 2004.

(8) Kol Al-Arab (Israël), le 14 mai 2004.

(9) Al-Siyassa (Koweït), 13 mai 2004.

(10) Al-Sharq Al-Awsat (Londres), le 4 mai 2004.

(11) Ancien ministre de l’Information jordanien et chroniqueur renommé

(12) Al-Sharq Al-Awsat (Londres), le 12 mai 2004.

(13) Al-Sharq Al-Awsat (Londres), le 10 mai 2004.

(14) www.elaph.com <http://www.elaph.com/> , le 9 mai 2004.

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