La Halakhah comme source du droit israélien, une idée vraiment saugrenue ?

Par Bertrand Ramas- Muhlbach pour : http://lessakele.over-blog.fr et www.aschkel.info

dimanche 13 décembre 2009, par Desinfos

Le 7 décembre 2009, le Ministre israélien de la Justice Yaacov Neeman a évoqué devant une Assemblé Rabbinique de Jérusalem, la possibilité d’un remplacement progressif de la loi israélienne par la Torah, afin que la nation soit désormais régie par la Halakhah : « l’héritage des pères doit être transmis à la nation, tout comme la Torah qui donne une réponse complète à toutes les questions qui interpellent ».


Cette proposition a été diversement appréciée au sein de la classe politique israélienne : applaudie par le grand rabbin ashkénaze d’Israël, Yona Metzger, ou encore par le rabbin Ovadia Yossef, chef spirituel du parti orthodoxe séfarade Shass, elle a, en revanche, suscité l’indignation de la chef du parti d’opposition Tzipi Livni qui y voit un risque de remettre en cause les valeurs démocratiques de la nation, ou encore de Yossi Beilin, ancien ministre, qui considère que Yaacov Neeman devrait être « immédiatement démis de ses fonctions », voire enfin de Haim Oron, chef du parti d’extrême gauche Meretz, pour qui « Cette remarque reflète l’inquiétant processus de talibanisation en cours dans la société israélienne ».

Afin de calmer les inquiétudes, le bureau du ministre de la Justice a alors nuancé son propos : « Le ministre tient à souligner que cette remarque n’était pas un appel à remplacer les lois de l’État d’Israël par la loi religieuse. Il n’a fait qu’évoquer en termes généraux l’importance de la loi juive dans la vie du pays. »

La question peut toutefois se poser de savoir si la suggestion du Ministre de la Justice est véritablement saugrenue. Dans une conception restrictive, la Thora fait référence au Pentateuque (les cinq Livres) qui comprend le noyau législatif du judaïsme, rédigé dans un esprit de sainteté (rouach hakodech) d’inspiration divine et prophétique. Dans sa conception extensive, la Thora contient également la loi orale, à savoir les différentes interprétations coutumes et pratiques traditionnelles reprises dans la Michna, le Talmud et les ouvrages rabbiniques, qui guide quotidiennement les personnes croyantes. Le mot Halakha est d’ailleurs dérivé de la racine « marcher » car : « tu élucideras pour eux les décrets et les lois, et tu leur feras connaître la voie par laquelle ils marcheront, ainsi que la façon dont ils doivent agir » (Ex 18,20).

Certainement, l’intégration de la Thora et de la Halakha dans l’organisation juridique israélienne serait compliquée à mettre en œuvre car au delà du devoir de sagesse, de nombreux juifs ne sont pas religieux et ne se sentent pas concernés par l’obligation de réciter des prières ou des bénédictions à chaque instant de leur vie, ni par celle de respecter les règles alimentaires de la Kashrout. Aussi, respecter régulièrement les 613 commandements (248 positifs et 365 négatifs), pour se parfaire spirituellement et devenir un « Tsadik » deviendrait vite contraignant.

Pour autant, la plupart des commandements est liée à l’exigence d’une moralité extrême dans la relation avec soi et avec autrui : être sage et aimer la vie. Aimer son prochain, le respecter, ne pas le tromper, ne pas lui faire de mal, ne pas convoiter ce qui lui appartient, ne pas dire de choses négatives à son endroit, ni mentir, être grossier maudire ou insulter. Ne pas causer de torts à quiconque et réparer les conséquences dommageables de ses actes. Respecter son corps et tout faire pour rester en bonne santé. Rester humble. Ne jamais provoquer la guerre et toujours chercher à se réconcilier. Bien entendu, ne pas chercher à se venger ni porter rancune et enfin, respecter la création.

L’insertion de telles dispositions d’esprit dans la loi nationale ne semble pas particulièrement choquante, d’autant que fondamentalement, l’obligation de prier n’est pas indispensable si la morale est respectée. D’ailleurs, la halakha n’est pas figée. Les sages ont parfaitement conscience de la nécessité de prendre en considération les évolutions économiques et sociales et peuvent prendre des règles d’adaptation : les « taqqanot » (dont la racine t.q.n signifie réparer). Les uns peuvent donc conserver l’ensemble des coutumes (minhag) pendant que les autres sollicitent les rabbins pour obtenir des réponses (téchouvot) sur les questions d’ordre pratique.

S’agissant de la place de la Halakha dans l’Etat d’Israël, les rabbins adoptent un raisonnement analogique en s’inspirant de son esprit car « toutes les voies de la Thora sont celles de la douceur » (Git 59b). La Justice doit être tempérée par la miséricorde, la vérité par la bonté, la rigueur de la loi par la compassion, car l’homme doit se conduire « lifrim mi chourat hadin » ou encore au delà de la lettre de la Loi. En tout état de cause, la société israélienne elle même, s’inspire directement des règles de partage et d’amour du prochain, de la Tzedaka ou encore du principe de primauté de la vie pour aménager le système de protection social, la prise en charge des soins médicaux, la redistribution des richesses nationales ou encore l’aide aux personnes nécessiteuses.

Inversement, c’est le non respect de ces règles et principes (en Israël ou dans le monde), qui est une source d’instabilité sociale, politique ou économique.
Dans de nombreux pays, il n’existe aucun corpus de règles sociales et morales : des personnes se font exploser sur des marchés ou dans des mosquées pendant que les dirigeants de ces pays, bien qu’immensément fortunés, rechignent à partager les richesses nationales avec les ressortissants nationaux… L’exemple palestinien est à cet égard tout à fait édifiant : si Yasser Arafat avait distribué sa fortune (prélevée sur le budget des palestiniens) à son peuple, si le système palestinien privilégiait le principe du partage sur celui de la frustration, les valeurs de la vie sur celles de la mort, la primauté des valeurs morales sur l’esprit de vengeance, celles de la valeur du travail sur la captation des dotations de la communauté internationale… la région serait pacifiée depuis bien longtemps.

La Thora et la Halakha ne s’opposent donc en rien à la démocratie. D’ailleurs, les députés ou les dirigeants désignés par la voie des urnes, ne modifient pas les règles de Droit fondamentales : ils adoptent simplement des lois de circonstances en fonction des impératifs contemporains pour maintenir une cohésion dans l’ordre social et tenir compte des impératifs de gestion publique.

Le véritable problème serait celui de l’incompatibilité du principe de laïcité avec la reconnaissance d’un mécanisme Divin dans le fonctionnement social israélien. Sur ce point, il conviendra bien, un jour, d’adapter le mécanisme législatif à une réalité : le peuple juif n’existe qu’en considération d’un choix divin : D. a promis à Abraham « je ferai de toi une grande nation » (Gn 12, 1-2), lui a demandé de se rendre dans le pays que « je te montrerai » (Gn 12,1) pour en faire une nation dont les membres seront aussi nombreux que les étoiles (Gn 15, 5).

Si donc D n’existe pas, l’affaire est entendue. Il ne peut avoir choisi le peuple juif ni lui avoir confié une mission spécifique. Il suffit dans ce cas de laisser les individus s’organiser dans le cadre de leur rapport de force, avec l’espoir qu’un jour les nécessités sociales prennent le dessus et conduisent l’homme à comprendre sa relation avec la collectivité et l’univers. Dans le cas contraire, et pour éviter de perdre trop de temps dans l’attente d’un résultat qui peut être anticipé, rien n’interdit d’admettre progressivement la Thora et la Halakha dans le système social israélien.

LA HALAKHAH COMME SOURCE DU DROIT ISRAELIEN, UNE IDEE VRAIMENT SAUGRENUE


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